Quand d’anciennes synagogues d’Europe de l’Est deviennent des boîtes de nuit
Rechercher

Quand d’anciennes synagogues d’Europe de l’Est deviennent des boîtes de nuit

Alors que des anciens lieux de cultes juifs deviennent des endroits branchés, certains saluent l'effort de conservation, d'autres condamnent une restauration irrespectueuse

Le Synagoga Cafe à Trnava, en Slovaquie, le 13 semptembre 2017. (Crédit : Wikimedia Commons/via JTA)
Le Synagoga Cafe à Trnava, en Slovaquie, le 13 semptembre 2017. (Crédit : Wikimedia Commons/via JTA)

TRNAVA, Slovaquie (JTA) – Etant enfant, Robert Sajtlava se souvient des heures de jeu près de la synagogue orthodoxe de sa ville natale.

Une structure rectangulaire avec une façade étonnamment inintéressante, son plafond décoré et les murs intérieurs ont subi d’importants dommages, imputables aux dégâts des eaux à travers le plafond, et aux vandales qui escaladaient la clôture branlante.

« C’était une ruine », a raconté Sajtlava, un restaurateur de 28 ans, qui n’est pas juif.

Depuis 2016, cependant, Sajtlava se rend chaque jour dans ce bâtiment, le Synagoga Café, en tant que gérant. C’est un établissement chic qu’un entrepreneur local a ouvert cette année, à l’intérieur de l’ancienne synagogue. Le lancement a suivi un projet de rénovation complexe et couteux, et qui A préservé une grande partie de la structure vieille de 187 ans.

D’anciens lieux de culture juifs d’Europe de l’est, abandonnés après la Shoah, ont été rénovés à des fins commerciales, par des entrepreneurs qui capitalisent sur l’histoire juive, et s’en servent comme image de marque.

Certains considèrent ces commerces comme coupables d’appropriation culturelle, comme l’exploitation d’un patrimoine qui a connu une tragédie. D’autres y voient le reflet d’un respect et d’une nostalgie des Juifs, et une certaine forme de conservation des sites historiques.

Cette tendance s’observe notamment au cours de la dernière décennie, avec la vente d’anciennes synagogues et lieux de cultes. En 2013, la synagogue Chewra Thilim de Cracovie est devenue une boîte de nuit, et en 2016, elle est devenue le bar Hevre, dont la décoration rappelle son passé juif.

En 2012, Varsovie a vu l’ouverture du Mykwa Bar, un débit de boisson au sol transparent, au-dessus de ce qui était un mikvé, ou un bain rituel.

Ce phénomène existe également en Europe de l’Est : une synagogue, vieille de 207 ans, de la ville de Deventer, dans l’est des Pays-Bas, est en train de devenir un restaurant. Le design rappellera sa fonction première, selon les nouveaux propriétaires.

Au Synagoga Cafe, des jeunes patrons dynamiques sirotent un cappuccino hors de prix accoudés sur des tables alignées sur l’estrade sur laquelle les fidèles grimpaient pour ouvrir l’Arche de la Torah en bois.

Flanquée de colonnes de marbres que les rénovateurs ont importées pour remplacer celles qui avaient été pillées il y a des décennies, l’Arche surplombe les clients, avec ses reliefs et Dix Commandements en hébreu, et le mot Jehovah.

A l’étage, ce qui était la section réservée aux femmes et désormais un second bar, qui complète celui qui est près de l’entrée avec une Etoile de David dans la fenêtre ronde. Les entrepreneurs ont supprimé l’entrée séparée qui menait à l’étage, conformément aux exigences de l’orthodoxie, qui requiert une ségrégation totale des sexes.

Même la boîte de collecte, flanquée du terme en hébreu signifiant charité, est restée intacte.

L’Europe comptait quelque 17 000 synagogues avant la Seconde Guerre mondiale, selon une étude révolutionnaire publiée cette année par la Foundation for Jewish Heritage, basée à Londres. Mais la fondation n’a été en mesure de localiser que 3 318 structures qui étaient connues pour leur fonction de synagogues, et seules 732 le sont toujours.

Illustration: le restaurant israélien Hamsa, situé près d’anciennes synagogues dans un nouveau quartier populaire pour son activité nocture, à Cracovie (Crédit: Nissan Tsur/The Times of Israel)

Certaines des structures cartographiées par la fondation, particulièrement celles situées dans d’anciens pays communistes, sont devenus des logements. La plus connue est la synagogue Rusne, dans l’ouest de la Lituanie. D’autres, comme la synagogue Krośniewice, au centre de la pologne, est devenu un salon funéraire. Poznan, à l’ouest du pays, a même une piscine dans une ancienne synagogue. Dans de nombreux cas, les communautés juives ont vendu les édifices ou avaient été indemnisés. Dans d’autres cas, les communautés juives possèdent toujours les synagogues ou les louent à des parties tierces.

