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Ram Ben Barak : Les détenus en Turquie ne sont pas des espions israéliens

Le député et ex-directeur-adjoint du Mossad, à la tête d'une puissante commission de la Knesset, rejette les informations parues dans les médias

Photo floutée de trois des quinze espions du Mossad qui auraient été arrêtés, publiée dans le quotidien turc  Sabah. A l'arrière-plan, l des manifestants turcs pro-palestiniens lors d'un rassemblement de protestation à Istanbul, le 9 février 2020. (Capture d'écran : Sabah; AP Photo/Emrah Gurel)
Photo floutée de trois des quinze espions du Mossad qui auraient été arrêtés, publiée dans le quotidien turc Sabah. A l'arrière-plan, l des manifestants turcs pro-palestiniens lors d'un rassemblement de protestation à Istanbul, le 9 février 2020. (Capture d'écran : Sabah; AP Photo/Emrah Gurel)

Le président de la puissante commission des Affaires étrangères et de la Défense a déclaré, samedi, qu’aucun des hommes qui ont été arrêtés en Turquie au début de la semaine n’étaient des agents du Mossad – une information qui avait été relayée dans les médias turcs.

Le législateur Ram Ben-Barak, ancien vice-directeur des services de renseignement du Mossad, a aussi suggéré que le gouvernement turc voulait montrer ses « réussites » en termes de renseignement – avec pour conséquence la publication occasionnelle d’informations mensongères.

« Aucun des noms publiés ne correspond à celui d’espions israéliens et il faut donc relativiser les choses », a-t-il précisé devant les caméras de la Douzième chaîne.

Le quotidien turc Sabah avait fait savoir, jeudi, que 15 hommes qui auraient espionné pour le compte du Mossad avaient été arrêtés par les autorités, au début du mois.

Sabah, proche du président turc Recep Tayyip Erdogan, a par ailleurs interviewé vendredi l’un des prisonniers qui n’a été identifié qu’à l’aide de ses initiales, M.A.S.

Il n’y a pas eu de confirmation officielle de la part de la Turquie concernant ces arrestations. La manière dont le journal est parvenu à interviewer le détenu, qui serait donc placé derrière les barreaux, reste indéterminée.

Ram Ben-Barak lors d’une réunion de la commission de la Défense et des Affaires étrangères à la Knesset de Jérusalem, le 5 juillet 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« J’ai rencontré en face à face un responsable du Mossad. Il m’a appris comment crypter des dossiers sur ordinateur », déclare M.A.S à Sabah au cours de l’entretien.

L’homme, propriétaire d’une entreprise qui fournit des services de conseil aux étudiants étrangers qui viennent à Istanbul, ajoute qu’il a eu pour mission de surveiller des Palestiniens en Turquie. Il dit avoir été approché de prime abord par un homme qui lui avait affirmé représenter une personne arabe, basée en Allemagne, qui était intéressée à l’idée de faire des études en Turquie.

Des manifestantes brandissent des drapeaux palestiniens devant le consulat israélien d’Istanbul, le 15 mai 2018. (Crédit : OZAN KOSE/AFP)

L’homme avait envoyé initialement des centaines d’euros pour des informations sur la manière dont les étudiants palestiniens étaient acceptés dans les universités turques, et sur la forme de soutien dont ils bénéficiaient de la part des autorités d’Ankara.

Dans l’interview, il affirme avoir donné à son client des détails sur une organisation non-gouvernementale palestinienne qui mène ses activités en Turquie.

Il indique qu’il a reçu environ 10 000 dollars contre des informations sur une période de trois ans. Il explique qu’une partie des fonds transitait via Western Union, et qu’une autre partie lui était remise sur un marché d’Istanbul sur présentation de sa carte d’identité. Un reçu lui était alors remis.

Pendant cette période, il serait allé en Suisse pour y rencontrer les personnes ayant fait appel à ses services – obtenant un visa parrainé par une organisation appelée « Centre d’orientation universitaire européen ».

