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Analyse

Si Bagdad n’envisage pas la paix, Israël peut soutenir le droit à la dissidence

La réaction officielle de fureur face à la conférence sur la normalisation était prévisible alors que les Accords d'Abraham doivent attirer de nouveaux membres après l'ère Trump

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Des Irakiens lors de la conférence de paix organisée par le think-tank CPC (Center for Peace Communications) à Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan en Irak, le 24 septembre 2021. Crédit : Safin HAMED / AFP)
Des Irakiens lors de la conférence de paix organisée par le think-tank CPC (Center for Peace Communications) à Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan en Irak, le 24 septembre 2021. Crédit : Safin HAMED / AFP)

Après l’excitation qui a prévalu l’année dernière suite à la vague – auparavant inimaginable – d’accords de normalisation signés entre Israël et les pays arabes, les Accords d’Abraham sont entrés dans une période de marasme.

Les leaders au cœur des accords conclus avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan – avec Donald Trump aux États-Unis et Benjamin Netanyahu en Israël – ont été écartés du pouvoir par les électeurs.

Le président américain Joe Biden et ses conseillers affichent un enthousiasme irrégulier en ce qui concerne l’éventuel élargissement des accords, évitant largement d’employer le terme « Accords d’Abraham » et manquant l’anniversaire de l’annonce des liens en préparation – avant d’organiser une cérémonie sur Zoom, chapeautée par le secrétaire d’État Anthony Blinken, à la date-anniversaire de la conclusion des accords à la Maison Blanche.

Le Premier ministre Naftali Bennett et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid tentent en permanence, d’un autre côté, de donner un second souffle à ces accords, exprimant leur désir de les voir s’élargir à d’autres pays à chaque opportunité qui se présente.

Mais malgré cet enthousiasme, ils se sont trouvés dans l’incapacité de faire des progrès tangibles – au-delà de l’ouverture des nouvelles ambassades qui avait été promise à l’ère Netanyahu, et de continuer à construire le cadre nécessaire pour permettre aux liens croissants de se développer au mieux avec les partenaires déjà existants.

Les pays qui, selon les experts, auraient été des candidats plausibles à la normalisation lorsque Netanyahu et Trump étaient au pouvoir – la Mauritanie, Oman, l’Arabie saoudite et l’Indonésie – sont restés en marge.

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, sur le balcon Truman de la Maison Blanche pendant la cérémonie de signature des Accords d’Abraham à Washington, le 15 septembre 2020. (Crédit : Saul Loeb/AFP)

C’est dans ce contexte qu’est arrivée une information spectaculaire en provenance d’Irak : vendredi soir, plus de 300 Irakiens se sont rassemblés dans la région du Kurdistan appelant de leurs vœux à la normalisation avec l’État juif.

Lapid a immédiatement soutenu cette initiative, affirmant au Times of Israel, la conférence à peine terminée, que cette dernière était « une source d’espoir et d’optimisme ».

Bennett — qui respecte le Shabbat, la journée juive de repos – a attendu samedi soir pour s’exprimer et pour faire part, lui aussi, de son soutien, affirmant aux Irakiens que « l’État d’Israël vous tend, lui aussi, la main de la paix ».

L’événement a-t-il été la formidable avancée qu’Israël attendait depuis que Trump a quitté ses fonctions ? Ou a-t-il été un simple coup publicitaire, sans aucun espoir d’entraîner un changement quelconque dans l’hostilité que nourrit l’Irak à l’égard de l’État juif ?

À en juger par la réponse furieuse du gouvernement irakien, ce sommet ne devrait entraîner aucun rapprochement entre Bagdad et Jérusalem – et ce serait même plutôt le contraire.

Le président irakien Barham Salih — un Kurde éduqué au Royaume-Uni, qui a entretenu des liens étroits avec les organisations libérales et conservatrices à Washington – a condamné une conférence « illégale », accusant ses participants d’avoir cherché à entraîner des agitations.

Le président irakien Barham Salih s’adresse au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, le 22 janvier 2020. (Crédit : Markus Schreiber/AP)

« La conférence récente organisée pour promouvoir la normalisation ne représente ni le peuple ni les résidents de l’Irak. Elle n’a représenté que ses participants », a affirmé Salih.

Muqtada al-Sadr, religieux chiite connu pour ses provocations, a pour sa part dénoncé une « réunion terroriste sioniste ».

Les autorités irakiennes ont annoncé dimanche qu’elles avaient émis des mandats d’arrêt à l’encontre de deux Irakiens ayant pris la parole lors de ce sommet, jurant d’appréhender à terme les plus de 300 participants une fois qu’ils auront été formellement identifiés.

