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Analyse

Selon certains, les brèches dans la barrière de sécurité aident à maintenir le calme

De nombreux membres de la communauté de la défense israélienne estiment que les refermer entraînerait d'autres problèmes en matière de sécurité intérieure

Des ouvriers palestiniens entrent illégalement en Israël depuis la Cisjordanie par une ouverture dans une clôture, au sud de la ville cisjordanienne d'Hébron, le 6 septembre 2020. (Crédit: AP Photo/Oded Balilty, Fichier)
Des ouvriers palestiniens entrent illégalement en Israël depuis la Cisjordanie par une ouverture dans une clôture, au sud de la ville cisjordanienne d'Hébron, le 6 septembre 2020. (Crédit: AP Photo/Oded Balilty, Fichier)

Les dirigeants israéliens ont réagi avec choc et colère la semaine dernière lorsqu’il est apparu que le Palestinien qui a abattu cinq personnes à Bnei Brak était entré en Israël par un trou dans la barrière de sécurité de Cisjordanie assez grand pour y faire passer une voiture. Pendant des années, il semble que les responsables israéliens aient apparemment fermé les yeux sur les brèches de la barrière qui sont utilisées quotidiennement par des milliers de travailleurs palestiniens illégaux à la recherche de meilleurs salaires en Israël.

Le contrôleur de l’État, Matanyahu Englman, a tenu ces propos lors de sa visite d’une partie abimée de la barrière, à proximité de la ville de Matan, au nord-ouest de Tel Aviv, quelques jours après l’attaque de Bnei Brak.

« Nous voyons ici des ouvertures par lesquelles des milliers de Palestiniens peuvent passer, avec ou sans permis, sans aucune surveillance. Il est même possible que des véhicules les franchissent », a-t-il déclaré, évoquant un « échec majeur ».

« C’est ainsi qu’un terroriste peut se rendre de Jénine à Bnei Brak en une heure, avec une grande facilité », a précisé Englman.

Une fois les tensions apaisées, certains experts pensent qu’Israël reviendra à sa prétendue politique tacite de laisser la barrière de sécurité – et ses brèches – largement sans surveillance, constituant une soupape majeure pour relâcher la pression économique en Cisjordanie.

Mardi, Diaa Hamarsheh, 26 ans, a quitté son domicile dans le village cisjordanien de Yabad près de Jénine. Armé d’un fusil d’assaut M-16, Hamarsheh a franchi une brèche ouverte qui avait été créée pour que les agriculteurs palestiniens puissent accéder aux champs de l’autre côté de la clôture et s’est rendu dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak, dans le centre d’Israël.

Là, dans un quartier résidentiel normalement calme juste à l’extérieur de Tel Aviv, il a ouvert le feu, tuant quatre civils – deux Israéliens et deux ressortissants ukrainiens – ainsi qu’un policier, avant d’être lui-même abattu.

« Le terroriste a profité d’un passage agricole destiné au bien-être des Palestiniens et de leur économie pour mener une attaque terroriste meurtrière », a déclaré vendredi le chef militaire Aviv Kohavi sur les lieux. Il a ordonné que la brèche soit scellée et que des troupes supplémentaires soient déployées dans la région.

De nombreux membres de la communauté de la défense israélienne pensent que garder la clôture fermée entraînerait d’autres problèmes de sécurité.

Les Palestiniens travaillant en Israël, même illégalement, gagnent des salaires bien plus élevés qu’en Cisjordanie et sont donc un élément essentiel pour maintenir à flot l’économie palestinienne chancelante.

Des ouvriers palestiniens entrent illégalement en Israël depuis la Cisjordanie par une ouverture dans une clôture, au sud de la ville cisjordanienne d’Hébron, le 30 août 2020. (Crédit : Wisam Hashlamoun/Flash90)

Les responsables israéliens de la sécurité ont longtemps souligné les avantages sécuritaires d’une stabilité économique palestinienne. Donnez aux gens un moyen de gagner leur vie et ils seront moins susceptibles de risquer leur vie en commettant des attentats terroristes – ou du moins c’est ce qui a été présumé.

