Un tribunal rabbinique privé libère une femme agouna depuis 23 ans
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Un tribunal rabbinique privé libère une femme agouna depuis 23 ans

"Tzviya Gorodetsky a suffisamment souffert", a statué un panel dirigé par le rabbin Daniel Sperber, qui a dissous le mariage ; une décision non reconnue par le rabbinat

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Un tribunal rabbinique privé a dissous le mariage de Tzviya Gorodetsky (Autorisation : Center for Women's Justice/Rachel Stomel)
Un tribunal rabbinique privé a dissous le mariage de Tzviya Gorodetsky (Autorisation : Center for Women's Justice/Rachel Stomel)

Un tribunal rabbinique privé a dissous lundi le mariage d’une femme juive israélienne dont le mari a toujours refusé d’accorder le document religieux du divorce, ou « guett« , depuis 23 ans, dans ce qui serait le cas le plus extrême d’agouna– ou « femme enchaînée » de l’Etat d’Israël.

L’époux de Tzviya Gorodetsky a choisi de rester en prison depuis l’an 2000 plutôt que de donner à son épouse les papiers réglementant le divorce sans lesquels elle n’est pas autorisée à se remarier sous les termes de la loi juive comme de la législation en Israël, où les questions de statut personnel sont gérées par le rabbinat.

Gorodetsky, 54 ans, avait tenté d’obtenir – en vain – le guett par le biais du système du rabbinat d’Etat depuis 1995 et, l’année dernière, elle avait même commencé une grève de la faim aux abords de la Knesset pour protester contre sa situation. Même si la décision de lundi ne sera pas reconnue par le Grand rabbinat dans la mesure où elle a été rendue par un tribunal privé, elle offre à Gorodetsky, née en Ukraine, qui est religieuse, un mandat légal juif l’autorisant à se remarier.

Un porte-parole des tribunaux rabbiniques d’Etat s’est refusé à commenter ce jugement privé.

Le rabbin professeur Daniel Sperber, le 9 juin 2015 (Sigal Krimolovski)

Cette décision du tribunal rabbinique privé, avec à sa tête Daniel Sperber et convoqué par l’organisation du Centre de justice pour les femmes (CWJ), a mis un terme à cette union en affirmant que les conditions abusives de son mariage étaient telles que personne n’aurait pu les accepter, que l’époux avait échoué à faire part de sa maladie mentale avant le mariage et sur la base du témoignage apporté par Gorodetsky que c’était elle – et non son mari – qui avait acheté la bague de mariage.

C’est la convergence de ces trois conditions et leurs arguments juifs correspondants – à savoir Umdena d’mochachmekah ta’ut, et kinyan — qui a persuadé les juges rabbiniques que l’union pouvait être invalidée sans nécessité de divorce, a statué le jugement.

« Madame Tzviya Gorodetsky a suffisamment souffert », a établi ce jugement religieux rare. « L’époux a prouvé que tant qu’il vivra, elle ne recevra pas de guet ».

Deux des juges rabbiniques qui ont débattu de l’affaire sont restés anonymes par crainte que les critiques du jugement puissent amener le rabbinat à remettre en doute leurs conversions et décisions passées, selon Rachel Stomel du CWJ. Sperber, né au Royaume-Uni, est professeur de Talmud à l’université Bar-Ilan et lauréat du Prix d’Israël.

La controverse anticipée a été mentionnée dans le jugement qui a statué que « nous n’avons aucun doute sur le fait que ce jugement suscitera la controverse, comme c’est toujours arrivé en cas de décision innovante ».

Le jugement a également affirmé que la décision avait été prise en consultation avec d’éminents « talmidei hakhamin [érudits] qui ont été amenés à gérer des affaires pratiques de divorce et de mariage » depuis des années. Les identités de ces autorités juridiques juives n’ont pas été révélées non plus par le Centre par crainte de représailles.

« Je me sens réellement en paix », a déclaré mardi Gorodetsky au Times of Israel. « Avant tout, j’ai eu le sentiment que je me trouvais dans une situation qui était déraisonnable, que justice n’avait pas été faite, que j’étais dans un état de détresse et c’est maintenant un réconfort de voir qu’il y a des rabbins qui pensent différemment et qui ont accepté de me libérer. J’ai retrouvé ma liberté », a-t-elle commenté.

Zvia Gordetsky fait la grève de la faim devant la Knesset après s’être vue refuser le divorce depuis 17 ans, en mai 2017. (Crédit : autorisation)

La décision a été saluée par Susan Weiss, directrice du CWJ.

« Aujourd’hui, nous célébrons l’émancipation de Tzviya. Demain, nous espérons proclamer la liberté pour toutes les femmes juives de contrôler leur destinée religieuse. Tous les Israéliens doivent être libres de décider quelle autorité religieuse – s’il y en a une – influera sur leurs existences. Mais c’est également un autre exemple de combien le mélange de la religion de l’Etat empiète non seulement sur les libertés civiles mais également sur les libertés religieuses », a-t-elle commenté.

S’exprimant l’année dernière auprès du Times of Israel, au cours de sa grève de la faim, Gorodetsky avait expliqué avoir demandé le divorce deux décennies auparavant « à cause d’un incident tragique de violence familiale » dans lequel elle avait perdu un bébé quelques jours avant la naissance prévue. Après avoir entendu son témoignage et celui de son époux, une cour rabbinique avait ordonné à l’époux d’accorder le divorce dans les 30 jours ou de faire de la prison, avait-elle dit.

Il s’était présenté à l’audience avec sa valise, prêt pour la prison, avait-elle ajouté.

Cette mère de quatre enfants, qui s’était installée en Israël depuis l’Union soviétique en 1990 et qui s’était mariée à l’âge de 19 ans, avait abandonné sa grève de la faim huit jours après une autre audience du tribunal rabbinique d’Etat au cours duquel son époux avait, une fois encore, refusé de lui accorder le divorce.

« Aujourd’hui, il m’a été dit au rabbinat qu’il n’y a pas de solution. Que dans la loi juive, il n’y a pas de solution », avait-elle dit au mois de mai 2017. « Que même pour Ron Arad [le pilote israélien qui avait été enlevé et dont le sort est inconnu], il n’était pas possible d’autoriser [son épouse à se remarier] jusqu’à ce que des signes attestant qu’il n’est plus en vie soient retrouvés. Que tout ne peut pas être résolu. C’est leur réponse ».

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