Une Américaine dénonce son aïeul, collaborateur des nazis et la Lituanie écoute
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'La Lituanie devrait cesser de blâmer les Allemands'

Une Américaine dénonce son aïeul, collaborateur des nazis et la Lituanie écoute

Longtemps salué comme un héros, Jonas Noreika est accusé d'avoir assassiné des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale dans un pays "enthousiaste" de la collaboration d'État

Silvia Foti rend visite à un ami à Vilnius, en Lituanie, au mois de juillet 2013 (Crédit : Ina Budryte/via JTA)
Silvia Foti rend visite à un ami à Vilnius, en Lituanie, au mois de juillet 2013 (Crédit : Ina Budryte/via JTA)

JTA — Sous réserve de retards inattendus, dans quelques mois, Silvia Foti pourra enfin tenir une vieille promesse, devenue l’oeuvre de toute une vie : publier une biographie de feu son grand-père, héros national de sa Lituanie natale.

Foti, enseignante dans un lycée et âgée de 60 ans, avait fait cette promesse à sa mère mourante, il y a 18 ans. Elle a étudié pendant longtemps la vie de son grand-père, Jonas Noreika, et a travaillé pour acquérir les compétences nécessaires pour la raconter et pour trouver un éditeur.

Mais plutôt que de célébrer l’héritage laissé par Noreika, comme le lui avait demandé sa mère, la biographie écrite par Foti vient plutôt confirmer et amplifier les conclusions des spécialistes de la Shoah qui demandent depuis des années à ce que les honneurs décernés à Noreika lui soient retirés.

Ce héros national, insiste-t-elle, comme ont également insisté les chercheurs, a été un collaborateur des nazis qui a aidé à assassiner et à déposséder de leurs biens des milliers de Juifs.

La biographie non-publiée, que Foti a résumée dans un article paru dans Salon qui a fait l’effet d’une bombe, a divisé jusque dans sa famille.

Elle a expliqué que son père et sa seconde épouse lui avaient demandé de ne pas publier le livre parce que « cela donnerait une mauvaise image de la Lituanie ». L’ouvrage aurait désespéré sa mère si cette dernière avait encore été en vie, l’auteur dit ressentir une « grande souffrance » face à cette pensée.

Mais la principale signification du livre réside dans l’attention sans précédent qu’il accorde aux crimes présumés de Noreika en Lituanie, où une école porte son nom. Noreika est mort en 1947 alors qu’il se trouvait entre les mains du KGB. En l’an 2000, l’ancien président Vytautas Landsbergis, premier chef de l’État de la Lituanie post-indépendance, s’est rendu aux funérailles de l’épouse de Noreika, à Vilnius.

La semaine dernière, le ministre des Affaires étrangères Linas Linkevicius a vivement recommandé aux autorités d’enlever une plaque à la mémoire de Noreika du mur de l’Académie des sciences lituanienne, dans le centre de Vilnius. C’est le premier appel de ce type lancé par un haut responsable lituanien par rapport à un des nombreux monuments du pays qui honorent des meurtriers de Juifs.

Jonas Noreika (Wikipedia)

Suite à l’article paru dans Salon et à sa couverture publiée dans le New York Times, le maire de Vilnius, Remigijus Simasius, qui, depuis des années, avait ignoré les appels des groupes juifs à ôter la plaque, a demandé au Centre de recherche sur le génocide et la résistance, financé et exploité par l’État, de réviser le statut de héros national octroyé à Noreika.

Dans son livre, Foti explore comment, en 1941, son grand-père a émis des ordonnances qui ordonnaient de rassembler et de tuer des Juifs après sa nomination à la tête du comté de Siauliai, sous l’occupation nazie.

L’auteure présente des preuves qui attestent du fait qu’il s’était personnellement rendu dans la maison d’une famille juive après que ses membres ont été assassinés, probablement suite à ses ordres.

