Rescapé des nazis et des communistes, découvrez le dernier shtetl ukrainien
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Rescapé des nazis et des communistes, découvrez le dernier shtetl ukrainien

Alors qu'ils ne sont plus que 50 aujourd'hui, les Juifs de Bershad sont parvenus à protéger leur synagogue d'argile de 200 ans à travers les régimes successifs des despotes

Yakov Sklarsky visite la synagogue de Bershad le 9 mars 2017 (Crédit :  Cnaan Liphshiz/JTA)
Yakov Sklarsky visite la synagogue de Bershad le 9 mars 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

BERSHAD, Ukraine (JTA) — Au premier coup d’oeil, cette ville morne située à 250 kilomètres au sud de Kiev semble presque identique aux hameaux qui sont éparpillés dans le pauvre district de Vinnitsa.

Plongée dans un nuage de fumée permanente qui s’élève des feux de bois – le moyen de chauffage le plus utilisé ici – la ville de Bershad, forte d’une population de 13 000 personnes, possède deux ponts branlants qui enjambent le fleuve Dokhna – pollué, et pour le moment gelé – et des routes fréquentées par des épaves roulantes qui datent de l’époque soviétique, avec une absence manifeste d’éclairage public.

Et comme un grand nombre de villes ukrainiennes reculées, Bershad a également une modeste population juive, constituée essentiellement de personnes âgées. Les Juifs ont décidé de rester même si presque tous leurs proches ont choisi de partir vivre en Israël et aux Etats-Unis.

Mais autre chose attire l’oeil à Bershad.

Une observation plus proche de son histoire et de son architecture uniques révèlent quelque chose d’incroyable : Bershad demeure l’un des derniers shtetls d’Europe. Cette ville située à proximité de la frontière avec la Moldavie, qui compte une population juive de 50 personnes, est le témoignage vivant de l’histoire incroyable de la survie de la communauté – qui a perduré malgré des décennies de répression communiste, malgré la Shaoh et malgré l’exil des Juifs russophones.

Nulle part la particularité unique de la communauté juive ne semble plus évidente qu’à la synagogue de Bershad, construite à partir d’argile il y a 200 ans.

De manière incompréhensible, les autorités ont rendu la bâtisse blanche de deux étages et au toit de tôles à la communauté juive en 1946, peu après la libération par l’Armée Rouge de l’Ukraine, alors occupée par l’Allemagne nazie et ses alliés.

Cette initiative était pourtant très inhabituelle dans un empire séculaire qui, sous Joseph Staline, a systématiquement nationalisé les biens appartenant aux communautés confessionnelles et persécuté de façon routinière les Juifs qui s’obstinaient à pratiquer leur religion.

‘L’existence d’une synagogue fonctionnelle à Bershad a été l’axe de la vie communautaire pour ce shtetl’

Survenant suite au génocide nazi, cette politique soviétique a été un coup mortel porté à la vie juive partout en Ukraine – un pays qui avait autrefois accueilli des milliers de shtetls — et qui l’a sérieusement limitée dans les villes plus grandes.

Et pourtant « à une époque où la répression communiste avait mis un terme à l’existence des quelques shtetls qui, par miracle, avaient réussi à survivre à la Shoah, l’existence d’une synagogue fonctionnelle à Bershad a été l’axe de la vie communautaire de ce shtetl,” explique Yefim Vygodner, 64 ans.

Dans les années 1960, la ville comptait environ 3 500 Juifs.

Vygodner est le leader de la communauté juive de Bershad – et le membre le plus jeune de sa communauté.

Au fil des années, le statut relativement privilégié des Juifs de Bershad — Vygodner l’attribue à une combinaison de chance, d’éloignement, de résilience et de liens amicaux avec les voisins non-juifs – est devenu plus apparent lors de la Pâque et de Yom Kippour, dit-il, parce que lors de ces fêtes, le judaïsme est sorti du foyer et amené à la synagogue.

