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Analyse

Quand la télé-réalité se heurte à la réalité du Grand Rabbinat d’Israël

Un couple homosexuel, une femme dont la mère n'est pas juive... Ces couples qui ne peuvent pas se marier dans l'État juif sont à la une dans des émissions de rencontre israéliennes

Guy (à gauche) et Matan, le premier couple gay à apparaître dans l'émission de téléréalité israélienne "Married at first sight". (Crédit : Denis Butnaru/Keshet)
Guy (à gauche) et Matan, le premier couple gay à apparaître dans l'émission de téléréalité israélienne "Married at first sight". (Crédit : Denis Butnaru/Keshet)

Deux hommes se sont mariés samedi soir à la télévision nationale en prime time en Israël.

Le mariage n’était pas juridiquement contraignant, mais pas uniquement parce que le mariage gay n’est pas légal dans l’État d’Israël. La cérémonie unissant Guy et Matan faisait partie de la déclinaison israélienne de l’émission de télé-réalité « Mariés au premier regard« , où des couples qui ne se connaissent pas acceptent de se marier à la télévision.

Alors que les mariages dans la version française – et dans certaines des adaptations dans d’autres pays – sont juridiquement contraignants, le diffuseur israélien Keshet a opté dès le départ pour une cérémonie de promesse uniquement. C’est compréhensible ; le mariage civil n’existant pas en Israël, seules les noces religieuses sont sanctionnées par le grand rabbinat, et l’obtention d’un divorce légal pose de nombreux problèmes.

Lorsque l’émission a été présentée pour la première fois en Israël en 2017, elle a été dénoncée par le rabbinat comme une « profanation du caractère sacré de la valeur suprême de la vie familiale et du mariage ».  Ainsi, alors que chaque couple démarre leur aventure par une cérémonie qui n’a de « mariage » que le nom, et que ladite cérémonie comprend un personnage de type rabbinique, une bénédiction sur le vin, le piétinement d’un verre et la récitation de « Si je t’oublie, ô Jérusalem » – il n’y a pas de bague.

La présence d’un couple gay à la télévision israélienne en prime time – dans l’une des émissions les plus regardées du pays – a été acclamée par beaucoup comme un pas vers l’acceptation par le grand public. Mais elle illustre aussi la dualité de la culture israélienne.

Aux États-Unis, où le mariage homosexuel est légal dans tout le pays depuis 2015 et dans certains États depuis dix ans, il n’y a jamais eu de couple homosexuel en 14 saisons de « Married at First Sight« . En France, où le mariage homosexuel est possible depuis 2013, l’émission « Mariés au premier regard » n’a jamais présenté de couple gay en six saisons d’existence.

Au Royaume-Uni – où le mariage homosexuel a été légalisé en 2014 – ce n’est que l’année dernière que l’émission, dans sa sixième saison, a inclus un couple de même sexe. La version australienne de l’émission, quant à elle, a mis en scène un couple gay plusieurs années avant la légalisation des mariages homosexuels dans le pays.

Des couples gays prennent part à un mariage collectif entre personnes de même sexe à Tel Aviv, le 4 juin 2019. (Crédit : Oded Balilty/AP)

Israël, semble être à la fois en avance et en retard sur la courbe. La même semaine, la télévision nationale a diffusé le mariage du couple homosexuel mais le défilé de la Gay Prride à Netivot a été annulé à la suite de menaces. Alors que Doritos a fait l’objet d’appels au boycott après avoir présenté un couple de même sexe dans une publicité, Assi Azar, personnalité de la télévision ouvertement gay, semble être l’unique animateur de toutes les émissions de télé-réalité en Israël, et apparaît régulièrement avec son mari, Albert, dans des publicités pour la télévision.

Si Tel Aviv accueille chaque année une marche des fiertés bruyante et très populaire, celle de Jérusalem, par contre, est plus une manifestation de défiance qu’une célébration. Les personnalités homosexuelles occupent une place importante dans la culture et la politique israéliennes, mais les couples homosexuels ne peuvent pas se marier légalement dans l’État d’Israël, ni même contracter une union civile. (À l’instar d’autres couples qui ne peuvent pas se marier en passant par le rabbinat, les couples homosexuels peuvent se marier à l’étranger et ensuite enregistrer leur union auprès de l’État).

Si les sondages donnent des résultats divergents quant à l’opinion publique israélienne sur les droits des homosexuels, la plupart indiquent qu’une majorité est favorable au mariage ou à l’union civile pour les couples de même sexe.

