Pourquoi les futurs médecins israéliens partent étudier en Moldavie
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Pourquoi les futurs médecins israéliens partent étudier en Moldavie

Les citoyens juifs et arabes israéliens représentent un quart des étudiants de l'Université Nicolae Testemitanu de Chisinau - de loin le plus grand contingent d'élèves étrangers

  • Les cérémonies de remise des diplômes des étudiants étrangers de Nicolae Testemitanu, comme celle-ci en juin 2018, comportent un grand nombre d'Israéliens. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)
    Les cérémonies de remise des diplômes des étudiants étrangers de Nicolae Testemitanu, comme celle-ci en juin 2018, comportent un grand nombre d'Israéliens. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)
  • Alfred Khazen fait une pause après avoir soigné un tuberculeux, dans le cadre de sa formation d'étudiant à la clinique de l'Université médicale Nicolae Testemitanu. (Avec l'aimable autorisation d'Alfred Khazen)
    Alfred Khazen fait une pause après avoir soigné un tuberculeux, dans le cadre de sa formation d'étudiant à la clinique de l'Université médicale Nicolae Testemitanu. (Avec l'aimable autorisation d'Alfred Khazen)
  • Des étudiants travaillent sur un mannequin de soins spécialement conçu au centre de simulation médicale dont le coût s'élève à 5 millions de dollars, financé par l'Union européenne à l'Université médicale Nicolae Testemitanu. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)
    Des étudiants travaillent sur un mannequin de soins spécialement conçu au centre de simulation médicale dont le coût s'élève à 5 millions de dollars, financé par l'Union européenne à l'Université médicale Nicolae Testemitanu. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)
  • Giulia Gal Addadi traite un patient dans un centre dentaire de l'Université médicale Nicolae Testemitanu en Moldavie. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)
    Giulia Gal Addadi traite un patient dans un centre dentaire de l'Université médicale Nicolae Testemitanu en Moldavie. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)

CHISINAU, Moldavie – Giulia Gal Adaddi est née trop tard pour pouvoir rencontrer son arrière-grand-père Arthur Cohen, mais les histoires de son héroïsme dans les camps de concentration la passionnèrent quand elle était petite.

Cohen, qui était médecin, s’est battu contre le typhus pour soigner les malades au camp de Vapniarka en Roumanie, qui fait maintenant partie de l’Ukraine. Alliée de l’Allemagne nazie, la Roumanie a emprisonné beaucoup de ses médecins juifs à Vapniarka pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il y a quatre ans, après avoir terminé son service militaire national israélien obligatoire, Adaddi, alors âgée de 20 ans, a accompli un périple en Amérique du Sud afin de décider de ce qu’elle voulait faire de sa vie. La pauvreté y était épouvantable.

Inspirée par l’exemple de son arrière-grand-père, la résidente d’Even Yehuda a décidé d’échanger sa première passion – l’écriture – contre la guérison des autres. Une amie lui a parlé d’une école de médecine en Moldavie, et maintenant cette jeune femme de 24 ans est à mi-chemin de son programme dentaire de cinq ans à l’Université médicale Nicolae Testemitanu de Chisinau, la capitale moldave.

Adaddi est l’une des quelque 1 600 étudiants israéliens en médecine, en dentaire et en pharmacie de l’université, une filière importante pour le système de soins de santé d’Israël. Selon le vice-recteur aux relations internationales, M. Mihail Gavriliuc, les Israéliens représentent de loin le plus grand groupe d’étudiants étrangers à Nicolae Testemitanu, soit un quart des 6 000 étudiants.

Parmi les raisons : L’école a une réputation internationale d’excellence, offre un enseignement en anglais, dispose d’équipements de pointe comme des laboratoires de simulation médicale et dentaire, a des examens d’entrée beaucoup moins redoutables que ceux d’Israël, n’exige pas un baccalauréat, donne aux étudiants la possibilité de travailler avec des patients pendant leurs études, et est incroyablement bon marché.

Giulia Gal Addadi, étudiante israélienne en chirurgie dentaire. (Judith Addadi)

En outre, Chisinau est une ville tranquille de 670 000 habitants, propice aux études. C’est économique, convivial et sécurisé – des qualités qui encouragent l’adhésion des parents.