Foti se souvient de son choc lorsqu’elle a pour la toute première fois entendu ces accusations en 2013, alors qu’elle visitait l’école de Sukionių qui porte le nom de son grand-père. Le principal lui avait dit qu’il avait perçu « beaucoup de souffrances chez les Juifs » en raison de l’attribution de ce nom. Il lui avait assuré que « tout cela, ce sont des mensonges soviétiques ».

Ces propos l’avaient amenée à éclaircir l’histoire du meurtre de la communauté juive lituanienne et de l’éventuelle complicité de son grand-père dans ces assassinats. Elle avait tout d’abord « espéré l’exonérer », explique Foti.

Et pourtant, de nombreux éléments l’avaient convaincue que son grand-père, en plus d’être complice, « avait enseigné aux soldats lituaniens la manière d’exterminer les Juifs avec efficacité : comment les séquestrer, comment les faire marcher dans les bois, comment les contraindre à creuser leurs propres tombes et comment les mettre dans des fosses après les avoir fusillés », a-t-elle écrit dans l’article de Salon.

Une découverte dévastatrice pour une femme qui, dit-elle, a grandi dans « l’adoration » de feu son grand-père. Lors des dîners de Noël, la famille soudée laissait une chaise vide et un verre de vin pour lui, reconnaissant ainsi l’absence de cet homme dont la beauté était visible dans des portraits encadrés, et qui avait probablement été torturé à mort par le KGB à l’âge de 37 ans.

Foti explique espérer que le livre « aidera finalement la Lituanie à regarder en face son rôle durant la Shoah et à cesser de blâmer les Allemands pour tout ce qui s’est passé ».

Elle a dû prier et demander l’aide de dieu pendant tout son travail sur le livre, dit-elle.

Le débat portant sur Noreika et d’autres collaborateurs qui ont collaboré avec les nazis lorsqu’ils combattaient la Russie pendant la Seconde Guerre mondiale touche le coeur du récit national lituanien et son statut de victime de la Russie, actuel et passé. Dans ce contexte, des collaborateurs comme Noreika ou Juozas Ambrazevicius, leader d’un gouvernement local pro-nazi, n’avaient pris le parti des Allemands que pour obtenir l’indépendance de la Lituanie.

Mais ce narratif ignore le niveau de complicité des Lituaniens ordinaires – dont un grand nombre considéraient que les Juifs étaient des agents du communisme – dans l’annihilation presque totale des 220 000 Juifs qui vivaient dans le pays avant la Shoah, selon Efraim Zuroff, directeur du département Europe orientale au sein du Centre Simon Wiesenthal.

Le chasseur de nazis Efraim Zuroff, directeur du centre Simon Wiesenthal, durant une interview accordée au Times of Israel, le 17 août 2017. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

Zuroff estime que la vénération de personnalités telles que Noreika est, d’une certaine manière, ancrée dans un désir collectif de blanchir la complicité des Lituaniens.

« On constate cette tendance dans toute l’Europe de l’est », poursuit-il, « mais elle est spécifiquement plus forte dans les pays où la complicité au génocide a été très élevée ».

La Lituanie est le seul pays occupé par les nazis dans lequel le musée de Yad Vashem en Israël, a noté un « enthousiasme » populaire pour la collaboration avec l’Allemagne. Même lorsque cet enthousiasme « a diminué… L’hostilité envers les Juifs et la dénonciation ont persisté », dit le musée.

La seconde ville du pays, Kaunas, a été le théâtre d’un « exemple » de collaboration. Au garage Lietukis, des nationalistes lituaniens pro-allemands ont assassiné plus de 50 hommes juifs en les frappant avec des barres de fer, selon le musée du mémorial de la Shoah américain. Certains des agresseurs ont alors pris la pose pour des photos aux côtés des corps torturés des victimes. Ces images de ce que fut effectivement la collaboration restent à la disposition du public aujourd’hui.

Après le massacre de Kovno en Lituanie (ou à Kaunas) en juin 1941, perpétré par des Lituaniens pro-allemands (domaine public)

Les recherches de Foti ont transformé la plaque en mémoire de Noreika en symbole du combat de la reconnaissance de cette complicité. Mais la plaque n’est que l’une des nombreuses expressions de la vénération qui entoure les acteurs de cette collaboration.