Yefim Vygodner et son épouse Tamara dans leur domicile de Bershad en Ukraine, le 9 mars 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)
Yefim Vygodner et son épouse Tamara dans leur domicile de Bershad en Ukraine, le 9 mars 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Dans une interview accordée ce mois-ci, Vygodner a raconté à JTA comment, lorsqu’il était petit garçon, sa mère l’envoyait dans une boulangerie artisanale de matzah qui ouvrait chaque année devant la synagogue. Dans les semaines qui précédaient la Pâque, l’odeur de la matzah envahissait les rues boueuses du shtetl, se souvient-il.

J’ignorais même qu’on pouvait aussi produire la matzah de manière industrielle’

« Le boulanger sortait du four une matzah ondulée, fabriquée à la main, qu’il empaquetait pour chaque client individuellement », ajoute Vygodner. « J’ignorais même qu’on pouvait aussi produire la matzah de manière industrielle ».

Bronia Feldman, une femme joviale de 79 ans, se souvient d’une autre scène de la vie juive à Bershad : A Yom Kippour, chaque année, sa mère l’emmenait sur la place opposée à la synagogue, où des centaines de Juifs se réunissaient pour écouter le shofar — point culminant de cette journée solennelle du grand pardon du judaïsme.

« Ceux qui avaient des emplois sensibles, enseignants et médecins, n’entraient pas dans la synagogue parce qu’ils ne voulaient pas avoir de problèmes », raconte Vygodner en évoquant les années du communisme. « Ils se contentaient de traîner autour de la synagogue.”

Bronia Feldman visitant la synagogue de Bershad, le 9 mars 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)
Bronia Feldman visitant la synagogue de Bershad, le 9 mars 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

A la Pâque, toutefois, « tout le monde mangeait de la matzah — docteurs, enseignants, ingénieurs – tout le monde », dit-elle.

‘Tout le monde mangeait de la matzah — docteurs, enseignants, ingénieurs – tout le monde’

Les récits de Vygodner et Feldman restent très largement inhabituels pour des Juifs de leur âge ayant grandi dans l’ex-Union soviétique, où le judaïsme se pratiquait dans la clandestinité, voire pas du tout.

Ce qui explique la survie de Bershad est sa localisation à l’ouest : En 1941, la région était tombée sous le joug des troupes fascistes roumaines, qui tuaient d’une manière moins systématique les Juifs que ce n’était le cas de leurs alliés allemands.

Ils avaient liquidé les shtetls environnants et transformé Bershad – qui comptait une population juive de 5 000 personnes en 1939 – en ghetto central de 25 000 prisonniers. Nombre d’entre eux étaient morts, mais 3 500 Juifs de Bershad ont survécu.

L’un d’eux est Alxander Zornitskiy, 83 ans, vétérinaire à la retraite et auteur, qui s’était caché aux côtés de sa mère et de ses deux soeurs lors de l’assassinat par les soldats allemands de 2 800 personnes dans le shtetl voisin de Ternovka. Avec l’aide de résidents non-juifs, la famille était partie à Bershad, où elle avait vécu dans un environnement surpeuplé et sans suffisamment de nourriture dans l’une des maisons en bois de deux pièces qui composaient alors le quartier juif.

‘Les Roumains étaient cruels mais ils ne nous tiraient pas dessus’

« Les Roumains étaient cruels mais ils ne nous tiraient pas dessus », résume-t-il. « Chacune des rues ici me rappelle l’Holocauste. Mais c’est également là que j’ai survécu. »

Après la Shoah, le consentement – ou tout du moins le silence – des habitants non-juifs de Bershad a été crucial au maintien de la vie spirituelle juive.

« C’est là que des siècles de coexistence ont tenu un rôle », dit Vygodner.

Contrairement à leurs coreligionnaires plus intellectuels des grandes villes, ajoute-t-il, les Juifs de Bershad étaient des ouvriers : Des travailleurs du métal, des fabricants de chaussures, des charpentiers et des pêcheurs, dont les familles, depuis des siècles, travaillaient aux côtés des non-Juifs.