D’après les dossiers universitaires, 94 % des diplômés en médecine israéliens retournent chez eux pour exercer leur profession, ce qui est énorme. Le taux de réussite des diplômés en dentaire est de 100 %.

Adaddi, qui obtiendra son diplôme à l’été 2021, a dit qu’une des principales raisons pour lesquelles elle a choisi de se diriger vers la médecine dentaire était avant tout pour aider les gens à se servir du pouvoir d’un beau sourire.

« Cela peut ouvrir de nombreuses portes, et même changer des vies », dit-elle.

Un témoignage de la qualité de Nicolae Testemitanu est que 75 % de ses diplômés israéliens en médecine et 90 % de ses diplômés en dentaire ont réussi les difficiles examens de licence d’Israël lors de leur première ou deuxième tentative en 2017, a déclaré Mircea Betiu, le doyen du programme médical.

Conçu en réaction à la Seconde Guerre mondiale

L’université jouit d’une réputation d’excellence depuis son ouverture en octobre 1945. Ses 132 professeurs ont été évacués du célèbre Institut médical de Leningrad lorsque les nazis ont atteint les portes de la ville au cours de l’été 1941. Josef Staline a ordonné l’évacuation pour empêcher que la crème des professeurs de médecine de l’Union soviétique ne soit tuée ou fait prisonnier.

Les frais de scolarité à Nicolae Testemitanu sont inférieurs d’environ 50 % à ce que les étudiants israéliens paient pour la partie de leur diplôme correspondant aux cours de médecine. Les frais de scolarité en Moldavie sont de 2 200 euros par an pour un étudiant non moldave et de 1 300 euros pour un étudiant moldave, ce qui est encore moins cher.

En comparaison, les frais de scolarité à l’école de médecine de l’Université hébraïque Haddasah sont de 9 000 shekels, soit 2 100 euros par an pour les trois années de pré-médecine et 14 000 shekels, soit 3 200 euros par an, pour la partie du programme qui concerne les cours médicaux. Par comparaison, les frais de scolarité d’un programme israélien haut de gamme – l’École de médecine pour la santé internationale de l’Université Ben-Gourion – sont estimées à 34 000 euros par an.

Sur les 1 578 étudiants israéliens de Nicolae Testemitanu, 84 %, soit 1 325, sont arabes et 250 juifs. On dénombre 85 %, soit 1 346 personnes, en médecine, 221 en dentaire et 11 en pharmacie.

Vous croiserez les étudiants dans tout Chisinau – dans les magasins, les restaurants, les centres de fitness. Le plus souvent, la plupart des gens qui fréquentent un des endroits les plus populaires du campus, le café de la Pause-café, sont des Israéliens.

Giulia Gal Addadi traite un patient dans un centre dentaire de l’Université médicale Nicolae Testemitanu en Moldavie. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)

Lorsqu’un étranger a demandé aux habitants s’ils savaient d’où était originaire un groupe voisin de gens du Moyen Orient, il n’y a eu aucune hésitation. « Ce sont des étudiants en médecine israéliens », ont-ils répondu.

Beaucoup d’étudiants israéliens vivent dans les mêmes résidences, la plupart des Juifs vivant dans les dortoirs du campus et les Arabes dans les tours d’habitation hors campus.

De nombreux étudiants juifs et arabes ont développé d’étroites relations de travail et des amitiés en classe, selon un échantillon d’étudiants israéliens. Certains se rencontrent aussi à l’extérieur du campus, jouent au football et au basketball ensemble et fréquentent les bars sportifs.

Adaddi, l’étudiante en médecine dentaire, a dit qu’elle avait des amis arabes chrétiens et musulmans. Les Israéliens de Nicolae Testemitanu ont une vision plus large de la politique, a-t-elle dit – il y a « quelque chose de plus important que tous les conflits, à savoir la vie et sauver des vies ».

La grande majorité des Moldaves se montre chaleureuse et accueillante envers les étudiants israéliens, selon un diplômé de 2017, le Dr Mohammad Dirawi Majdi de Kafr Yasif.

Les informations faisant état de sentiments antisémites ou anti-arabes sont rares, a ajouté le vice-recteur aux relations internationales, Gavriliuc.

