Un héritier Rothschild revendique une première victoire sur la ville de Vienne
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Un héritier Rothschild revendique une première victoire sur la ville de Vienne

Un tribunal exige que la fondation soit représentée de manière indépendante en raison du conflit d'intérêts de la ville ; le descendant veut en refaire un hôpital

Geoffrey Hoguet (G), un descendant de la famille Rothschild interviewé le 25 février 2020 (Capture écran/YouTube)
Geoffrey Hoguet (G), un descendant de la famille Rothschild interviewé le 25 février 2020 (Capture écran/YouTube)

Un membre de la dynastie Rothschild a remporté la première étape d’une bataille juridique contre la ville de Vienne au sujet d’une fondation familiale saisie par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, puis accaparée par la capitale autrichienne.

Le procès intenté par Geoffrey Hoguet s’articule autour d’une fondation créée en 1907 avec les fonds de son arrière-grand-oncle Nathaniel Freiherr von Rothschild qui avait laissé l’équivalent d’environ 100 millions d’euros à sa mort en 1905 pour apporter une aide psychiatrique aux nécessiteux.

L’investisseur new-yorkais de 69 ans accuse Vienne de s’être appropriée la fondation en violation de la volonté de son fondateur et de « perpétuer » les lois de l’époque nazie. Il n’a appris l’existence de la fondation qu’en 2018.

Un tribunal a soutenu l’accusation de Hoguet à un stade précoce de la bataille juridique, a rapporté le Guardian samedi, en déclarant que la ville de Vienne était en conflit d’intérêts concernant les finances de la fondation et que, par conséquent, l’organisation caritative devait être représentée par une personnalité indépendante dans la procédure judiciaire.

Une enseigne de la place Rothschild, du nom du fondateur et financier de la Nordbahn, Salomon Mayer von Rothschild, est représentée à Vienne, en Autriche, le 18 février 2020. (Crédit : JOE KLAMAR / AFP)

« Cette décision est une première victoire importante dans notre bataille juridique avec la ville de Vienne pour corriger le cours des injustices de l’ère nazie endurées jusqu’à aujourd’hui », a déclaré l’héritier au journal. « Ce faisant, le tribunal reconnaît les irrégularités commises par la ville de Vienne depuis l’usurpation de cette fondation par les nazis en 1938 ».

Hoguet a en outre appelé les autorités viennoises à « rétablir un conseil d’administration indépendant pour la fondation et à rendre le bien volé par les nazis pour qu’il serve son objectif tel que consacré par ma famille ».

L’enjeu est, entre autres, un hôpital neurologique datant de 1912 dont l’élégante architecture d’époque ornant un parc de 230 hectares en périphérie de la capitale.

Des troupes nazies défilent sur la Place du Héros à Vienne en Autriche, le 14 mars 1938. (AP)

L’avocat représentant Vienne soutient que la restauration de 1956 de la fondation s’est faite « en accord et selon les souhaits initiaux » de Nathaniel von Rothschild suite à sa dissolution par les nazis en 1938.

Mais Hoguet voit les choses différemment et veut « honorer l’héritage » de son arrière-grand-oncle, disant au Guardian que la fondation était en réalité plus qu’une organisation immobilière, louant sa seule clinique restante à un hôpital public pour une somme symbolique sans aucune mention des Rothschild.

« J’y suis retourné en février et je me suis promené sur le campus [de l’hôpital], et il n’y avait pas une seule référence au nom de la famille », a indiqué Hoguet, ajoutant que c’était l’un des nombreux incidents au cours desquels il a dit que l’héritage de sa famille avait été effacé par la capitale autrichienne.

Il veut annuler la vente de l’un des deux sanatoriums du début des années 2000 – un palais de la fin du baroque qui aurait été l’un des premiers centres de soin de santé mentale au monde – et vise à annuler une clause de 2017 qui détermine que si la fondation était dissoute, ses fonds iraient à la ville de Vienne.

L’héritier a fait savoir qu’il souhaitait rétablir l’association caritative en tant que centre de soins neurologiques et mentaux, ajoutant que bien qu’il n’en tirerait aucun bénéfice financier, il y porte un intérêt, car il souffre de la maladie de Parkinson.

