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Une émission de télé-réalité relance le débat sur la politique d’immigration d’Israël

Un candidat de "Rising Star" a évoqué sur le plateau du télé-crochet la situation difficile de son ami philippin né en Israël qui risque aujourd'hui l'expulsion

Daniel Cruz, à gauche, et  Kfir Tsafrir sur le plateau de "Hakochav Haba" sur Keshet 12, le 22 août 2022. (Autorisation : Keshet)
Daniel Cruz, à gauche, et Kfir Tsafrir sur le plateau de "Hakochav Haba" sur Keshet 12, le 22 août 2022. (Autorisation : Keshet)

La politique d’immigration mise en place par Israël – souvent controversée – s’est infiltrée, cette semaine, jusque dans un cadre a priori inattendu : celui d’une émission de télé-crochet.

Ainsi, sur le plateau de l’émission « Hakochav Haba » (Étoile montante), Kfir Tsafrir, l’un des candidats, a dédié sa performance sur scène – il a interprété un titre original intitulé « Esh » (Feu) – à Daniel Cruz, un adolescent sans papiers qui risque actuellement d’être expulsé.

Cruz, 17 ans, d’origine philippine, est né en Israël et il a toujours vécu au sein de l’État juif. Mais lui et toute sa famille risquent actuellement l’expulsion parce qu’ils n’ont pas le statut de résident permanent en Israël.

Tsafrir a interprété sa chanson – avec des paroles disant notamment que « tu seras tout ce que tu veux être, tu verras », une performance émouvante qui a arraché des larmes à plusieurs membres du jury – alors que Cruz et ses proches se trouvaient dans le public.

« C’est l’Israélien le plus beau qu’il puisse y avoir », a dit Tsafrir au jury en évoquant Daniel après avoir terminé sa prestation. « C’est un jeune qui veut intégrer Tsahal… et aucune lutte n’est aujourd’hui aussi justifiée que la sienne ».

Assaf Amdursky, auteur-compositeur interprète et membre du jury, a déclaré qu’il pensait « qu’il est insensé que des gens comme ça, qui sont tellement israéliens, qui font tellement partie de ce que nous sommes, doivent vivre une telle torture. »

Cruz est l’un de ces jeunes philippins – ils sont des centaines – à être nés en Israël et qui risquent aujourd’hui d’être expulsés. Ses parents étaient venus au sein de l’État juif légalement, en tant qu’aide-soignants. Mais les travailleuses étrangères qui tombent enceinte doivent renvoyer leurs bébés dans leur pays d’origine sous peine de ne pas obtenir de renouvellement de visa, et ces immigrants risquent d’être arrêtés s’ils n’acceptent pas de quitter le pays de leur plein gré.

Les partisans de cette politique d’immigration affirment que ces mesures sont nécessaires pour maintenir la majorité juive du pays et que des jeunes comme Cruz sont finalement les victimes des décisions prises par leurs parents, qui ont violé la loi.

Dans un entretien accordé à la Douzième chaîne, le lendemain de la diffusion de « Hakochav Haba », Cruz a expliqué qu’il tentait d’oublier la menace quotidienne de l’expulsion vers un pays qu’il ne connaît pas.

« Je tente d’y penser le moins possible parce que c’est stressant », a-t-il confié. « Quand j’y pense, c’est difficile pour moi de me concentrer sur ce que j’ai à faire ».

Des travailleurs philippins et leurs enfants protestent contre leur expulsion imminente devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le 11 juin 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Tsafrir, qui a avancé au stade suivant de la compétition, a écrit lundi soir sur Instagram peu après la diffusion de l’émission qu’alors qu’il se battait pour le concours, « Daniel se bat pour son identité ».

« Il se bat pour sa place naturelle, là où il est né et là où il a grandi, là où il a passé sa vie entière ; il se bat pour s’enrôler dans l’armée, il se bat pour rester avec ses amis, il se bat pour continuer ses études dans la même école », a écrit Tsafir, qui a conclu : « Il se bat pour être Israélien ».

L’organisation à but non-lucratif United Children of Israel, qui défend des droits des enfants sans papiers au sein de l’État juif, a noté que de nombreux jeunes dans une situation similaire menaient le même combat que Daniel.

« La place de Daniel est en Israël comme c’est le cas de tous les enfants qui sont nés et qui ont grandi dans ce pays et qui, aujourd’hui, risquent l’expulsion », a écrit l’organisation dans un communiqué. « Ces enfants attendent que le gouvernement fasse ce qu’il y a à faire avant qu’il ne soit trop tard. Il est temps de faire disparaître cette menace de l’expulsion et de légaliser le statut de ces enfants ».

Pour sa part, un chroniqueur du site religieux de droite Srugim a estimé que l’évocation du sujet sur le plateau d’une télé-réalité en prime-time était déplacée.

« Sur un sujet aussi compliqué, le fait que la discussion ait eu lieu comme ça, avec désinvolture, comme s’il n’y avait qu’une vérité clairement établie et simple… Il faut faire plus attention », a estimé le chroniqueur qui a ajouté que la suggestion faite par Amdursky de régler le problème au niveau législatif « ne relève pas d’une télé-réalité, et certainement pas d’une émission musicale ».

Des travailleurs étrangers, leurs enfants et des soutiens participent à une manifestation contre l’expulsion d’enfants de travailleurs philippins à Tel Aviv, le 6 août 2019. (Tomer Neuberg/Flash90)

Ce n’est pas la première fois que la situation difficile des sans-papiers d’origine philippine est évoquée dans une télé-réalité.

DKC Zapata, fille d’ouvriers philippins et née en Israël, avait participé, l’année dernière, à l’émission de cuisine diffusée sur la chaîne Kan « Viens dîner avec moi ». La présence de Zapata et celle d’un activiste anti-migrant à la même table avait entraîné des débats animés : « Oh, c’est génial, c’est donc toi qui as expulsé mon père », avait-elle dit à un moment de l’émission. « A cause de gens comme toi, ma famille est brisée ».

Stephane Legar, un chanteur populaire israélien né en Israël de parents togolais, a révélé dans des interviews qu’il avait été menacé d’expulsion quand il était enfant. Legar est finalement devenu citoyen israélien l’année dernière après avoir terminé son service militaire.

« Après avoir reçu la citoyenneté, je me suis dit : ‘Enfin, on me donne ce que j’étais en droit d’avoir’, » avait confié Legar au site d’information Ynet l’an dernier. « Je n’avais pas de passeport, je n’avais qu’un passeport togolais et aujourd’hui, j’ai un passeport israélien. Et en réussissant, ici, je suis en train de changer quelque chose. Ma réussite ouvre une porte, d’une certaine manière ; elle donne un sentiment de sécurité aux Africains qui sont ici, à ceux qui sont différents, aux non-Juifs ».

Dans une chanson populaire sortie l’année dernière et intitulée « Naim Meod » (Ravi de me rencontrer !), Legar tourne en dérision l’image qu’ont de lui de nombreux Israéliens – apparaissant portant l’uniforme de Tsahal ou habillé en livreur de Wolt, un travail souvent assumé par des migrants africains.

« C’est moi, le goy[non-Juif], le différent, le Black international », chante-t-il. « Je suis du Togo, je suis du Congo, je ne suis absolument pas d’ici – mais si je réussis quelque chose, ce sera une réussite israélienne ? »

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