Une généalogie de la Shoah dans la ville de Buczacz, qui comptait 50 % de Juifs
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Une généalogie de la Shoah dans la ville de Buczacz, qui comptait 50 % de Juifs

En analysant le passé et l'avènement des nationalismes, l'historien Omer Bartov raconte comment la quasi-totalité de la communauté juive de cette ville de Galicie a été exterminée

Carte postale représentant la ville de Buczacz en 1910. (Crédit : Domaine public / Wikimedia Commons)
Carte postale représentant la ville de Buczacz en 1910. (Crédit : Domaine public / Wikimedia Commons)

L’histoire de la petite ville de Buczacz (Boutchatch en yiddish), en Galicie orientale, est aussi riche que celle des Juifs de la localité, qui y ont eu jadis une large influence, n’est tragique.

Au 13e siècle, parmi les premiers colons de ce qui deviendrait une ville commerciale entre la Pologne et l’Empire ottoman, se trouvaient de nombreux Juifs. Buczacz a depuis appartenu à la République des Deux Nations, à l’Empire ottoman, à l’Empire d’Autriche devenu Empire austro-hongrois, à la République populaire ukrainienne indépendante, à la République de Pologne et à l’Union soviétique (elle fait partie de l’Ukraine indépendante depuis 1991). Shmuel Yosef Agnon (1888-1970), écrivain israélien et prix Nobel de littérature 1966, et Simon Wiesenthal (1908-2005), chasseur de nazis, y sont nés – parmi d’autres devenus célèbres.

Alors que Buczacz a été occupé par les nazis en juillet 1941, environ la moitié des habitants de la ville étaient Juifs. La communauté a été décimée dans le cadre de la Shoah par balles, et plusieurs milliers de Juifs ont été exécutés dans la forêt à proximité – seule une centaine de Juifs, sur les 8 000 qui y vivaient avant-guerre, ont survécu à la Shoah.

En 1989, Alicia Appleman-Jurman (1930-2017), originaire de Buczacz, seule membre d’une famille orthodoxe de cinq enfants à avoir survécu, avait retracé son parcours dans son livre L’histoire de ma vie.

En début d’année, Omer Bartov, professeur d’histoire européenne israélo-américain à la Brown University (États-Unis), qui a des origines à Buczacz, a publié aux éditions Plein jour, avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, l’ouvrage magistral Anatomie d’un génocide, vie et mort dans une ville nommée Buczacz.

Dans son livre, il revient sur les attaques antisémites passées dans la région (notamment les pogroms des Cosaques contre les Juifs au 17e siècle), étudie l’avènement des nationalismes polonais et ukrainien depuis l’avant-Première Guerre mondiale et la montée de l’antisémitisme et des violences entre les différents groupes religieux et ethniques de la ville – Juifs (50 %), Polonais (30 %) et Ukrainiens (20 %). Il se plonge dans l’histoire intime des victimes et des bourreaux et raconte le destin tragique des premières.

Son travail, original et brillant, qui se base sur une documentation considérable récoltée pendant plus de vingt ans, retrace la généalogie de la Shoah – à Buczacz mais aussi plus généralement – et permet d’en apprendre davantage sur le processus de mise à mort. Il rappelle ainsi le rôle de la population locale, aidée par les nazis, dans le massacre.

Omer Bartov. (Crédit : Brown University / Capture d’écran YouTube)

« J’ai commencé à écrire ce livre avec une intuition : celle que la microhistoire de cette ville pourrait m’en apprendre beaucoup sur la grande histoire de l’Europe de l’Est pendant la Shoah », a-t-il affirmé au Point. « J’ai très tôt compris que, pour comprendre le destin de cette ville pendant la guerre, je devais remonter le temps et creuser la question des relations entretenues par les divers groupes ethniques qui ont vécu sur place, côte à côte, pendant les 400 années qui ont précédé le conflit. L’exploration de la coexistence de ces populations et des violences intervenues dans ces confins du Vieux Continent comme les microrécits que j’ai rassemblés racontent comment se prépare un génocide à un endroit particulier. »

Il explique dans son ouvrage que, alors que « le quotidien dans les villes semblables à Buczacz reposait sur l’interaction constante entre différents groupes religieux et ethniques », cela a « fait du génocide, quand il est arrivé, un événement communautaire à la fois cruel et domestique, nourri par une violence gratuite, la trahison et des éclats d’altruisme et de bonté, parfois ».

La synagogue de Buczacz en 1921. Crédit : Domaine public)

« Les trois groupes ethniques qui vivaient à Buczacz et dans son district subirent des souffrances inimaginables, quand bien même celles-ci n’atteignirent pas leur paroxysme au même moment et ne furent pas perpétrées par les mêmes bourreaux », ajoute-t-il, expliquant que certains pouvaient se retrouver victimes et bourreaux en un court laps de temps. « Chacun se jugeait, par certains aspects, la principale victime des occupations soviétique et allemande. Et chacun jugeait la persécution des autres groupes en partie justifiée. »

Alors que la plupart des Polonais s’opposaient aux Ukrainiens, que ceux-ci soutenaient la déportation des premiers, la majorité détestait les Juifs, et une moitié de la ville a – pour caricaturer – exterminé l’autre moitié.

Omer Bartov rappelle néanmoins que certains actes héroïques viennent remettre en cause cette généralisation.

« Certains de ceux qui ont sauvé [des Juifs] en ont aussi dénoncé. Même les tueurs décidèrent parfois d’en épargner », explique-t-il. « Si je tente de dresser un portrait-robot, je dirais néanmoins que le pauvre paysan vivant loin de la ville était plus susceptible de cacher des Juifs pour une raison simple : il prenait moins de risques. En Galicie, parce que les Polonais étaient eux-mêmes une minorité menacée, qu’ils étaient attaqués par des milices ukrainiennes, ils pouvaient eux aussi protéger des Juifs. Tel fut le cas dans un village proche de Buczacz que l’on pourrait comparer au Chambon-sur-Lignon en France. Les Ukrainiens, mis sous pression par les autorités religieuses ou politiques locales, étaient beaucoup plus rares à agir en faveur des Juifs. De nombreux fidèles de l’Église gréco-catholique ont, de leur côté, été héroïques. »

La ville de Buczacz en 1912. (Crédit : Domaine public)

Dans un précédent ouvrage, Erased. Vanishing Traces of Jewish Galicia in Present-Day Ukraine (Effacées. Les traces évanouies de la Galicie juive dans l’Ukraine d’aujourd’hui, 2007, non traduit), Omer Bartov s’était déjà intéressé à la disparition de la communauté dans la région. « La Buczacz d’aujourd’hui garde très peu de traces de la vie et de l’assassinat en masse de ses Juifs », écrit-il. Ainsi, de ce passé, on ne trouve aujourd’hui plus que quelques dizaines de tombes juives délabrées à la sortie de la ville.

Glenn Cloarec a participé à cet article.

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