Une habitante de Bershad, en Ukraine, pénétrant dans le quartier juif de la ville, le 9 mars 2017 (Crédit :Cnaan Liphshiz/ JTA)
Une habitante de Bershad, en Ukraine, pénétrant dans le quartier juif de la ville, le 9 mars 2017 (Crédit :Cnaan Liphshiz/ JTA)

La boulangerie qui vendait des matzah a fermé dans les années 1980. En 1989, la communauté juive de Bershad comptait 1 000 membres – la moitié de ce qu’elle était une décennie auparavant.

Aujourd’hui, les Juifs qui restent à Bershad célèbrent un Seder communautaire à la synagogue, organisé par le mouvement Habad. Ils viennent également toute l’année pour recevoir des aides alimentaires grâce à l’organisation humanitaire « Chrétiens pour Israël ». Yakov Sklarsky, propriétaire du seul studio de photographies de toute la ville, assume la fonction de rabbin pendant la majorité de l’année. Ses qualités ? Sa capacité à chanter et à lire – si ce n’est à comprendre – l’hébreu.

Le rouleau de Torah dans la synagogue n’est pas casher. La synagogue elle-même, dont Vygodner révèle qu’elle fonctionne davantage comme un centre communautaire que comme un lieu de culte, réussit rarement à rassembler un minyan – le quota de dix hommes nécessaire pour la tenue de certains services de prière dans le judaïsme orthodoxe. La fresque représentant au plafond une étoile de David est toujours là, mais la façade est délabrée, laissant apercevoir l’argile qui compose les murs. La section des femmes a été transformée en réserve.

Mais même dans cet état, la synagogue reste l’une des bâtisses les mieux préservées du vieux shtetl, qui peut s’enorgueillir de nouvelles tôles sur son toit et d’une couche toute fraîche de peinture blanche.

Une maison du quartier juif de Bershad en Ukraine, le 9 mars 2017 (Crédit :  Cnaan Liphshiz/JTA)
Une maison du quartier juif de Bershad en Ukraine, le 9 mars 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

La majorité des maisons qui entourent la synagogue, qui est au coeur du quartier juif de Bershad, sont inhabitables, laissées à l’abandon par des propriétaires partis en Israël, aux Etats Unis ou à Kiev, et qui n’ont jamais pu se vendre, situées dans l’une des zones les plus pauvres de l’Ukraine. Les petits jardins sont remplis d’ordures et servent d’abri aux chiens abandonnés.

Un grand nombre de ces habitations ont un palier avant, dont Vygodner affirme qu’il était une commodité appréciée par les Juifs des shtetls. Certains cadres de portes affichent une mezuzah qui se distingue encore sur la peinture abîmée.

‘Chacune des rues ici me rappelle l’Holocauste. Mais c’est également là que j’ai survécu’

Mais les membres de la communauté juive, ici, pour leur part, ne se plaignent pas. Feldman affirme être heureuse d’avoir une synagogue – une institution dont peu d’autres villes de la taille de Bershad peuvent s’enorgueillir – et estime « avoir de la chance d’avoir Yakov comme rabbin ».

Malgré cette fierté locale, Feldman — dernière juive de Bershad dont la langue maternelle est le yiddish — pense à partir.

« J’ai une soeur à Ashdod, et je songe à la rejoindre », dit-elle, ajoutant que la principale raison pour laquelle elle reste est sa fille, Maya, qui vit à Bershad.

Le fils de Vygodner, quant à lui, est parti en Israël il y a cinq ans. Mais lui et son épouse Tamara n’ont pas prévu de le rejoindre pour le moment.

« Je ne pense pas qu’Israël retienne son souffle pour moi », dit-il. « D’ailleurs, vivre ici est un goût acquis et j’ai pris mes habitudes. J’ai ma communauté ici, ma place ».

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