Sondage inédit de l’UE : Pour 90 % des Juifs européens, l’antisémitisme augmente
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Sondage inédit de l’UE : Pour 90 % des Juifs européens, l’antisémitisme augmente

L'antisémitisme s'est "banalisé", déplore le responsable des droits de l'homme de l'UE après une enquête menée dans 12 pays de l'UE, où 85 % des Juifs y voient leur problème majeur

Des inscriptions nazies disant "Juifs dehors" et des croix gammées ont été peintes à l'entrée d'un cimetière juif à Herrlisheim, dans l'Est de la France, sur cette photo du 30 avril 2004. (AP Photo/Gil Michel)
Des inscriptions nazies disant "Juifs dehors" et des croix gammées ont été peintes à l'entrée d'un cimetière juif à Herrlisheim, dans l'Est de la France, sur cette photo du 30 avril 2004. (AP Photo/Gil Michel)

LONDRES – Près de 90 % des Juifs européens estiment que l’antisémitisme a augmenté dans leur pays d’origine au cours des cinq dernières années, et près de 30 % disent avoir été harcelés au moins une fois au cours de la dernière année, révèle un important rapport publié lundi par l’Union européenne.

Le sondage a été réalisé dans 12 États membres de l’Union européenne et constitue le plus grand sondage de ce type jamais réalisé dans le monde.

Sur les plus de 16 000 Juifs qui ont participé à l’enquête en ligne, 85 % ont estimé que l’antisémitisme était le plus grand problème social ou politique dans le pays où ils vivent. 38 % ont déclaré qu’ils avaient envisagé d’émigrer parce qu’ils ne se sentaient pas en sécurité en tant que Juifs.

La Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Suède sont les pays qui ont connu la plus forte augmentation du nombre de ceux qui disent que l’antisémitisme est un problème « très important » ou « assez important ». C’est en France que le taux le plus élevé a été enregistré (95 %). Le Danemark a enregistré le taux le plus bas, soit 56 %, tandis que les Juifs de Hongrie ont laissé entendre que l’antisémitisme ne constituait pas un problème important.

Selon les experts, les résultats britanniques pourraient révéler l’existence d’un « facteur Corbyn » lié à la polémique actuelle sur l’antisémitisme au sein du parti travailliste britannique.

« Des décennies après la Shoah, des niveaux choquants et croissants d’antisémitisme continuent à affliger l’UE », a déclaré Michael O’Flaherty, directeur de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA), qui a publié cette étude. « À bien des égards », a-t-il indiqué, l’antisémitisme s’est « normalisé de façon inquiétante ».

Cette étude fait suite à une enquête menée en 2012 par la FRA. Les 12 pays de l’UE interrogés – Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, France, France, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni, Suède et Espagne – abritent 96 % de la population juive estimée de l’UE. Le sondage en ligne a été mené de mai à juin de cette année.

Graffiti antisémite où l’on peut lire « Des ordures juives vivent ici » sur la porte d’entrée d’un immeuble à Paris. « Notamment au troisième étage », est-il précisé de l’autre côté de la porte, au-dessus du dessin d’une cible. (Twitter)

Le rapport a été publié à la suite d’un important sondage réalisé le mois dernier pour CNN, qui a révélé qu’un cinquième des Européens estime que les Juifs ont trop d’influence dans la finance et la politique, et un tiers dit ne rien savoir ou « juste un peu » à propos de la Shoah.

Près de la moitié des participants à l’enquête de la FRA ont déclaré qu’ils craignaient d’être victimes d’insultes verbales antisémites ou d’être agressés dans le courant de la prochaine année et plus du tiers ont déclaré qu’ils évitaient les sites et événements juifs, car ils ne s’y sentent pas en sécurité. 40 % craignent d’être agressés physiquement au cours des 12 prochains mois et 3 % disent l’avoir été au cours des cinq dernières années.

Plus du tiers ont déclaré qu’ils évitaient les sites et événements juifs, car ils ne s’y sentent pas en sécurité

Alors que 28 % des Juifs qui ont déclaré avoir été victimes de harcèlement au moins une fois au cours de l’année écoulée (chiffre qui est passé à près de 40 % au cours des cinq années précédant l’enquête), près de 80 % ont déclaré ne pas avoir signalé à la police des incidents graves – souvent parce que, de leur point de vue, cela ne change rien. 70 % estiment que les efforts des gouvernements nationaux pour combattre l’antisémitisme sont inefficaces, bien que plus de la moitié d’entre eux évaluent positivement leur travail pour assurer les besoins de sécurité des communautés juives.