L’orientation sexuelle des candidats n’était pas vraiment le sujet dominant de l’épisode de « Married at First Sight » diffusée samedi soir. Un temps d’antenne bien plus important avait même été consacré, quelques épisodes plus tôt, à la participation à l’émission d’une femme qui faisait une taille 44, soit la taille moyenne des Israéliennes (mais ça, c’est le sujet d’un autre article).

« Hatouna MiMabat Richon » n’est pas la seule émission de rencontres israélienne à soulever des questions qui vont à l’encontre du monopole du Grand Rabbinat sur le mariage et le divorce en Israël. « Ahava Hadasha« , actuellement diffusée sur Reshet, a récemment mis en lumière d’autres préoccupations concernant l’égalité du mariage dans l’État juif.

Elle, une des quatre participantes à « New Love« , a immigré de France. Son père est juif, mais pas sa mère. Elle fait partie des quelque 450 000 Israéliens qui sont officiellement « sans religion » – principalement ceux qui ont obtenu la citoyenneté en vertu de la loi du retour par de leur ascendance juive, mais qui ne sont pas considérés comme juifs par le rabbinat. Ce chiffre pourrait augmenter avec l’afflux de réfugiés ukrainiens éligibles à la citoyenneté. Tous ces citoyens, soit près de cinq pour cent de la population, ne peuvent se marier en Israel.

Elle Adida, une immigrée française en Israël et participante à l’émission de rencontres « New Love ». (Crédit : Capture d’écran/Reshet 13)

Dans l’émission, Elle raconte avoir été victime de moqueries à l’école en France parce qu’elle était juive, avant son déménagement en Israël, où, une fois de plus, on lui a fait sentir qu’elle n’était pas tout à fait à sa place.

« Je crois profondément en Dieu… Je sens vraiment dans mon cœur que je suis juive », a-t-elle déclaré. « J’aime cette religion… et je suis venue dans ce pays parce que je sentais que c’était mon pays ».

Bien qu’elle ait suggéré que « peut-être un jour je me convertirai », elle a noté que son statut religieux est « l’éléphant dans la pièce, vous ne pouvez pas l’ignorer. » Et lorsqu’elle a été mise en couple avec Matan, un Israélien issu d’un milieu traditionnaliste, la question de la religion est rapidement devenue primordiale.

« Même si je veux ignorer la question du judaïsme, c’est une partie vraiment, vraiment importante pour moi », a déclaré Matan, expliquant sa décision de quitter l’émission, et Elle, à cause de cette question. « Il est important que ma compagne soit juive, parce que je suis juif et aussi parce que je veux que mes enfants soient juifs ».

La question de savoir pourquoi les producteurs de la série ont songé, même un seul instant, à mettre Elle en couple avec un homme qui met ses tefillins tous les matins et qui respecte la casheroute est une question légitime, à laquelle la réponse, bien regrettable, semble n’être que l’audimat.

Les problèmes de mariage et de divorce au sein du rabbinat semblent avoir fait leur apparition même dans des émissions qui n’ont aucun rapport avec les rencontres, comme « HaMissada HaBaa » (Le prochain restaurant=, diffusée au début de l’année par Reshet. Là, l’une des participantes, Netta, y a révélé que pendant plus d’un an, son ex-mari a refusé de lui accorder un guet, l’acte de divorce religieux, la condamnant ainsi, et aux yeux de la loi juive et par l’État, à rester enchaînée.

La question de l’authenticité de ce que l’on appelle la télé-réalité est un sujet qui peut être débattu à l’infini, et il est indéniable que la plupart des émissions sont scénarisées, fortement éditées et loin d’être « réelles ». Pourtant, il est indéniable qu’une telle utilisation de la plateforme – même si le but ultime est l’audimat – met en valeur et humanise les Israéliens qui continuent à lutter contre le monopole du rabbinat sur le mariage.

Keshet n’aurait probablement pas pris le pari d’inclure un couple de même sexe dans « Hatouna MiMabat Richon » s’il avait pensé qu’un nombre trop important de téléspectateurs boycotterait l’émission. Le statu quo juridique dans le pays – bien qu’il ne semble pas prêt de changer – semble en décalage non seulement avec les derniers candidats dans ces émissions de rencontres, mais aussi avec la plupart de leurs téléspectateurs.

L’équipe du Times of Israël a contribué à cet article.

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