Une amie d’Anne Frank écrit sur un Allemand ayant sauvé des milliers de Juifs
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Une amie d’Anne Frank écrit sur un Allemand ayant sauvé des milliers de Juifs

Dans son nouveau livre, Laureen Nussbaum, 92 ans, veut réhabiliter Hans Calmayer qui a sauvé sa famille et beaucoup d'autres personnes de la déportation et d'une mort certaine

Laureen Nussbaum, amie d'Anne Frank, à Berlin le 9 mai 2019, lors d'un entretien avec l'agence de presse allemande au sujet du livre qu'elle vient de publier "Anne Frank - Liebe Kitty". (Crédit : Soeren Stache/picture alliance via Getty Images/via JTA)
Laureen Nussbaum, amie d'Anne Frank, à Berlin le 9 mai 2019, lors d'un entretien avec l'agence de presse allemande au sujet du livre qu'elle vient de publier "Anne Frank - Liebe Kitty". (Crédit : Soeren Stache/picture alliance via Getty Images/via JTA)

JTA – A 92 ans, Laureen Nussbaum est l’une des rares personnes encore en vie à avoir connu personnellement Anne Frank.

La famille de Nussbaum vivait dans le même quartier d’Amsterdam que les Frank, et le père d’Anne, Otto, fut témoin à son mariage en 1947. Après la guerre, Otto passa des mois à chercher ses filles, Anne et Margot, qui avaient été déportées à Bergen-Belsen. Avec le mari de Nussbaum, Rudi, Otto se rendait chaque jour à la gare avec des photos de ses enfants en espérant avoir des nouvelles de leur sort.

Ils montraient ces photos et demandaient à tout le monde : « Connaissiez-vous par hasard cette femme ? « Connaissiez-vous par hasard ces filles ? » a déclaré Nussbaum dans une interview avec la Jewish Telegraphic Agency. « Et c’est comme ça qu’ils se sont liés. »

Au final, l’effort n’a servi à rien. Sur les 100 000 Juifs néerlandais déportés des Pays-Bas entre 1942 et 1945, seuls 5 200 ont survécu. Ni la mère de Rudi ni les filles de Frank n’étaient parmi eux.

Mais toute la famille juive de Nussbaum a survécu. Dans ses nouveaux mémoires, « Shedding Our Stars : A Story of Hans Calmeyer and How He Saved Thousands of Families Like Mine » (écrit avec Karen Kirtley), Nussbaum se concentre moins sur son célèbre ami que sur Hans Calmeyer, le fonctionnaire allemand peu connu qui sauva sa famille.

Laureen et Rudi Nussbaum quittent l’Hôtel de ville d’Amsterdam après leur mariage, le 15 octobre, 1947. Otto Frank se trouve derrière la vitre. (Autorisation de Laureen Nussbaum/via JTA)

« On a tellement parlé de Schindler, qui a sauvé 1 200 Juifs, et les gens ont vraiment de l’empathie pour lui et en ont fait un héros », a dit Nussbaum, parlant d’Oskar Schindler, le propriétaire de l’usine allemande immortalisé dans le film « La Liste de Schindler » qui a remporté plusieurs Oscars.

« Et j’ai eu le sentiment que Hans Calmeyer, qui a sauvé plus de gens, est trop inconnu dans le monde. Il existe des livres sur lui en néerlandais et en allemand, mais rien en anglais, si ce n’est une citation de Yad Vashem quand il a été déclaré Juste parmi les nations en 1992 – mais ce ne sont que quatre lignes. Et j’ai pensé qu’il était temps que les gens le connaissent », explique Nussbaum.

Calmeyer était un avocat allemand qui, à partir de mars 1941, était chargé de juger les affaires dans lesquelles le statut juif d’une personne était mis en doute. Il a réussi à convaincre ses supérieurs que les individus devraient être autorisés à contester leur statut de Juifs si leurs grands-parents ne pouvaient être reconnus comme Juifs.

Au cours de son mandat, Calmeyer a géré 5 600 requêtes de ce genre et on lui attribue le mérite d’avoir sauvé des milliers de vies juives.

« Dans les deux tiers des cas, il s’est prononcé en faveur du requérant, tout en étant conscient qu’il se faisait duper », a déclaré Nussbaum à JTA, ce qui signifie que Calmeyer permettait aux demandeurs de faire valoir qu’ils étaient non-juifs. « Il s’est laissé tromper. »

Nussbaum est née Hannelore Klein à Francfort, en Allemagne, en 1927. Dès son enfance, elle était très consciente de la montée de l’antisémitisme dans son pays natal. Une année, les enfants juifs n’étaient plus autorisés à suivre des cours avec des enfants non-juifs et Nussbaum a été forcée d’utiliser une entrée séparée pour son école. La fille qui l’accompagnait chaque jour à l’école ne voulait plus marcher avec elle.