« Les résultats de l’enquête laissent entendre que les gens font face à une telle recrudescence des actes antisémites que certains des incidents dont ils sont victimes leur semblent anodins », affirme le rapport.

Environ 90 % des personnes interrogées ont déclaré que l’antisémitisme était particulièrement problématique en ligne et sur les réseaux sociaux. Sept sur dix ont cité les espaces publics, les médias et la politique comme sources communes d’antisémitisme.

Message antisémite sur Facebook posté par un employé de l’organisation humanitaire allemande GIZ. (Capture d’écran : Hadashot news)

Les déclarations antisémites les plus courantes que les Juifs rencontrent régulièrement, selon l’enquête, sont des comparaisons entre les Israéliens et les nazis en ce qui concerne les Palestiniens. Les suggestions selon lesquelles les Juifs ont trop de pouvoir et « exploitent la victimisation de la Shoah à leurs propres fins » sont également très répandues. Ces abus sont le plus souvent constatés en ligne, dans les médias et lors d’événements politiques.

L’enquête indique que ceux qui avaient été victimes de harcèlement – notamment de SMS, d’appels téléphoniques, de commentaires, de gestes ou de messages en ligne offensants ou menaçants – et qui avaient pu identifier l’auteur du harcèlement présentaient le coupable comme étant plutôt « une personne ayant une opinion musulmane extrémiste » (30 %) qu’une personne ayant une opinion politique de gauche (21 %) ou de droite (13 %).

Le « facteur Corbyn » du Royaume-Uni

L’enquête révèle également de grandes variations entre les pays européens en ce qui concerne les manifestations d’antisémitisme.

C’est chez les Juifs britanniques que l’antisémitisme dans la vie politique suscite les plus vives inquiétudes – 84 % -, les trois quarts environ des personnes interrogées en Pologne et en Hongrie ayant également indiqué qu’il constituait un problème. Avec l’Allemagne et la Suède, le Royaume-Uni a également connu la plus forte augmentation du nombre de Juifs qui avaient envisagé d’émigrer au cours des cinq dernières années pour des raisons de sécurité.

Jonathan Boyd, directeur exécutif de l’Institute for Jewish Policy Research, basé à Londres, a déclaré qu’il était « fort probable que l’on puisse trouver un facteur Corbyn dans les résultats britanniques ».

« Le simple fait d’examiner les proportions de Juifs au Royaume-Uni qui mettent l’accent sur ‘l’antisémitisme dans la vie politique’ en tant que problème indique que c’est un problème », a-t-il suggéré.

« Compte tenu de tout ce qui s’est passé récemment autour de Corbyn, et compte tenu d’autres données de recherche sur les préférences politiques des Juifs britanniques qui montrent une chute spectaculaire du soutien au Parti travailliste, il ne peut y avoir de doute sur le facteur Corbyn dans ce domaine ».

Des Juifs britanniques manifestent contre l’antisémitisme à Manchester, le 16 septembre 2018 (Capture d’écran : YouTube)

Perception de la montée de l’antisémitisme dans le cadre de tendances plus larges

Le niveau d’antisémitisme sur Internet et dans les réseaux sociaux est une préoccupation exprimée par plus de 70 % des personnes interrogées dans chaque pays. Elle était cependant particulièrement élevée en Belgique, en France, en Italie et en Pologne, où plus de neuf répondants sur dix ont indiqué qu’elle était problématique.

Les manifestations d’hostilité à l’égard des Juifs dans la rue et dans d’autres espaces publics sont considérées comme un problème « très important » ou « assez important » par plus de 70 % des personnes interrogées en France, en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas, mais moins de la moitié des Juifs ont exprimé leur inquiétude en Pologne, en Hongrie et au Danemark.

La crainte d’être victime d’insultes verbales ou de harcèlement au cours des 12 mois suivants varie également considérablement, allant d’environ 60 % en France et en Allemagne à moins de la moitié en Italie, au Royaume-Uni, au Danemark et en Hongrie. 58 % des Juifs français et près de la moitié des Juifs d’Allemagne craignent d’être agressés physiquement l’année prochaine.

Dans l’ensemble, un nombre à peu près égal de Juifs ont déclaré qu’ils portaient en public des objets – comme une kippa ou une étoile de David – qui pouvaient les identifier comme juifs, que ceux qui ne le faisaient pas. Cependant, il y a eu de grandes variations entre les différents pays européens, avec environ 60 % en Pologne, en Espagne, au Royaume-Uni, en Hongrie et aux Pays-Bas déclarant qu’ils portent de tels éléments d’identification au moins de temps en temps. En France, au Danemark et en Belgique, plus de 50 % ont dit qu’ils ne le faisaient jamais.