« Tout le monde était au courant », a récemment déclaré la députée Merav Ben Ari, présidente de la commission de la Sécurité intérieure de la Knesset, à la chaîne de télévision publique Kan.

Même en période de tensions accrues, les responsables ont fait pression pour continuer à autoriser les travailleurs palestiniens à entrer dans le pays et même à augmenter le nombre de permis accordés, faisant face à la colère des extrémistes qui préfèrent les mesures punitives et les mesures de répression sécuritaires.

Mauvaises clôtures, meilleurs voisins

La barrière de sécurité en Cisjordanie a été suggérée pour la première fois dans les années 1990 par feu le Premier ministre Yitzhak Rabin, qui y voyait un moyen de séparer Israël des Palestiniens. Mais le projet ne s’est pas concrétisé de suite en raison d’une opposition interne.

Finalement, la première partie de la barrière de sécurité avec la Cisjordanie a été construite en 1994, sous la mandature de l’ex-Premier ministre, Yitzhak Rabin. L’ouvrage a pris de l’ampleur suite à la deuxième Intifada (2000-2005), comme défense principale des grands centres de population israéliens contre les kamikazes palestiniens.

Beaucoup attribuent à la barrière le mérite d’avoir aidé à mettre fin à ce soulèvement, qui a duré de 2000 à 2005, bien que sur son itinéraire prévu de 708 kilomètres, seuls 62 % aient été achevés en 2022.

La barrière de sécurité à proximité de l’implantation de Beit Horon sur la Route 443. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Cette sécurité n’est cependant pas venue sans controverse, car le mur a déclenché des manifestations locales et une condamnation internationale sur son tracé, se faufilant en Cisjordanie à travers des champs palestiniens saisis et coupant parfois les agriculteurs de leurs terres.

Environ 85 % de la barrière passe à l’intérieur de la Cisjordanie, les 15 % restants longeant la Ligne verte – la ligne de cessez-le-feu d’avant 1967 qui délimite Israël de la Cisjordanie – et à l’intérieur du territoire israélien. Au total, la barrière aurait coûté au pays environ 9 milliards de shekels (2,6 milliards d’euros) selon le Centre de recherche et d’information de la Knesset.

Sur la majeure partie de son parcours, la barrière consiste en une clôture grillagée équipée de caméras de surveillance et d’autres capteurs, protégée par des barbelés et une zone d’exclusion de 60 mètres de large. Dans les zones plus urbaines – y compris autour de Jérusalem et de Bethléem – la barrière n’est pas une clôture mais un mur de béton de huit à neuf mètres de haut.

Les Palestiniens ont depuis longtemps trouvé des moyens de contourner ou de traverser la clôture pour se faufiler en Israël. Mais selon Dror Etkes, qui dirige l’association progressiste Kerem Navot, les forces de sécurité israéliennes ont commencé à détourner le regard il y a environ deux ans et demi, alors que la pandémie de coronavirus débutait.

« Avant cela, vous vous seriez fait tirer dessus si vous vous étiez approché de la frontière, comme avec les directives souvent appliquées par Israël à la frontière avec la bande de Gaza », a déclaré Etkes au Times of Israel, bien que de tels incidents soient rares.

Des soldats israéliens montent la garde devant une brèche dans la barrière de sécurité qui a été utilisée quotidiennement par des milliers de travailleurs palestiniens pour entrer illégalement en Israël pour travailler, près du poste de contrôle de Meitar, au sud d’Hébron en Cisjordanie, le 3 avril 2022. (Crédit : HAZEM BADER / AFP)

Selon ses dires, il y avait plus d’une centaine de trous dans la clôture, pour la plupart petits, mais certains suffisamment grands pour qu’ils jugent nécessaire d’y avoir installé des parkings de fortune du côté israélien, où les gens transportent des ouvriers palestiniens vers des villes israéliennes, souvent à majorité arabe.