La loi irakienne continue à imposer des sanctions strictes aux citoyens et aux résidents entretenant des contacts avec les Israéliens. Pendant des décennies, s’associer à des « organisations sionistes » ou promouvoir « les valeurs sionistes » a pu entraîner une condamnation à la peine capitale. Cette peine a été commuée en condamnation à la prison à vie par un amendement au code pénal irakien datant de 2010.

Mais il ne faut pas non plus exagérer la portée de ces dénonciations stridentes. L’État de droit est faible en Irak et un mandat d’arrestation ne signifie pas nécessairement qu’un individu va être appréhendé – ou que les autorités tenteront même de l’arrêter.

« Il faut revenir sur l’équilibre du pouvoir entre l’accusateur et l’accusé », a commenté un analyste irakien sous couvert d’anonymat.

Des Irakiens lors de la conférence de paix organisée par le think-tank CPC (Center for Peace Communications) à Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan en Irak, le 24 septembre 2021. (Crédit : Safin HAMED / AFP)

En 2012, le vice-président irakien Tariq al-Hashimi avait été dans l’obligation de fuir le pays après l’émission d’un mandat d’arrêt à son encontre. Il était alors accusé de terrorisme. Mais – ce qui reflète son manque de pouvoir et d’influence au sein même de l’Irak – Hashimi est encore aujourd’hui en exil, condamné par contumace à la peine capitale dans son pays.

D’un autre côté, le commandant d’une milice chiite qui avait été accusé d’avoir tué des activistes populaires a été libéré au mois de juin dernier, deux semaines après son arrestation, après des menaces proférées à l’égard du gouvernement irakien par de puissantes milices soutenues par l’Iran.

De plus, tout le monde peut comprendre ce que sont les règles du jeu pour les responsables élus. Il n’y avait aucun doute sur le fait que même des officiels comme Salih allaient condamner ce rassemblement, indépendamment peut-être de leur propre point de vue.

Dans une intervention absurde, le porte-parole de la coalition américaine en Irak, qui est présente dans le pays pour vaincre l’État islamique, a annoncé dans un tweet que ses forces n’étaient absolument pas au courant de la conférence qui a été organisée vendredi.

Il est possible que la réponse du gouvernement irakien se limite à ses récentes déclarations, et qu’il n’y ait rien de plus.

« J’espère que ce sera le cas », a expliqué l’analyste, « et que tout ça se terminera par une guerre des mots plutôt que devant un tribunal, voire pire ».

Le « pire » pourrait consister en assassinats ciblés, une menace qui a été proférée par les milices des Forces de mobilisation populaire (FMP).

Ce qui est certain, c’est qu’il y aura une coalition forte qui va chercher à punir les organisateurs de la conférence. Le gouvernement de Bagdad sera rejoint par les FMP, ainsi que par les politiciens désireux de se faire un nom et de s’attirer les faveurs de Téhéran en amont des élections parlementaires du 10 octobre.

Le gouvernement américain ne peut pas non plus se réjouir de la chronologie des événements, quelques semaines avant que les électeurs ne se rendent dans les urnes.

Des lueurs d’espoir

Et pourtant, en dépit de la prépondérance des forces hostiles, certains signes laissent envisager que les sentiments qui ont été exprimés lors de la conférence concernent bien davantage de gens que les 312 hommes et femmes qui étaient présents dans la salle.

En 2019, l’ambassadeur irakien à Washington, Fareed Yasseen, avait déclaré qu’il y avait « des raisons objectives qui pourraient nécessiter d’établir des relations entre l’Irak et Israël ». Même s’il avait entraîné la colère des autres officiels irakiens, Yasseen n’avait pas été rappelé.

Le directeur adjoint du service américain de l’immigration et des douanes, Thomas Homan, serre la main de l’ambassadeur d’Irak aux États-Unis, Fareed Yasseen, après avoir signé un accord de restitution à l’Irak d’artefacts anciens saisis chez Hobby Lobby, le 2 mai 2018 à Washington. (Crédit : Win McNamee/Getty Images/AFP)

La même année, trois délégations de responsables irakiens locaux avaient, selon des informations, fait le déplacement au sein de l’État juif où ils avaient rencontré des officiels israéliens.

En 2018, le ministère israélien des Affaires étrangères avait lancé une page Facebook exclusivement consacrée au renforcement des liens avec l’Irak. Des diplomates, à Jérusalem, avaient expliqué que cette page arabophone servirait « de sorte d’ambassade numérique » pour le pays ravagé par la guerre.

Dans les mois qui avaient précédé, l’État juif avait redoublé d’efforts à l’égard de Bagdad, affirmant que les Irakiens étaient intéressés à l’idée d’entretenir des relations avec le pays.