Un monument est consacré à Juozas Krikstaponis, membre d’un escadron de la mort qui a tué des milliers de Juifs en Lituanie et en Biélorussie, dans la ville d’Ukmergé, à une cinquantaine de kilomètres de Vilnius.

Par ailleurs, une des artères principales de Kaunas porte le nom du collaborateur nazi Kazys Skirpa, qui a représenté sa nation à Berlin durant la Seconde Guerre mondiale. Son image est régulièrement brandie dans les défilés nationalistes.

Antisémite notoire, Skirpa « avait proposé de résoudre ‘le problème juif’ non par le génocide, mais par l’expulsion hors de Lituanie », selon le Centre pour la recherche sur le génocide et la résistance du pays en 2015.

Dans ce contexte, les développements qui ont suivi l’article de Foti ont surpris les militants qui se battent pour la reconnaissance de la Shoah en Lituanie.

Zuroff reconnaît que des spécialistes comme lui-même sont « faciles à décrédibiliser » en Lituanie, accusés d’être des agents russes ou des ennemis de la nation. Même les Lituaniens qui tentent de faire accepter l’idée d’une complicité pendant la Shoah sont qualifiés de traîtres.

En 2015, Zuroff a été le co-auteur d’un livre de référence écrit avec Ruta Vanagaite, une écrivaine à succès non-juive, qui faisait la chronique de leurs voyages conjoints sur un grand nombre de sites lituaniens où des Juifs avaient été assassinés. Le livre intitulé Notre peuple évoquait également une découverte faite par Vanagaite : deux de ses proches – son grand-père et son oncle – avaient été actifs dans les persécutions contre les Juifs.

Mais la maison d’édition de Vanagaite, l’année dernière, l’a abandonnée lorsque les principaux médias lituaniens ont voulu la discréditer. Landsbergis, premier dirigeant de la Lituanie dans l’ère post-communiste, avait à ce moment-là également publié une tribune sur le site d’information Delfi où il qualifiait Vanagaite « d’ordure morale » et de « Madame Dushanski » — en référence à l’agent juif du KGB Nachman Dushanski.

L’entrée principale du ghetto de Vilnius en 1941 (Crédit : domaine public)

La maison d’édition de Vanagaite a également rappelé tous ses livres, alors qu’un seul était consacré à la Shoah. La coalition au pouvoir a présenté au mois d’avril, un projet de loi interdisant la vente des ouvrages « qui dénaturent les faits historiques », un texte législatif perçu comme une réaction directe aux accusations qui concernent la Seconde Guerre mondiale.

Les liens de Vanagaite et Zuroff en ont fait des cibles faciles en Lituanie. Foti a « complètement pris par surprise le gouvernement lituanien », commente Grant Gochin, conseiller financier originaire de Los Angeles aux origines juives lituaniennes. Gochin a lancé de multiples poursuites judiciaires contre les honneurs rendus aux criminels de guerre, notamment de Noreika, dans le pays de ses ancêtres.

« Ils ne peuvent pas dire que la fille de Noreika est un agent soviétique, ils ne peuvent pas se défendre face à elle », explique-t-il.

A cet égard, Foti – qui prône également le retrait de la plaque en honneur de son grand-père et celui d’autres distinctions qui lui avaient été octroyées – a permis à Zuroff, Vanagaite et Gochin de remporter une victoire rare – celle d’avoir placé leur combat sous le feu des projecteurs.

Mais les responsables qui ont indiqué qu’ils étaient favorables à la destitution du statut de héros national pour Noreika « ont clairement fait un voeu pieux », estime Gochin, « ou, si ce n’était pas le cas, ça serait déjà arrivé il y a longtemps ».

Tant que les Lituaniens apprennent à vénérer des personnalités comme Noreika, ajoute Gochin, « le combat pour l’exactitude historique est perdu ».

« Le génocide », poursuit-il, « doit être reconnu là où il est arrivé ».

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