Selon Etkes entre autres, la politique tacite d’Israël a été de permettre à autant de travailleurs palestiniens que possible d’entrer en Israël pour éviter les difficultés économiques qui peuvent conduire au désespoir et à créer des terroristes.

Mais certains se sont demandé s’il n’aurait pas été plus sage d’augmenter simplement le nombre de permis légaux pour les travailleurs palestiniens contrôlés.

« Il existe une sorte de politique qui disait, après tout, nous voulons que les gens travaillent en Israël, une certaine façon de fermer les yeux », a déclaré Ben Ari à Kan la semaine dernière. « Ce n’est pas le travail des soldats de Tsahal d’être postés le long de la clôture et d’arrêter les travailleurs illégaux. Les brèches doivent être comblées et davantage de frontières ouvertes. »

Un manifestant palestinien coupe une partie de la barrière de sécurité près de la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 17 avril 2022. (Crédit : Issam Rimawi/Flash90)

Yizhar David, un ancien officier supérieur du Shin Bet qui a passé une grande partie de sa carrière à travailler en Cisjordanie, a contesté l’existence d’une telle politique. « C’est de la négligence, une erreur ou la culture du ‘faites moi confiance, ça va aller’, jusqu’à ce qu’une erreur se produise », a déclaré David au Times of Israel.

« Ce n’est pas une politique », a-t-il dit, puis il est devenu sarcastique. « Quelqu’un d’intelligent a dit un jour : ‘Construisons une clôture avec beaucoup de brèches que nous ne comblerons pas ; et quand il y aura une attaque terroriste, nous nous réveillerons.’ »

« Il devrait y avoir une barrière de séparation, des points de contrôle, des mesures d’exécution », a-t-il déclaré.

Il a vu l’attaque de Bnei Brak comme un signal d’alarme qui pourrait enfin inciter les autorités à combler les lacunes en matière de sécurité, comme cela s’est produit lorsque d’autres erreurs de sécurité ont été révélées par des événements tels que l’assassinat de Rabin en 1995 et l’évasion de six condamnés terroristes d’une prison dans le nord d’Israël l’année dernière.

Le chef militaire Aviv Kohavi visite la barrière de sécurité en Cisjordanie, le 1er avril 2022. (Crédit : Tsahal)

En effet, l’armée a déployé des centaines de soldats là où se trouvent les brèches de la clôture ces derniers jours.

Mais le général de division à la retraite, Gershon HaCohen, a déclaré que ce déploiement servait principalement à sauver les apparences. « C’est pour répondre aux inquiétudes du public », a déclaré HaCohen à Kan. « L’armée n’a même pas le nombre de soldats nécessaires pour gérer la frontière. »

Dans une interview accordée au site d’information Ynet dimanche, le ministre de la Défense, Benny Gantz, a déclaré que l’armée israélienne n’avait pas donné priorité à la surveillance de la clôture, mais plutôt à « d’autres zones où le facteur de risque est beaucoup plus élevé et la liberté d’action est beaucoup plus faible », faisant probablement référence aux efforts d’Israël pour lutter contre l’avancement iranien sur sa frontière nord.

Des responsables ont admis qu’Israël avait perdu sa capacité d’agir librement face au groupe terroriste du Hezbollah soutenu par l’Iran au Liban, redoutant ses capacités en cas d’escalade.

Des Palestiniens en train de grimper sur la barrière de sécurité d’Israël dans le village d’Al-Ram, le 26 juin 2015. (Crédit : Flash90)

« Pourtant, ces jours-ci, nous réexaminons toute la question de la clôture, et nous essaierons de commencer [la réparation de la barrière], par étapes, en fonction de la liste des priorités », a déclaré Gantz. « Mais il y a beaucoup d’autres menaces auxquelles Israël et moi-même devons faire face. »

Etkes ne pense pas qu’il existe une solution rapide et durable aux tentatives d’Israël d’équilibrer ses doctrines en terme de sécurité. Au final, a-t-il dit, les trous resteront, tacitement tolérés par Israël, « à moins qu’une troisième intifada ne commence demain ».

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