« C’était très palpable », se souvient Nussbaum.

La famille Klein a fui à Amsterdam en 1936, où ils se sont installés près des Frank. Les Allemands envahirent le pays en 1940 et, en 1942, les Juifs furent obligés de s’enregistrer auprès des autorités et de porter des étoiles jaunes sur leurs vêtements. En juin de la même année, les déportations ont commencé.

Laureen Nussbaum dit avoir écrit sur Hans Calmeyer, ici sur cette photo de 1940, car « Je me suis dit qu’il était temps que les gens le découvrent ». (Autorisation de Laureen Nussbaum/via JTA)

Cet été-là, les Frank se cachèrent dans l’annexe secrète qu’Anne allait rendre célèbre dans son journal. Mais les Klein étaient devenus des « Juifs de Calmeyer » et pouvaient continuer à vivre ouvertement.

Calmeyer a déclaré que la mère de Nussbaum n’était « pas juive » et qu’ils avaient le droit d’enlever les étoiles jaunes sur leurs vêtements. Avec leur nouvelle classification légale, la famille pouvait se déplacer librement.

« Ce n’était pas vrai, ma mère était à moitié juive », dit Nussbaum. « Mais après avoir statué, nous étions protégés. »

Bien que sa famille n’ait pas été forcée à se cacher, son petit ami d’alors et son futur mari l’ont été. C’est pourquoi elle n’a pas été surprise de lire la description qu’Anne a faite de sa vie dans la clandestinité.

« J’étais si proche de ça », dit Nussbaum. « J’avais vu mon petit ami Rudi se cacher, [et] j’avais pris soin d’un autre couple – je savais exactement ce que c’était de vivre caché. Je n’ai donc pas trouvé cela très troublant. Pour moi, ce qui était vraiment important, c’était d’entendre une jeune personne s’exprimer si bien ».

La famille Nussbaum — Laureen, Rudi, leurs trois enfants et la mère de Laureen — à Portland, États-Unis, en 1965. (Autorisation de Laureen Nussbaum/via JTA)

Les Nussbaum ont finalement déménagé aux États-Unis après que Rudi eut terminé son doctorat en physique nucléaire en 1954, pour se retrouver à Portland, Oregon, en 1959.

Boursière en langue et littérature allemandes, Nussbaum a obtenu son doctorat à l’Université de Washington et a rejoint la faculté de la Portland State University, où elle s’est spécialisée dans la littérature allemande et les auteurs allemands aux Pays-Bas. La plus grande partie de sa bourse d’études a été consacrée à Anne.

Elle a écrit la postface du roman d’Anne, « Liebe Kitty », qui n’a été publié qu’en allemand, et elle a exprimé sa frustration que la version du journal d’Anne publiée par Otto ait été adaptée et modifiée de celle qu’Anne elle-même avait préparée pour publication.

« Quand j’ai appris cela, j’ai été très contrariée qu’il l’ait fait », dit Nussbaum. « Parce que personne n’a le droit de s’en prendre au texte de quelqu’un d’autre, qu’il s’agisse ou non d’un enfant. La dernière version de l’auteur est ce que les gens ont besoin de lire. Cela fait donc un quart de siècle que je dénonce la version révisée d’Anne.

Laureen et Rudi Nussbaum à Amsterdam, en 1941, et à Portland, en 2008. Rudi est décédé en 2011 à l’âge de 89 ans. (Autorisation de Laureen Nussbaum/via JTA)

Les mémoires de Nussbaum ne s’attardent pas sur tout cela, mais plutôt sur sa propre vie et celle de l’homme qui a sauvé sa famille. Nussbaum croit que l’histoire de Calmeyer est très pertinente aujourd’hui en tant que modèle de résistance.

Calmeyer s’est engagé dans une sorte de sabotage discret pour contrecarrer l’agenda nazi, travaillant dans le cadre de la structure de pouvoir existante pour sauver autant de Juifs que possible. À une époque de populisme croissant dans le monde occidental, Nussbaum espère que l’exemple de Calmeyer pourra servir d’inspiration.

« Parfois, ce ne sont que de petites choses ; les gens dans leur propre domaine peuvent trouver des moyens de défendre activement leurs convictions », dit-elle.

« Que nous y arrivons ou pas, il est impossible de le savoir. Mais pour notre propre intégrité, ceux d’entre nous qui sont convaincus que les choses sont mal faites, je pense que nous devons, chacun à sa manière, résister et faire de notre mieux. C’est tout ce que nous pouvons faire », a déclaré Nussbaum.

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