Un enregistrement révèle le contenu des entretiens entre Netanyahu et Moses
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Un enregistrement révèle le contenu des entretiens entre Netanyahu et Moses

Dans un enregistrement diffusé par la Treizième chaîne, le Premier ministre menace de s'en prendre à Arnon Mozes, propriétaire du Yedioth, et jure d'aider à affaiblir Israel Hayom

Des membres des Jeunes du Likud manifestent devant les bureaux du quotidien Yedioth Ahronoth, à Tel Aviv, le 1er février 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Des membres des Jeunes du Likud manifestent devant les bureaux du quotidien Yedioth Ahronoth, à Tel Aviv, le 1er février 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Dans des enregistrements rendus publics samedi par la télévision israélienne, le Premier ministre Benjamin Netanyahu tente apparemment de mener à bien des négociations portant sur une couverture plus favorable de ses actions avec le propriétaire d’un important journal israélien.

Il menace ensuite ce dernier de représailles « à l’aide de tous les outils qui sont à ma disposition » s’il s’avère que, selon lui, les comptes-rendus d’informations parus dans le journal s’avèrent trop personnels et négatifs.

Ces enregistrements entrent dans le cadre d’une enquête dans laquelle Netanyahu risque d’être inculpé.

Les investigations se sont intéressées au rôle tenu par le Premier ministre dans un accord de compromis qui aurait été conclu en 2014 avec le propriétaire du journal Yedioth Ahronoth, Arnon Moses, un accord qui aurait assuré au chef du gouvernement une couverture plus positive de la part du tabloïd en échange de l’affaiblissement de son principal rival, Israel Hayom.

Le dossier, baptisé « Affaire 2000 », est l’un des trois susceptibles d’entraîner l’inculpation de Netanyahu dans les prochains mois. Moses, lui aussi, pourrait être amené à répondre de ses actes devant les magistrats dans ce scandale.

Ces enregistrements ont été découverts lors d’une enquête distincte consacrée à Ari Harow, ex-conseiller de Netanyahu, qui avait assisté aux réunions entre Netanyahu et Moses. Harow est devenu depuis témoin de l’accusation.

L’éditeur et propriétaire du journal Yedioth Aharonoth Arnon « Noni » Mozes arrive pour interrogatoire à l’unité d’enquête Lahav 433 à Lod le 17 janvier 2017. (Crédit : Roy Alima / Flash90)

Les enregistrements ont été révélés lors de l’émission d’investigation « Hamakor » (« La source »), sur la Treizième chaîne. Tandis que les journalistes avaient déjà fait état de retranscriptions de leurs contenus, les enregistrements en eux-mêmes n’avaient jamais été diffusés.

Dans les conversations – qui ont eu lieu à la fin de l’année 2014 – enregistrées, Moses offre de publier des articles d’opinion rédigés par une personnalité approuvée par le Premier ministre tout en proposant de livrer des informations négatives concernant les adversaires politiques du chef du gouvernement. Plane également l’idée que Netanyahu pourrait être ouvert au soutien d’une législation qui permettrait d’affaiblir les journaux gratuits, tels que Israel Hayom.

Cette publication, financée par le milliardaire juif américain Sheldon Adelson et considérée comme très pro-Netanyahu, est distribuée gratuitement et elle a gravement nui aux chiffres du Yedioth au fil des années.

L’accord de compromis présumé conclu entre Netanyahu et Moses n’a jamais été mis en oeuvre.

Ces conversations auraient eu lieu après qu’un projet de loi exigeant des journaux israéliens d’être distribués à un prix minimum a passé la première de ses trois lectures à la Knesset, au mois de novembre 2014, prenant Netanyahu au dépourvu. La législation, intitulée loi Israel Hayom, avait été rédigée par le député Eitan Cabel de l’Union sioniste qui a été interrogé par la police dans cette affaire. Moses aurait été à l’origine de ce projet de texte. Cabel, pour sa part, a nié toute malversation.

Quelques semaines après l’avancée du projet de loi, au mois de décembre 2014, Netanyahu avait dissout la Knesset, entraînant un nouveau scrutin et déjouant toutes les initiatives qui auraient permis de faire adopter définitivement la loi.

Benjamin Netanyahu, Premier ministre, et Zeev Elkin, ministre délégué aux Affaires étrangères (Crédit : Flash 90)

Expliquant son virage pris vers des élections à ce moment-là, Netanyahu avait pointé du doigt ses partenaires de coalition de l’époque – les ministres Yair Lapid, à la tête de Yesh Atid, et Tzipi Livni, qui était alors dirigeante du parti Hatnua – les accusant de coordonner un « putsch ».

Quelques jours après la dissolution, Netanyahu suggère à Moses, dans l’un des enregistrements, qu’un texte de loi peut être encore approuvé avec l’accord large des autres leaders de formation malgré la fin du mandat de la Knesset.

