Un survivant d’Auschwitz témoigne de la Shoah sur le compte Twitter @Israel
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Un survivant d’Auschwitz témoigne de la Shoah sur le compte Twitter @Israel

Le ministère des Affaires étrangères a confié son compte à Itzik Yaakobi, prisonnier B-11057, pour qu'il raconte son histoire pendant la Shoah aux internautes du monde entier

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le compte Twitter du ministère des Affaires étrangères lors de la Journée internationale de commémoration des victimes de la Shoah, le 27 janvier 2021. (Autorisation)
Le compte Twitter du ministère des Affaires étrangères lors de la Journée internationale de commémoration des victimes de la Shoah, le 27 janvier 2021. (Autorisation)

Les 663 700 abonnés de la page officielle d’Israël sur Twitter ont découvert dans la journée de mercredi des publications très différentes de ce que ce compte leur propose habituellement.

Sur la photo de profil, le visage d’un homme de 92 ans et, sur la photo de couverture, les chiffres tatoués sur son bras gauche. C’est ainsi que le compte est devenu, pendant 24 heures, l’espace d’expression d’un survivant du génocide, « Itzik Yaakobi – Prisonnier B.11057. »

Yaakobi, survivant d’Auschwitz et d’une marche de la mort, a été le seul membre de sa famille à ne pas mourir pendant la Shoah.

Cette initiative d’une journée, qui s’est déroulée sous le hashtag #HowItzikSurvived, avait été mise en place par le bureau diplomatique numérique du ministère des Affaires étrangères à l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de la Shoah.

Yaakobi (avec, sans doute, une aide technique) a ainsi tweeté ses souvenirs de la Shoah et il a répondu aux questions qui lui étaient posées par les internautes sur le réseau social.

Yaakobi était né en 1929 à Debrecen, en Hongrie, dans un foyer hassidique, et il avait fait ses études dans une yeshiva. Il avait treize ans quand les Juifs avaient été parqués dans les ghettos.

« Les nazis nous donnaient du porc sciemment », s’est rappelé Yaacobi dans une publication. « Ma mère avait voulu que je le mange parce que nous étions affamés. J’ai vomi ».

Il avait été emmené à Auschwitz à l’âge de 14 ans. Il était resté aux côtés de son grand-père, Zeev, durant l’une des « sélections » tristement célèbres qui étaient alors effectuées par le médecin nazi Josef Mengele.

« J’ai entendu une voix qui criait ‘Ervinke’ (c’était mon nom en hongrois), va à droite ! C’était mon cousin Poli. Mon grand-père m’avait dit de l’écouter. Poli m’a sauvé la vie. Mon grand-père a été envoyé à gauche. C’est la dernière fois que je l’ai vu ».

Yaakobi était devenu proche du lauréat du prix Nobel Elie Wiesel au camp « Kinder Lager », qui accueillait les enfants. Les deux jeunes garçons avaient étudié le traité Bava Kama du Talmud, que Yaakobi connaît encore par cœur.

« La dernière chose que les victimes qui ont été tuées dans les chambres à gaz m’avaient dit en yiddish, c’était ‘N’oublie jamais, souviens-toi toujours’, » dit Yaakobi au Times of Israel. « Ces souvenirs sont restés avec moi toutes ces années et c’est la raison pour laquelle j’ai partagé mon histoire. Pour toux ceux qui sont morts ».

Yaakobi avait survécu au supplice d’une marche de la mort – et se souvient particulièrement de l’antisémitisme des villageois polonais à cette occasion.

« On marchait dans le froid, il faisait moins 27 degrés Celsius, on ne portait que nos pyjamas rayés et nos chaussures en bois, on n’avait rien à manger », raconte-t-il. « Sur le chemin, nous sommes passés à côté de villages polonais, on a supplié les villageois de nous donner un morceau de pain parce que nous n’avions rien. Ils ne nous ont rien donné. Et ceux qui parmi nous se sont enfuis dans les villages polonais ont été trahis par les Polonais ».

Yaakobi s’est également souvenu avoir vu le général Dwight D. Eisenhower après la libération et de l’avoir salué, même s’il ne parlait pas anglais.

Mais la libération des horreurs de la Shoah n’avait pas été toutefois une opportunité de réjouissance. Yaacobi avait découvert que sa famille toute entière avait été assassinée.

Après la Seconde Guerre mondiale, Yaakobi avait immigré au sein de l’Etat juif et il avait été blessé dans la Bataille de Negba contre les forces égyptiennes, au mois de juin 1948.

Il était finalement devenu un conseiller du maire légendaire de Jérusalem Teddy Kollek, et vice-directeur du bureau du Premier ministre à Jérusalem.

Avec son épouse, Leah, Yaakobi avait eu trois enfants. Il a aujourd’hui trois petits-enfants et son premier arrière-petit-enfant devrait naître sous peu.

C’est la deuxième année que le ministère des Affaires étrangères confie son compte Twitter officiel à un survivant de la Shoah, explique Tamar Schwarzbard, responsable des nouveaux médias au sein du ministère. En 2020, le hashtag #HowMikiSurvived avait permis à un survivant d’Auschwitz, Miki Goldman, de raconter lui aussi son histoire.

Schwarzbard, à l’origine de cette initiative, l’a qualifiée de « bouleversante ».

« On voit bien que les gens tentent de s’approprier ces histoires parce qu’ils ont conscience que la vie des survivants est en train de disparaître », a-t-elle confié au Times of Israel.