Hannes Jarolim, l’avocat chargé de représenter la ville de Vienne, a indiqué au Financial Times que les arguments de Hoguet n’étaient « pas tenables », ajoutant que le sort de la fondation avait été réglé il y a des décennies et était « complètement conforme à son objectif initial ».

Cependant, Hoguet a soutenu que lorsque Vienne a rétabli la fondation, elle était obligée de s’assurer qu’une majorité des membres du conseil d’administration étaient nommés par la famille Rothschild.

« Il n’aurait pas été difficile de contacter la famille, que ce soit à Paris ou à Londres, pour savoir qui de la branche autrichienne de la famille était encore là », a-t-il commenté.

Du ghetto aux palais

Le litige remet en lumière la relation ambivalente de l’Autriche avec la famille bancaire juive, dont l’histoire va de pair avec le succès financier et commercial de l’ancien empire des Habsbourg.

« L’histoire des Rothschild a été réprimée » de la mémoire collective de Vienne, d’après l’historien autrichien Roman Sandgruber, auteur d’un livre de 2018 sur l’histoire de la branche autrichienne des Rothschild.

Au début des années 1800, le patriarche des Rothschild, Mayer Amschel, originaire du ghetto juif de Francfort, avait envoyé ses cinq fils développer les affaires familiales dans les grandes capitales européennes.

Une statue en marbre du fondateur et financier de la Nordbahn, Salomon Mayer von Rothschild, créée par Johann Meixner, 1869/70, est exposée au Musée juif de Vienne en Autriche le 18 février 2020. (Crédit :JOE KLAMAR / AFP)

Son deuxième fils, Salomon Mayer von Rothschild, a créé la première banque à Vienne en 1820 et son fils Anselm a fondé le Credit-Anstalt en 1855 – Hoguet a fait partie de la direction de la banque avant sa disparition dans les années 1990.

Comme à Londres et à Paris, la banque Rothschild de Vienne est rapidement devenue un partenaire essentiel pour les dirigeants.

Elle a contribué à financer les guerres ainsi que de grands projets urbains et industriels, notamment des mines et des chemins de fer, et a efficacement soutenu la monarchie.

« Lorsque l’empereur François-Joseph avait  de longues discussions avec Albert Rothschild, la rumeur disait que la monarchie traversait une mauvaise passe financière », écrit Georg Markus, journaliste et spécialiste de la monarchie autrichienne.

En 1887, l’empereur a donné à Albert Rothschild le droit de fréquenter la cour impériale, un honneur rare pour une personne juive. À sa mort en 1911, il était considéré comme « l’homme le plus riche d’Europe », selon Sandgruber.

C’est également à cette époque que Nathaniel, l’un des frères d’Albert, un philanthrope plus axé sur l’art que sur la finance, a fait la plus grande donation individuelle de l’histoire autrichienne pour créer la fondation qui porte son nom afin de créer des hôpitaux psychiatriques, bien en avance sur leur temps.

Des théories farfelues

Mais autant que le succès financier, l’antisémitisme a également façonné la saga familiale, les Rothschild ayant été chassés d’Autriche lorsque l’Allemagne nazie l’a annexée en 1938.

« Le nom Rothschild était à la fois la cible de ceux qui attisaient la haine des Juifs et des anticapitalistes », a indiqué Sandgruber à l’AFP.

Bien avant l’ère d’Internet, les théories les plus folles sur la famille circulaient : l’une d’elles prétendait que le premier des Rothschild viennois, Salomon, était le grand-père d’Adolf Hitler, ce qui avait à l’époque incité la chancellerie à ouvrir une enquête.

Après la guerre, les somptueux palais familiaux du centre de Vienne, un hôpital Rothschild et une gare financée par l’établissement bancaire ont tous été démolis pour faire place à des constructions modernes.

« Non seulement les combats eux-mêmes ont endommagé ce patrimoine, mais c’est aussi une histoire avec laquelle l’Autriche n’était pas à l’aise », explique Michaela Feurstein-Prasser, auteur du guide « La Vienne juive ».

Ce n’est qu’en 2016 qu’une place Rothschild a été inaugurée à Vienne au siège du groupe bancaire UniCredit Bank Austria, qui a racheté le Credit-Anstalt dans les années 1990.

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