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Interview

« Scènes de mariage » est la série la plus personnelle du réalisateur Hagai Levi

L'Israélien révèle le "juif de l'ancien monde" qui est en lui dans son remake en cinq épisodes du classique d'Ingmar Bergman

  • Hagai Levi à la première de 'Scènes d'un mariage' au Festival international du film de Venise, le 4 septembre 2021. (Vittorio Zunino Celotto/Getty Images/ via JTA)
    Hagai Levi à la première de 'Scènes d'un mariage' au Festival international du film de Venise, le 4 septembre 2021. (Vittorio Zunino Celotto/Getty Images/ via JTA)
  • Hagai Levi et Jessica Chastain sur le plateau de 'Scènes de mariage'. (Jojo Whilden/HBO/ via JTA)
    Hagai Levi et Jessica Chastain sur le plateau de 'Scènes de mariage'. (Jojo Whilden/HBO/ via JTA)
  • Oscar Isaac et Jessica Chastain dans "Scènes de mariage". (Jojo Whilden/HBO/ via JTA)
    Oscar Isaac et Jessica Chastain dans "Scènes de mariage". (Jojo Whilden/HBO/ via JTA)

JTA – De toutes les personnes qui peuvent être interviewées le jour de Rosh HaShana, le scénariste et réalisateur israélien Hagai Levi est le parfait candidat.

Créateur respecté des télévisions israélienne et américaine, il est connu pour ses séries qui mettent en scène deux personnes discutant dans une pièce, comme nous pourrions le faire nous-mêmes, mais avec le zoom. La série « In Treatment » de HBO, par exemple, version américaine de son émission israélienne « BeTipul », est entièrement constituée de séances entre un thérapeute et son patient. La série a été récemment reprise en France par le binôme Eric Toledano et Olivier Nakache. « Scenes From a Marriage », le dernier film de Levi pour HBO, un autre film à deux voix, confirme que Levi est un expert de l’intimité télévisée.

Lorsque je l’ai rencontré pour notre propre tête-à-tête, j’imaginais qu’il était en Israël pour célébrer le nouvel an juif. Après s’être souhaité « shana tova » (bonne année), il a levé son ordinateur portable pour révéler la vue d’un bateau flottant sur un canal vert. Il était à Venise pour la première de « Scènes de mariage », un remake de la mini-série suédoise classique d’Ingmar Bergman de 1973, qui raconte les vicissitudes de la relation d’un couple dans les années qui précèdent leur divorce. Cette série est une référence fondamentale pour les artistes qui s’intéressent à la représentation des relations intimes, il n’est donc pas étonnant qu’elle soit l’une des préférées de Levi. Lorsque Levi s’en est inspiré pour « BeTipul », Daniel Bergman, le fils du réalisateur, lui a demandé de l’adapter.

Levi, 58 ans, venait de passer trois jours mouvementés à célébrer la première de la mini-série au Festival international du film de Venise, où Oscar Isaac et Jessica Chastain ont échangé sur le tapis rouge une caresse qui n’est pas passée inaperçue (ils jouent le rôle du couple torturé et torride de la série). Il est resté pour célébrer Rosh HaShana et s’est rendu à la synagogue avec ses enfants dans le quartier de l’ancien Ghetto de Venise. La famille de son père était en Italie depuis de nombreuses générations, et il considère le pays comme une seconde patrie. Son père, le rabbin Joseph Levi, est né en Israël mais est revenu en Italie et a été le grand rabbin de Florence pendant plus de trente ans.

« Mes racines juives italiennes sont très importantes pour moi. C’est une partie importante de mon identité », a déclaré M. Levi.

Dans son anglais à l’accent hébraïque, Levi s’exprime de manière directe et réfléchie, sans la prétention hollywoodienne à laquelle on pourrait s’attendre de la part d’un créateur de series télévisées renommé qui travaille de manière si prolifique en Israël et aux États-Unis. À dire vrai, Levi a résisté à la pression de déménager à Hollywood – peut-être en partie à cause de son nom. « Hagai » commence par le son « het », qui n’est pas particulièrement facile à prononcer en anglais, et lorsque j’ai commencé l’interview par « Hi Hagai », il a répondu : « C’est tellement agréable que vous puissiez prononcer mon nom ! »