Une croissance inorganique

Entre 1996 et 2009, seuls 80 Israéliens se sont inscrits à Nicolae Testemitanu. La plupart étaient des enfants russophones ou roumanophones de médecins et de dentistes qui avaient étudié en Moldavie à l’époque soviétique, puis avaient émigré.

Les effectifs israéliens ont commencé à exploser en 2010. C’est alors que le recteur, Ion Ababii, a commencé à mettre en œuvre une décision audacieuse d’offrir des cours en anglais ainsi que dans les langues d’enseignement traditionnelles du roumain – la langue maternelle de facto de la Moldavie – ainsi qu’en russe et en français.

De ce fait, le nombre d’étudiants israéliens est passé de 59 par an en 2010 à 272 en 2018.

Aujourd’hui, environ 60 % des étudiants suivent des cours de médecine et de médecine dentaire en roumain, 30 % en anglais, 8 % en russe et 2 % en français. Les étudiants étrangers apprennent le roumain au cours de leurs deux premières années afin de pouvoir parler aux patients lorsque leur formation pratique commence en troisième année du programme dentaire et en quatrième année du programme médical de six ans.

Des étudiants travaillent sur un mannequin de soins spécialement conçu au centre de simulation médicale dont le coût s’élève à 5 millions de dollars, financé par l’Union européenne à l’Université médicale Nicolae Testemitanu. (Andrei Ichim/ Université de médecine Nicolae Testemitanu)

Bien que certains professeurs se soient moqués du fait d’enseigner en anglais, Ababii considère le programme comme sa plus grande réussite en 25 ans comme recteur.

C’est surprenant, étant donné sa longue liste de réalisations, dont la plupart ont consisté à ajouter des touches de programme médical occidental à Nicolae Testemitanu.

Parmi ces réalisations, mentionnons le lancement d’un programme de résidence calqué sur celui de la faculté de médecine de l’Université du Minnesota, l’ouverture d’une clinique universitaire pour que les étudiants puissent soigner de vrais patients, avoir convaincu l’Union européenne de créer un centre de simulation médicale de 4,5 millions d’euros, avoir créé un centre de simulation dentaire avec image miroir et créé un partenariat qui donne accès gratuitement à une bibliothèque virtuelle qui compte plusieurs millions de documents à la University of North Carolina School of Medicine, et qui est mise sur pied avec les professeurs et étudiants de la faculté. Au centre de simulation, les étudiants s’exercent au traitement sur des mannequins spéciaux plutôt que sur des patients.

Non seulement le fait de dispenser des cours en anglais a permis aux étudiants de s’inscrire à l’université, mais cela a également ouvert de grandes opportunités pour nos professeurs – parce que la plupart des revues médicales et des conférences du monde entier sont en anglais », a déclaré M. Ababii.

Le recteur quittera l’université pour ses 74 ans l’année prochaine avec un objectif majeur non atteint : Il a longtemps voulu ouvrir un hôpital universitaire Nicolae Testemitanu. Il s’est dit confiant que son successeur y parviendra, ajoutant qu’il est tellement impatient que cela se produise qu’il a proposé d’être conseiller non rémunéré à cet égard.

Les étudiants israéliens disent que l’une des choses qu’ils apprécient le plus à propos de Nicolae Testemitanu est la possibilité de travailler avec les patients avant d’obtenir leur diplôme, contrairement à la plupart des programmes occidentaux.

Un étudiant se familiarise avec la médecine d’urgence à la Medical School for International Health (MSIH) du Soroka Medical Center (Avec l’aimable autorisation du MSIH).

« J’ai soigné des patients pendant trois ans en Moldavie », dit Majdi. « Cela m’a donné confiance quand j’ai commencé à travailler en Israël ».

Un autre facteur de confiance a été la réussite de l’examen médical israélien à la première tentative. « C’est un examen très difficile », confie Majdi, un médecin généraliste qui prévoit de devenir endocrinologue.