Miss Israël, Adar Gandelsman (à gauche), et Miss Irak, Sarah Idan, au concours de beauté Miss Univers 2017. (Crédit : Sarah Idan/Instagram)

Un mois plus tard, la représentante irakienne au concours de Miss Univers 2017 – dont la photo postée l’année précédente sur Instagram où elle apparaissait à côté de son homologue israélienne avait contraint sa famille à fuir le pays – s’était rendue dans l’État juif pour des retrouvailles avec Miss Israël.

Et, au mois d’août de cette année-là, un haut-responsable du ministère des Affaires étrangères avait expliqué que Jérusalem maintenait une certaine forme de contacts avec l’Irak.

Ce n’est pas toujours vous

Les leaders israéliens doivent aussi reconnaître la possibilité que la volonté des participants de se rendre à la conférence n’est pas nécessairement née de leur amour pour Israël. Par exemple, il y a incontestablement un élément là-dedans qui est relatif au rejet de l’implication profonde et généralisée de l’Iran dans la politique irakienne.

Mais même si cet élément devait être déterminant et qu’il a dû pousser les personnes présentes à assister à la conférence, il serait excessivement positif pour Israël que la normalisation devienne, pour les Irakiens, un moyen de montrer qu’ils ne veulent pas de la République islamique dans le pays.

De plus, le principal intervenant lors de ce sommet, Wisam al-Hardan, qui est président des Fils du réveil de l’Irak et d’autres responsables de différents mouvements cherchent depuis longtemps des moyens de retrouver leur influence et leurs sources de financement après la répression exercée par le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki à l’égard du Réveil, en 2011. Ils pourraient bien parier que prendre la tête d’un appel en faveur de la normalisation leur permettra d’obtenir le soutien des États-Unis et des pays du Golfe.

Wisam al-Hardan, un leader sunnite de la province irakienne d’Anbar, lors de la conférence appelant à la normalisation des relations avec Israël à Erbil, le 24 septembre 2021. (Crédit : Center for Peace Communications)

Certains médias irakiens ont affirmé que Hardan avait recruté les responsables du Réveil en leur promettant des incitations financières.

Mais indépendamment des raisons complexes du soutien que les participants ont apporté à la normalisation des relations avec l’État juif, les leaders, en Irak, ne vont pas changer leur positionnement face à Israël. Et ce qui importe dorénavant, c’est la manière dont va réagir le public : est-ce que la paix avec Israël sera un sujet âprement débattu sur les réseaux sociaux et dans les journaux, ou les Irakiens cosmopolites vont-ils convenir avec leurs compatriotes plus conservateurs que cette campagne de paix ne relève que d’une liberté d’expression dont le contrôle a été perdu ?

Dans la meilleure des hypothèses, la majorité des Irakiens âgés de moins de 25 ans – qui n’ont aucun souvenir des guerres avec Israël – accordera la priorité aux bénéfices pratiques à tirer des liens avec l’État juif au détriment de questions plus éloignées, comme celles de Jérusalem ou du mont du Temple.

Le son du silence

Israël désire faire tout ce qui sera possible de faire pour soutenir cet appel à la paix – mais il doit être géré avec prudence. En parler trop pourrait rendre les choses plus difficiles, comme l’avait fait involontairement Netanyahu en soutenant trop ouvertement le référendum qui avait été organisé au Kurdistan en 2017.

Des Kurdes irakiens brandissent le drapeau kurde au cours d’un événement de mobilisation des électeurs en amont du référendum sur l’indépendance à Erbil, capitale de la région autonome kurde, dans le nord de l’Irak, le 16 septembre 2017. (Crédit : AFP/Safin Hamed)

Comme le dit le Talmud, « si un mot vaut un sela, le silence en vaut deux ».

Ce que peuvent faire les leaders israéliens quand ils évoquent les appels en faveur de la paix lancés par les Irakiens, c’est soutenir le droit des Irakiens à exprimer des opinions politiques dissidentes.

L’Irak est un pays diversifié, multi-ethnique et multi-religieux, avec des circonscriptions électorales variées qui expriment une préférence pour un parrainage iranien, turc, américain, ou des pays du Golfe. Il y a des organisations LGBT actives dans le pays et les opinions politiques très arrêtées n’y manquent pas non plus.

Le message transmis par Israël – en particulier aux dirigeants occidentaux – résonnerait mieux s’il se focalisait sur l’argument que les Irakiens doivent pouvoir jouir du même droit de se rassembler pour exprimer des opinions politiques que celui dont jouissent les Occidentaux. Le monde devrait pouvoir attendre davantage des leaders irakiens que des menaces d’arrestation proférées à l’encontre d’hommes et de femmes lisant des déclarations à voix haute ou publiant des lettres ouvertes.

« Si les Irakiens sont libres, c’est gagnant-gagnant pour tous », s’est exclamé l’analyste irakien.

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