Mais ces conversions diffèrent des projets comme celui du Synagoga Cafe ou du Mykwa Bar, dans la mesure ou ils ne cherchent pas à conserver les caractéristiques juives des lieux pour commémorer l’histoire juive du lieu, et encore moins à les capitaliser.

Comme avec les autres établissements de la région, la scène du Synagoga Cafe divise les Juifs.

« C’est clairement une expérience déroutante, qui suscite des émotions mitigées », écrit Meir Davidson sur Facebook, un touriste israélien originaire de Tel Aviv, qui est tombé sur ce café un vendredi de février. « Comment dire, la communauté juive locale n’a pas vraiment plié bagage et quitté les lieux. »

Trnava, une ville de 65 000 habitants, qui compte tellement d’église qu’elle est parfois appelée « la Rome de Slovaquie », accueillait une communauté juive forte de 3 000 membres avant la Shoah. Près de 2 500 ont été déportés à Auschwitz. Dans les années 1960, la communauté ne comptera qu’une centaine de personnes.

Même les survivants sont progressivement partis, laissant la synagogue orthodoxe et la synagogue voisine Status Quo vides. Cette dernière a rouvert en 2016 après des travaux de rénovations, et est désormais une galerie d’art et une salle de concert, avec un mémorial.

Mais le sort tragique des fidèles n’est mentionné nul part au Synagoga Cafe.

La publication en hébreu de Davidson a suscité un torrent de réactions indignées.

Illustration : Kassa, désormais Košice, en Slovaquie, un ancien quartier d’où était dirigé le ghetto juif. (Crédit: CC-BY Jiri Brozovsky, Flickr)

« Scandaleux », a écrit Shani Luvaton, de Jérusalem. « Ils ne feraient jamais ça dans une église ou une mosquée ». Retirer les signes juifs aurait été moins dérangeant. Le mélange expresso-gâteau au fromage et Arche de la Torah ne fonctionne pas. »

Certains ont fait remarquer qu’Israël et les Etats-Unis ont également leur lot de synagogues désertes et obsolètes, qui ont été transformées. L’ancienne synagogue Ansche Chesed, dans le Lower East Side de New York est désormais une centre d’arts. La synagogue Beth Abraham à Auburn, dans le Maine, a été vendue l’an dernier à un promoteur qui va en faire des appartements.

Mais Sara Ben Michael, de Haïfa a rejeté cette comparaison.

« C’est choquant », a-t-elle écrit sur Facebook. « Les Juifs n’ont pas quitté cette synagogue. Ils ont été envoyés dans des camps de concentration et ont été exterminés. »

C’est le fantôme de la Shoah et l’absence de reconnaissance complète et claire du génocide qui explique la résistance à ce phénomène, estime Richard Schofield, un artiste britannique qui réside en Lituanie. Il publiera cette année un livre intitulé « Back to Shul » (Retour à la Synagogue) dans lequel figureront des photos de près de 100 anciennes synagogues qu’il a visitées en août dernier.

« Le meurtre des fidèles de cette synagogue, la destruction de communautés vieilles de plusieurs siècles, ça modifie l’approche et la réalité », a-t-il dit.

A la lumière de ce contexte, ajoute Schofield, « il devient difficile de rester rationnel ». Et pourtant, il fait partie de ceux qui soutiennent les projets visant à conserver les synagogues désaffectées et délabrées, qui seraient autrement détruites, même si c’est réalisé dans le cadre d’un profit.

Sur les 2 556 édifices qui étaient des synagogues en Europe, mais qui ne le sont plus, au moins un tiers sont dans un état allant de mauvais à irrécupérable. Parmi les synagogues en fonctionnement, moins de 10 % sont dans un état aussi mauvais.

Sajtlava, le gérant du Synagoga Cafe, estime que la décision de rénover la synagogue et de conserver certains aspects de son patrimoine juif émance d’un sens de l’engagement.

« Ecoute, ça aurait été plus facile et moins cher pour mon patron de trouver un autre joli bâtiment, qui n’était pas en ruines ni sur la liste des bâtiments protégés comme celui-ci, et d’ouvrir dedans un joli café », a-t-il dit.

Mais au lieu de cela, son employeur Simon Stefunko, a dépensé des millions de dollars en frais de rénovation, qui aura duré des années, « afin que quelque chose de la communauté juive reste. Je trouve cela magnifique. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...