Pas besoin d’un diplôme d’études supérieures

Une autre caractéristique de Nicolae Testemitanu qui plaît aux étudiants étrangers est de ne pas avoir besoin d’un diplôme de baccalauréat. Aux États-Unis et dans de nombreux autres pays, les étudiants doivent passer quatre ans dans un programme de baccalauréat, quatre ou cinq ans dans une faculté de médecine ou de médecine dentaire et un an ou deux en résidence. Cela signifie que la plupart d’entre eux ont la vingtaine quand ils commencent à pratiquer.

En Israël, il est possible d’obtenir un diplôme de médecine en sept ans, mais les étudiants qui ne déclarent pas la médecine en première année peuvent étudier dans un programme de quatre ans suivant un premier diplôme.

Michael Matatov, un résident de Tel Aviv qui a passé 10 ans à New York alors qu’il était enfant, est entré au programme dentaire de Nicolae Testemitanu à la fin de ses études secondaires à 18 ans.

« J’aime être productif et utiliser mon temps à bon escient, et j’y ai vu l’occasion de devenir dentiste à l’âge de 23 ans », dit Matatov.

En général, les professeurs soviétiques et les jeunes professeurs de l’université sont très érudits, disent les étudiants israéliens, bien qu’ils ajoutent, ce qui n’est pas surprenant, que la nouvelle génération d’enseignants est plus au fait des approches de pointe.

L’université a eu recours à des partenariats avec des facultés de médecine et de soins dentaires à l’étranger et aux conseils des commissions d’agrément d’autres pays pour peaufiner son programme. Le vice-doyen de la Faculté de médecine dentaire, Andrei Mostovei, a déclaré que le programme a révisé son contenu pour y intégrer les normes en Israël et en Californie – une décision qui a incité un certain nombre de Californiens à s’inscrire récemment.

Liens médicaux internationaux

De nombreux étudiants israéliens disent avoir noué des liens étroits avec leurs professeurs moldaves.

Alfred Khazen fait une pause après avoir soigné un tuberculeux, dans le cadre de sa formation d’étudiant à la clinique de l’Université médicale Nicolae Testemitanu. (Avec l’aimable autorisation d’Alfred Khazen)

Alfred Khazen, un étudiant en sixième année de médecine originaire de Banna, a dit qu’au cours de sa première année, il s’inquiétait continuellement de savoir s’il assimillait suffisamment bien les matières. La présence du professeur Angela Babuci, qui est également vice-doyenne de la faculté de médecine, a été rassurante, a-t-il dit.

« Elle nous a toujours demandé si nous comprenions les matières, et nous a dit que si nous ne les comprenions pas, nous devions demander », a ajouté Khazen. « Son soutien cette première année m’a aidé à continuer. »

Un autre étudiant en sixième année de médecine, Simaan Adham, de Rama, a déclaré qu’il avait été touché par l’attention que portent nombre de ses professeurs, non seulement aux étudiants, mais aussi aux patients.

Beaucoup de pauvres viennent à la clinique universitaire parce qu’ils n’ont pas les moyens de se faire soigner ailleurs. Comme dans le reste de l’ex-Union soviétique, la gratuité des soins de santé a périclité lorsque la Moldavie est devenue indépendante, en 1992. Cela signifie que les Moldaves doivent payer eux-mêmes les honoraires du médecin, les frais d’hôpital et les médicaments.

« J’ai vu des professeurs de l’université payer les factures des patients pauvres, y compris le coût des procédures médicales et des prescriptions », déclare Adham.

Les enseignants de Nicolae Testemitanu ont déclaré qu’ils sont ravis de voir la famille élargie de leurs étudiants israéliens affluer en masse aux cérémonies de remise de diplômes de l’université. Non seulement les membres de la famille sont joyeux, mais ils sont habillés de toutes sortes de vêtements, des costumes aux robes fantaisies en passant par les tenues de bédouin.

M. Gavriliuc, dont le travail consiste notamment à continuer de recruter des étudiants israéliens brillants et motivés, n’oubliera jamais une question qui lui a été posée un jour lors de sa visite à la Knesset.

« L’un des dirigeants du parti Taal – un médecin – m’a demandé : ‘Pourquoi nos enfants aiment-ils tant la Moldavie' », a dit Gavriliuc.

La question a fait sourire Gavriliuc. Il a indiqué que Nicolae Testemitanu faisait bien les choses auprès d’une partie chérie de son corps étudiant, a-t-il dit.

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