Hagai Levi à la première de ‘Scènes d’un mariage’ au Festival international du film de Venise, le 4 septembre 2021. (Vittorio Zunino Celotto/Getty Images/ via JTA)

Il a donc continué à vivre en Israël, où il a créé les drames « The Accursed » et « Our Boys ». Ce dernier, une production HBO-Keshet Studios qu’il a co-créée avec le cinéaste israélo-américain Joseph Cedar et le cinéaste palestinien Tawfik Abu-Wael, était une représentation subtile et dévastatrice de l’enlèvement et du meurtre de Mohammed Abu Khdeir en 2014. Son autre œuvre américaine la plus connue est peut-être « The Affair », une série acclamée de Showtime qui examine une liaison extraconjugale sous plusieurs angles.

Il n’était pas acquis que Levi devienne scénariste-réalisateur. Il a grandi dans la religion orthodoxe en Israël, non loin de Modiin, au kibboutz Shaalvim, qu’il décrit comme le « kibboutz le plus religieux » du pays. Il a fréquenté une yeshiva, ou lycée religieux, où il étudiait le Talmud la moitié de la journée et les matières laïques le reste du temps. Il s’est familiarisé avec le cinéma à l’adolescence, lorsqu’il a fait office de censeur pour les films projetés au kibboutz, modifiant les films en fonction des scènes osées et du langage profane.

« J’avais des techniques pour les censurer. Je les mettais hors champ, ou je coupais le son, ou j’enlevais le film du projecteur, je le roulais, puis je le remettais après deux ou trois minutes quand il était à nouveau casher », se souvient-il. « J’étais meilleur que les gens d’autres kibboutzim, où ils coupaient le film. Je n’ai jamais fait ça. »

« Les westerns étaient très populaires. Ce sont des films très casher si vous y réfléchissez, principalement des hommes qui font des choses que les habitants d’un kibboutz connaissent bien : s’occuper des vaches. J’ai essayé d’amener des films d’art, comme la Nouvelle Vague française, que personne ne voulait voir, vraiment, sauf moi. »

Avant son service militaire obligatoire, Levi a étudié la psychologie à l’université Bar-Ilan. C’est dans l’armée qu’il a quitté la religion, un processus qui a duré des années. Après l’armée, il a fréquenté l’école de cinéma de l’université de Tel Aviv.

« Il m’a fallu de nombreuses années pour penser que je pouvais faire cela. C’était comme traverser un immense océan. Ce n’était en aucun cas plausible », a déclaré Levi en parlant du saut dans le cinéma. Son premier long-métrage portait sur les Juifs italiens religieux à Jérusalem. « J’ai réalisé après coup que je n’avais pas encore assez d’outils pour faire un long-métrage. J’ai donc vu la télévision comme un moyen de m’exercer jusqu’à ce que je fasse à nouveau du cinéma. »

« Et, vous savez, trente ans plus tard environ… » Trente ans plus tard environ, il en est à sa troisième série HBO.

Depuis l’adaptation américaine de « In Treatment », dont la première a eu lieu en 2008, Israël est une source féconde de séries et de formats dans le paysage concurrentiel et mondialisé de la production télévisuelle hollywoodienne. Les nombreux exemples incluent « Homeland », « Euphoria », « Fauda », « Losing Alice », « Valley of Tears » et « Shtisel ». C’est Levi qui a lancé la tendance.

« Hagai était sans aucun doute un pionnier de l’exportation de la télévision israélienne », a déclaré Avi Nir, PDG du groupe de médias israélien Keshet Broadcasting. Hagai était le directeur de la fiction de Keshet lorsqu’il a réalisé « BeTipul », qui, en plus d’être diffusée à la télévision américaine, a été adaptée dans 20 autres pays.

« Je pense que Hagai a attiré l’attention sur la sensibilité unique de la narration qui existe en Israël », ajoute Nir. « Il personnifie l’auteur, le créateur qui n’est pas, pourrait-on dire, aussi industriel que d’autres créateurs, certains créateurs américains, qui sont très attentifs à l’audimat. Ses créations viennent d’ailleurs.