« Nous pouvons légiférer là-dessus, c’est tout », explique Netanyahu dans la séquence audio diffusée sur la Treizième chaîne, ajoutant qu’une telle initiative pourrait se faire « en accord avec les autres » pendant la période de transition.

Une idée à laquelle Moses semble ouvert dans l’enregistrement. Il demande alors quelle commission serait chargée de superviser le projet de loi.

« Nous établirons une commission spéciale », lui répond Netanyahu.

Dans un enregistrement datant du 4 décembre 2014, Moses demande à Netanyahu de lui trouver quelqu’un, dès le lendemain matin, qui puisse écrire des articles qui lui soient favorables.

« Vous nous amenez quelqu’un. Avant l’adoption de la législation, avant tout le reste. Un geste de bonne volonté », dit Moses.

Les deux hommes évoquent alors ensemble plusieurs candidats, et notamment Ronen Shoval, ancien chef de l’organisation de droite Im Tirzu, une idée rejetée par Moses. Ils débattent également de la désignation d’un intermédiaire qui serait chargé d’assurer la coordination entre les bureaux du Premier ministre et les rédacteurs du Yedioth et d’Ynet – le site d’information le plus lu au sein de l’Etat juif qui est également lié au journal.

Un homme distribue le quotidien gratuit Israel Hayom dans la rue Ben Yehuda à Jérusalem. Illustration. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Netanyahu presse alors vivement Moses de « modérer » ceux qu’il qualifie de contributeurs défavorables à ses actions et de « rééquilibrer » une couverture qu’il juge partiale.

A un certain nombre d’occasions, Moses clame soutenir l’autorité de Netanyahu et il indique être en mesure d’aider à ce que ce dernier reste Premier ministre, même au prix de conseils politiques. Il se réfère également à des couvertures d’informations parues dans le passé dans le journal et qui, selon lui, ont aidé Netanyahu à devenir Premier ministre au cours de son premier mandat, en 1996.

Moses et Netanyahu débattent également des détails de la législation, Moses disant que le Premier ministre pourrait soutenir un projet de loi qui stipulerait qu’un journal dont la circulation dépasserait un certain nombre d’exemplaires devrait devenir impérativement payant.

Netanyahu exprime alors le désir de voir le parti nationaliste HaBayit HaYehudi de Naftali Bennett rester en-dessous des 15 sièges lors du prochain scrutin. Selon la Treizième chaîne, ces propos voulaient orienter la couverture des informations par le Yedioth.

Trois jours après, Ynet avait publié un article férocement critique de Bennett. Son parti devait tomber de 12 à huit sièges au cours du vote du mois de mars 2015.

Après le départ de Moses de la réunion, le 4 décembre, Netanyahu dit à Harow dans l’enregistrement : « C’est une personnalité très dangereuse, l’as-tu réalisé ? »

Dans une retranscription d’un entretien entre un enquêteur de police et Netanyahu concernant cette rencontre, Netanyahu commence par nier avoir demandé à Harow d’enregistrer les rencontres avec Moses, affirmant ultérieurement avoir procédé à ces enregistrements pour se protéger et s’assurer de ce que « le pays sait à qui il a affaire ». Le Premier ministre poursuit en disant que Moses « a gouverné le pays en secret ».

Ari Harow, ancien chef de cabinet du Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant une réunion du Likud à la Knesset, le 24 novembre 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Lors de leur rencontre suivante organisée le 13 décembre 2014 et également enregistrée, Netanyahu ne semble plus si désireux de faire avancer le projet de loi par le biais d’une commission spéciale, disant à Moses que le moment choisi n’est pas idéal et que ses conseillers, les ministres Zeev Elkin et Yariv Levin, l’ont mis en garde contre une telle initiative.

Moses propose alors que la législation dite Israel Hayom soit présentée devant la commission chargée de superviser la remise à flot de la Dixième chaîne israélienne -qui devait précéder la Treizième chaîne – alors en difficulté, en proie à une crise financière.

Les employés de la chaîne, qui avait diffusé plusieurs reportages majeurs au sujet de Netanyahu et de sa famille, accusent depuis longtemps Netanyahu d’avoir gardé de la rancune à son encontre.

Quand Netanyahu semble faire volte-face, dans l’enregistrement du 13 décembre, Moses explique être déçu et furieux, ajoutant qu’il avait cru que cette législation serait avancée et qu’il ne devrait pas attendre le lendemain des élections, après la formation d’un gouvernement.

Netanyahu évoque alors le chroniqueur du Yedioth Igal Sarna, critique féroce du Premier ministre qui a depuis fait l’objet d’une plainte pour diffamation de la part du chef du gouvernement.

Sarna avait alors critiqué la famille Netanyahu dans un post paru sur Facebook et le Premier ministre et Moses se querellent sur le moment choisi pour la parution du post incriminé, ainsi que sur un autre article, dans le journal, écrit sur Sara Netanyahu, que le Premier ministre juge peu flatteur.

« Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Vous m’obligez à vous combattre », dit Netanyahu dans l’enregistrement. « Si la mission de votre vie est dorénavant de me pousser vers la sortie, alors la mienne sera de lutter contre vous. Et ça, ça ne prendra pas fin après les élections. Vous me combattez : Je vous combattrai ».

Netanyahu poursuit en affirmant à Moses qu’il soutiendra la législation mais « si vous vous en prenez à moi, alors j’utiliserai tous les outils qui sont à ma disposition pour riposter… Et ça, on peut l’éviter ».

Les enregistrements ont été diffusés vingt-quatre heures après un reportage, présenté sur la Douzième chaîne, qui faisait savoir qu’Adelson d’Israel Hayom avait dit au magnat Arnon Milchan qu’il n’était pas prêt à faire quoi que ce soit qui pourrait être perçu comme illégal pour soutenir les initiatives prises par Netanyahu visant à s’assurer une meilleure couverture dans la presse.

Le milliardaire ajoutait que de tels efforts pourraient les amener en prison.

Ce reportage, vendredi, a été réalisé à partir de retranscriptions – qui ont fuité – d’une conversation entre Milchan et Nir Hefetz, ancien conseiller de Netanyahu, devenu l’année dernière témoin de l’accusation dans la série d’enquêtes pour corruption impliquant le Premier ministre.

Selon la chaîne, il y a eu des tentatives visant à négocier un accord entre Sheldon Adelson et Moses, sous les termes duquel Adelson aurait réduit la circulation de son journal – passant de 250 000 exemplaires quotidiens à 85 000 – et Moses aurait cessé ses efforts législatifs visant à interdire les journaux gratuits, comme Israel Hayom.

Dans les extraits des retranscriptions citées vendredi, Milchan dit à Hefetz que la seule implication envisagée par Adelson est de racheter le Yedioth.

L’ancien conseiller en communication du Premier ministre Nir Hefetz arrive pour une audience de renvoi dans l’affaire 4000 au tribunal de district de Tel Aviv, le 22 février 2018. (Flash90)

La conversation entre Milchan et Hefetz, qui a été enregistrée par Hefetz, entre dans le cadre de l’Affaire 2000.

Milchan, producteur à Hollywood, qui passe une grande partie de sa vie aux Etats-Unis, est suspect dans l’Affaire 1000. Il est soupçonné d’avoir donné au Premier ministre des cadeaux pour un montant avoisinant des centaines de milliers de shekels.

Netanyahu est soupçonné d’avoir reçu des cadeaux illicites – champagne, cigares et bijoux – pour une valeur de 700 000 shekels de la part de Milchan et de James Packer, un autre bienfaiteur milliardaire, et il aurait lui-même aidé Milchan sous des formes variées.

Netanyahu pourrait devoir répondre d’abus de confiance dans les deux dossiers et d’abus de confiance et pots-de-vin dans le troisième, l’Affaire 4000, dans laquelle il est soupçonné d’avoir prôné des mesures de régulation favorables à Shaul Elovitch, actionnaire majoritaire du groupe des télécommunications Bezeq, en échange d’une couverture positive de ses actions sur le site d’information Walla, propriété de Bezeq.

Sheldon Adelson et son épouse Miriam lors de la cérémonie d’inauguration d’une nouvelle faculté de médecine à l’université d’Ariel en Cisjordanie, le 19 août 2018. (Crédit : Ben Dori/Flash90)

Adelson, magnat des affaires, donateur politique majeur et philanthrope qui a témoigné dans les enquêtes impliquant Netanyahu, n’est pas soupçonné dans les dossiers concernant le Premier ministre. Son épouse Miriam Adelson, une Israélienne devenue récemment directrice de la publication d’Israel Hayom, a également apporté son témoignage et n’est pas suspecte dans ces affaires.

Pour sa part, Netanyahu, qui nie tout acte répréhensible, clame de manière répétée être la victime d’une chasse aux sorcières de la part des médias, de la gauche, de la police et des procureurs de l’Etat, tous désireux de le déchoir du pouvoir.

Le procureur-général Avichai Mandelblit devrait rapidement prendre une décision sur une éventuelle inculpation du Premier ministre dans ces trois dossiers de corruption. Il pourrait la rendre dès la mi-novembre, a fait savoir la Douzième chaîne ce mois-ci. D’autres médias ont suggéré qu’une décision pourrait être prise à la fin de l’année.

Ces déboires législatifs surviennent alors que Netanyahu lutte pour sa survie politique. Le deuxième scrutin national de cette année – un cas de figure sans précédent dans le pays – n’a pas été en mesure de lui accorder une victoire claire.

A l’issue des élections, il s’est avéré que le rassemblement d’une majorité parlementaire nécessaire pour former un gouvernement resterait problématique pour Netanyahu tout comme son principal adversaire, Benny Gantz. Les deux hommes ont exprimé leur soutien à la mise en place d’un gouvernement d’unité pour sortir de l’impasse, mais ne se sont pas accordés sur la personnalité qui serait à sa tête ni sur les partis plus modestes qui pourraient les rejoindre.

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