Un grand nombre de ceux qui ont posé des questions sur le fil d’actualité découvrent des récits de la Shoah pour la toute première fois, selon Schwarzbard. Des questions ont été posées depuis des ordinateurs du monde entier, y compris depuis l’Iran et le Pakistan.

« Je sais que ça va être une question qui va vous paraître bizarre et qu’il sera probablement très dur d’y répondre mais y avait-il de ‘bons’ nazis là-bas ? », a ainsi interrogé un utilisateur de Twitter, @SoulReaper1252.

« Non », a répondu franchement Yaakobi. « Je n’ai pas rencontré un seul nazi obligeant pendant toute la Shoah. Ils étaient des pervers cruels ».

Twitter étant Twitter — un rapport rendu public cette semaine par l’ADL a attribué la note de « C » à la plateforme pour ses initiatives visant à s’attaquer au négationnisme de la Shoah – l’antisémitisme s’est aussi invité dans la conversation.

« Ce sont les antisémites qui nous déterminent à continuer à mener de tels projets en grand nombre et qui nous font nous promettre de ne jamais cesser de partager les histoires des victimes de l’une des plus grandes injustices de toute l’humanité », a promis Schwarzbard.

L’obligation de « donner une voix »

L’idée d’utiliser le compte officiel du ministère des Affaires étrangères sur Twitter pour raconter la vie des survivants de la Shoah est venue à Schwarzbard alors qu’elle naviguait, l’année dernière, sur le réseau social avant la Journée internationale de commémoration des victimes de la Shoah.

La responsable des nouveaux médias au sein du ministère des Affaires étrangères Tamar Schwarzbard (Autorisation)

« Quand on parle des six millions de personnes qui ont été tuées pendant la Shoah », confie Schwarzbard au Times of Israel, « on parle de six millions d’hommes, de femmes et d’enfants, qui avaient chacun leur propre histoire unique ».

« En tant qu’Etat juif, il nous incombe de conserver en vie l’héritage et la mémoire de ceux qui ont été assassinés pendant le génocide et en particulier auprès des publics plus jeunes qui peuvent ne jamais avoir rencontré de survivant ou même avoir entendu parler de la Shoah. Twitter nous a permis de mettre en place des interactions numériques entre les survivants de la Shoah et ceux qui pourraient n’avoir jamais eu la chance de parler directement à des survivants », ajoute-t-elle.

Tous les grands-parents de Schwarzbard ont survécu à la Shoah, notamment sa grand-mère qui avait survécu à Auschwitz.

« Elle a passé toute sa vie à revivre les horreurs subies là-bas », dit Schwarzbard. « Parce que je suis sa petite-fille, j’ai le sentiment d’être dans l’obligation de donner une voix à des millions de victimes de la Shoah qui ne peuvent plus parler ».

Yente, la grand-mère de Schwarzbard – qui était son « modèle » – est morte il y a deux ans et demi.

Les survivants, 75 ans plus tard

A la fin de l’année 2020, il y avait 179 600 personnes définies comme survivantes de la Shoah en Israël. 3 000 personnes ont été reconnues comme survivantes en 2020. 17 000 sont mortes – notamment 900 victimes de la COVID-19.

Les survivants d’aujourd’hui ont tous plus de 75 ans – la Seconde Guerre mondiale s’est achevée il y a 75 ans – et environ 17 % d’entre eux ont plus de 90 ans.

Lancée en 2005 par les Nations unies, la journée internationale de commémoration des victimes de la Shoah marque la date d’anniversaire de la libération par l’armée soviétique du camp d’Auschwitz-Birkenau – le plus grand camp de la mort allemand – le 27 janvier 1945. Un million de Juifs venus de toute l’Europe avaient été assassinés dans des chambres à gaz, là-bas, en plus de 100 000 victimes qui avaient été tuées en Pologne, en Russie et ailleurs.

Cette semaine et pour la première fois, les Nations unies et l’UNESCO organiseront conjointement une série d’événements pour la Journée internationale de commémoration de la Shoah, avec notamment une campagne menée sur les réseaux sociaux – #ProtectTheFacts – dont l’objectif est de sensibiliser aux « dangers du négationnisme et aux distorsions de l’Histoire de la Shoah ».

Selon des statistiques qui ont été diffusées par l’UNESCO, 47 % des Allemands qui avaient été interrogés en 2020 sur le sujet avaient répondu que l’Allemagne n’était « pas particulièrement coupable » de la Shoah. Deux-tiers des jeunes Américains ignorent le nombre de personnes assassinées pendant le génocide et, en Suède, plus d’un tiers des posts publiés sur les réseaux sociaux et consacrés aux Juifs font référence à des stéréotypes antisémites ou sont des commentaires violents.

Le secrétaire-général António Guterres, la directrice-générale de l’UNESCO Audrey Azoulay et la chancelière allemande Angela Merkel devaient rendre un hommage aux victimes des persécutions nazies au cours d’une cérémonie organisée mercredi, une cérémonie suivie par une conférence en ligne sur le négationnisme en présence notamment de l’historienne Deborah Lipstadt.

« En transmettant l’histoire de cet événement, nous réaffirmons les principes de la justice en refusant la logique haineuse du national-socialisme et en défiant ceux qui cherchent à nier la Shoah ou à relativiser les crimes commis contre les Juifs et autres groupes persécutés, parce qu’ils cherchent à perpétrer le racisme et l’antisémitisme qui ont été à l’origine du génocide », a déclaré Azoulay.

Matt Lebovic a contribué à cet article.

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