Hagai Levi et Jessica Chastain sur le plateau de ‘Scènes de mariage’. (Jojo Whilden/HBO/ via JTA)

« D’un côté, il est très conscient de la plateforme, du téléspectateur et du besoin de communiquer. Et d’autre part, il est très, très fidèle à ses personnages. Leur psychologie. C’est très unique chez Hagai. C’est un créateur très réfléchi, sensible et avisé. »

L’œuvre de Levi est souvent imprégnée d’un flou moral, d’une ambiguïté écrasante et parfois paralysante qui provient d’un profond conflit de perspectives (« Rashomon » a été une source d’inspiration précoce pour « The Affair »). Il pose généralement plus de questions qu’il n’apporte de réponses. « Scènes d’un mariage » n’est pas différent.

« Même s’il s’agit de la création de quelqu’un d’autre, c’est peut-être mon œuvre la plus personnelle », a déclaré Levi.

Il a beaucoup en commun avec Jonathan, le professeur de philosophie joué par Isaac. Le personnage est également un juif anciennement orthodoxe, ce qui constitue l’une des plus grandes différences avec l’original de Bergman. Levi s’identifie à « beaucoup de détails de Jonathan : ex-religieux, les années difficiles après avoir quitté la religion. Les pages du matin que lit Jonathan, je les ai prises de mes propres journaux intimes, en quelque sorte. Et j’ai vécu un divorce. Je sais le prix que les enfants paient. J’avais beaucoup de matière à apporter. »

Dans ces pages matinales, Jonathan parle de son anxiété, de sa tendance à se perdre en lui-même. Levi a dit dans des interviews qu’il a lutté contre des crises de panique après avoir quitté la religion, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles il s’est intéressé à la thérapie – la pratique et le sujet. Les thèmes de l’intimité évoquent le concept de havruta, l’approche rabbinique de l’apprentissage du Talmud à deux, dans laquelle les étudiants analysent, débattent et interprètent ensemble, en duo, tel un partenariat.

Oscar Isaac et Jessica Chastain dans « Scènes de mariage ». (Jojo Whilden/HBO/ via JTA)

« C’est une théorie très intéressante. Parce que d’une certaine manière, je dois répondre à la question suivante : pourquoi suis-je si obsédé par les dialogues avec deux personnes qui parlent ? » a-t-il déclaré.

« La plupart des gens pensent que dans une yeshiva, vous avez un cours magistral, mais la plupart du temps, vous êtes seul, vous apprenez avec quelqu’un qui est votre partenaire. Ensemble, vous avez ce dialogue, vous essayez de comprendre quelque chose sur la Gemara, le Talmud, mais aussi sur le monde. Sur tout. Je suis en train de penser que vous pouvez devenir très solitaire dans ces questions. Trouver quelqu’un avec qui dialoguer, c’est… c’est un miracle. »

Levi, l’air pensif, ajoute : « Vous avez raison sur l’importance du dialogue dans ma vie. Et l’importance d’être compris. »

Dans « Scènes d’un mariage », Mira (Chastain) quitte Jonathan pour un Israélien, un jeune technicien sûr de lui qui est le contre-pied du juif américain anciennement religieux de Jonathan. J’ai interprété cela comme un jeu sur la mythologie de deux archétypes juifs de longue date : le vieux juif – studieux, de la Diaspora, intellectuel et inhibé ; et le nouveau juif, le macho israélien, sûr de lui et physiquement fort. Trouver ces références à des questions profondes sur l’identité juive dans un drame américain rempli de stars était comme trouver l’afikomen [signifiant « ce qui vient après » ou « dessert ») est une part de matza qui est coupée au début du Séder de Pessah et mise à part afin d’être mangée comme dessert] dans une supérette. Était-ce intentionnel ?

Le visage de Hagai s’illumine à la mention de cette dichotomie.

« Je suis tellement heureux – vous n’avez pas idée – je suis tellement heureux que vous l’ayez remarqué », a-t-il déclaré. « C’est l’une de ces choses que vous faites et que vous espérez que d’autres personnes, en particulier des juifs, [remarqueront] ».

« Vous savez, on me pose toujours des questions sur le fait d’être un créateur israélien. Et je dis toujours que je me sens beaucoup plus juif qu’israélien. C’est la partie la plus dominante de mon identité. Lorsque je suis à l’étranger, je vais toujours à la synagogue. Et oui, je préfère totalement le Vieux Juif au Nouveau Juif. Le nouveau juif est ignorant ou sûr de lui sans raison. Ou il est quelque part dans les collines de Cisjordanie. Je suis donc vraiment fier d’être un vieux juif – avec tout le bagage qui l’accompagne. »

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