Un arabophone se prépare à frapper un homme non-Juif portant une kippa lors d’une attaque antisémite à Berlin dans une vidéo diffusée le 18 avril 2018 (Capture d’écran: Twitter)

La baisse du nombre de Juifs hongrois qui disent que l’antisémitisme est un problème survient malgré la controverse entourant le gouvernement de droite du pays, qui a été accusé d’“attiser les préjugés” et de faire preuve d’“antisémitisme virulent” dans la campagne électorale générale cette année.

Le résultat peut refléter des différences dans l’échantillonnage de l’enquête entre 2012 et 2018. Cela peut également indiquer que les perceptions étrangères du gouvernement de Viktor Orbán sont différentes de celles des Juifs hongrois. Le parti d’extrême droite Jobbik est également moins puissant et moins antisémite qu’il ne l’était il y a cinq ans.

L’enquête a également évalué les perceptions de l’influence des événements au Moyen Orient sur les incidents antisémites. Plus de 85 % des Juifs interrogés en Belgique et en France et au moins 70 % en Espagne, en Allemagne et au Danemark ont déclaré que le conflit israélo-arabe avait un impact notable sur leur sentiment de sécurité en tant que Juifs. Ce chiffre est tombé à environ un sur cinq en Pologne et en Hongrie.

En Belgique, en Allemagne, en Espagne et en France, plus de la moitié des personnes interrogées ont déclaré avoir l’impression que les habitants de leur pays leur reprochaient fréquemment ou toujours les actes du gouvernement israélien.

En Hongrie et en Pologne, les pourcentages équivalents étaient respectivement de 8 % et 19 %. 82 % des Juifs européens ont qualifié d’antisémites les appels des non-Juifs au boycott d’Israël ou des Israéliens.

L’enquête a toutefois révélé que les cas de discrimination à l’égard des Juifs en matière d’emploi, d’éducation, de santé ou de logement sont assez rares, surtout par rapport à il y a une génération. Dans l’ensemble, 11 % des Juifs ont déclaré qu’ils estimaient avoir été victimes de discrimination au cours de l’année écoulée sur le lieu de travail et dans l’accès aux services publics.

M. O’Flaherty a appelé les États membres de l’UE à « prendre note et intensifier leurs efforts pour prévenir et combattre l’antisémitisme ». « Le peuple juif a le droit de vivre librement, sans haine et sans crainte pour sa sécurité », a-t-il affirmé.

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, s’exprime lors de l’événement « Berlin porte la kippa », avec plus de 2 000 Juifs et non-Juifs portant la calotte traditionnelle en signe de solidarité avec les Juifs le 25 avril 2018 à Berlin après une série d’incidents antisémites en Allemagne (AFP PHOTO / Tobias SCHWARZ)

L’organe des droits de l’homme de l’UE a demandé instamment un renforcement de l’enseignement de la Shoah et des « activités de sensibilisation », des mesures pour assurer la sécurité des communautés et sites juifs et un suivi régulier des crimes de haine contre les juifs.

Boyd a ajouté qu’il était également important de tenir compte des tendances plus larges. « Les résultats de cette enquête sont choquants à bien des égards, mais les tensions s’intensifient sur de nombreuses questions sociales, politiques et économiques partout, pas seulement en Europe, de sorte que nous nous demandons encore si ce que vivent les Juifs fait partie d’un changement social plus large ou d’un malaise qui cause une instabilité générale, ou si l’expérience juive est unique et doit être comprise indépendamment du reste » a-t-il déclaré.

76 % des personnes interrogées, par exemple, se sont dites préoccupées par la montée du racisme, les taux étant particulièrement élevés en Suède, en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Autriche et aux Pays-Bas. 72 % ont déclaré que l’intolérance envers les musulmans augmentait, avec 76 % des Juifs en Hongrie et 74 % en Pologne, ce qui suggère qu’elle avait « beaucoup augmenté » au cours des cinq dernières années.

Boyd a également mis en garde contre le fait que l’enquête mesurait les « perceptions de l’antisémitisme » chez les Juifs.

« Nous pouvons clairement voir qu’ils sont anxieux – et même plus anxieux qu’il y a cinq ans dans la plupart des cas – et bien que ces indicateurs soient précieux, les niveaux de menace réels sont beaucoup plus objectivement et précisément mesurés par les services de sécurité que ce type d’enquêtes », a-t-il noté.

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