Pendant ces visites tous frais payés, il aurait rencontré deux hommes, notamment un individu qui lui aurait appris comment crypter des documents Word sur Protonmail, un service de courriel de cryptage bout-à-bout. D’autres contacts entre les deux hommes auraient eu lieu par le biais de Protonmail, a continué le reportage.

M.A.S. déclare qu’au cours d’une deuxième visite à Zurich, il avait rencontré les deux hommes une nouvelle fois ainsi qu’un autre qui répondait au nom de « John ». Après avoir soupçonné qu’il était en présence d’agents des renseignements, les deux individus lui avaient confié qu’ils travaillaient « pour une organisation sur le modèle d’une agence de renseignement chargée d’effectuer des recherches pour les institutions de l’Union européenne ».

A la lecture de l’interview, il est difficile de dire comment il en est arrivé à conclure qu’il a été recruté par le Mossad spécifiquement.

Selon le reportage de jeudi, l’arrestation a eu lieu le 7 octobre suite à une opération – qui a duré un an – de l’Organisation nationale des renseignements qui a impliqué environ 200 espions turcs, qui ont traqué les individus qui ont été finalement appréhendés.

Les suspects, qui seraient d’origine arabe, travaillaient en groupes de trois personnes, selon le reportage. Certains avaient rencontré des agents du Mossad en Croatie et en Suisse où des informations avaient été échangées.

Ils avaient reçu des ordres dans la capitale roumaine de Bucarest et à Nairobi, au Kenya, a dit le reportage.

Les cinq groupes opéraient dans différents secteurs du pays.

Les hommes auraient fourni au Mossad des informations sur des étudiants présents dans le pays. Certains étaient des citoyens turcs et d’autres étaient des étrangers et notamment des Palestiniens, a remarqué le reportage.

Les principales cibles de l’opération d’espionnage étaient des Palestiniens en Turquie et les structures qui les accueillaient, a affirmé Sabah.

Selon le reportage, les services de renseignement turcs ont aussi découvert la manière dont les agents étaient payés – notamment à l’aide de crypto-devises et de transfert d’argent depuis des bureaux de change.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, à droite, serre la main du chef du mouvement terroriste du Hamas, Ismaïl Haniyeh, avant leur rencontre à Istanbul, le 1er février 2020. (Service de presse présidentiel via AP, Pool)

Un reportage diffusé l’année dernière avait affirmé que le groupe terroriste palestinien du Hamas exploitait en secret une structure en Turquie où il menait des cyberattaques et des opérations de contre-renseignement contre Israël.

Le siège, séparé des bureaux officiels du Hamas dans la ville, avait été établi sans que les autorités turques ne soient au courant, avait noté le reportage.

Le quotidien britannique The Telegraph avait aussi fait savoir en 2020 que la Turquie avait accordé la citoyenneté à une dizaine de membres du Hamas impliqués dans la coordination d’actes terroristes. Ces informations avaient ensuite été confirmées par le chargé d’affaires d’Israël à Ankara.

La Turquie considère le Hamas comme un mouvement politique légitime. Le pays maintient depuis longtemps des liens chaleureux avec le Hamas, des relations qui sont devenues plus publiques, au cours de la dernière décennie, sur fond de détérioration des liens avec Israël. L’État juif a dénoncé ces relations entre Ankara et le groupe terroriste, en vain, a noté The Telegraph.

Au mois d’août 2020, Erdogan avait rencontré une délégation du Hamas qui comprenait le chef du bureau politique du mouvement, Ismail Haniyeh, et son bras droit Saleh al-Arouri — haut-commandant militaire recherché aux États-Unis, qui proposent une prime de cinq millions de dollars pour son arrestation.

Cette rencontre avait été condamnée par le département d’État américain mais le ministère des Affaires étrangères turc avait rejeté ces critiques, accusant Washington de « servir les intérêts d’Israël ».

Le Hamas et le parti de l’AKP d’Erdogan sont liés politiquement. Les deux sont très proches idéologiquement du mouvement des Frères musulmans.

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