USA : Des groupes juifs préfèrent risquer la violence que coopérer avec l’ICE
Des dizaines d'organisations, progressistes dans leur majorité, ont signé une lettre ouverte dénonçant le conditionnement de 274 millions de dollars de financement fédéral au soutien de politiques d'immigration contraires à leurs valeurs

JTA — Alors que 274 millions de dollars de subventions fédérales sont sur le point d’être attribués à des fins de renforcement de la sécurité communautaire, des dizaines de groupes juifs progressistes et plusieurs synagogues ont fait savoir qu’ils allaient boycotter le programme.
Dans une lettre ouverte qui a été diffusée la semaine dernière, ils ont déclaré qu’ils ne pouvaient pas accepter les conditions liées à l’obtention de ces fonds, malgré le risque de violences qui pèse actuellement sur la communauté juive américaine. Une lettre qui a été écrite après la révélation des exigences qui sont désormais imposées aux bénéficiaires, qui seront dorénavant tenus de soutenir l’application des lois fédérales en matière d’immigration et d’éviter les programmes favorisant la diversité – des exigences qui ont été rendues publiques, en début d’année, par le département de la Sécurité intérieure (DHS).
« Nous sommes déterminés à défendre nos valeurs communautaires et nous ne nous plierons pas à ces conditions répressives », affirment les auteurs de la lettre ouverte.
Ce courrier a été rédigé alors que certains responsables juifs ont vivement incité les personnes qui ont besoin de fonds à se porter candidates, affirmant que les objections soulevées pourront être réglées avant que les bénéficiaires ne soient dans l’obigation d’accepter officiellement les conditions controversées liées aux subventions.
Bon nombre des signataires de la lettre ouverte sont des groupes progressistes. Parmi eux, Bend the Arc : Jewish Action et des organisations juives pro-palestiniennes comme IfNotNow et Jewish Voice for Peace.
Mais quelques synagogues non partisanes ont aussi apposé leur signature à la lettre. D’autres lieux de culte ont également décidé, de manière indépendante, de boycotter le programme tant que les conditions controversées resteront en vigueur.
« La sécurité des Juifs nécessite une démocratie inclusive, et une démocratie inclusive nécessite que les Juifs soient en sécurité. Nous ne nous conformerons pas donc nous ne postulerons pas », a déclaré Jill Maderer, rabbine de la congrégation Rodeph Shalom à Philadelphie, sur Facebook. Elle a refusé d’être interviewée.
Pour sa part, un autre rabbin a expliqué se trouver ajourd’hui confronté à un choix – celui de la sécurité de sa congrégation ou celui du respect ses obligations sacrées, a-t-il dit. S’il a souhaité s’exprimer, il n’a toutefois accepté d’évoquer le problème qu’en conservant l’anonymat, craignant que des protestations au grand jour ne mettent en danger deux membres de sa communauté dont le statut d’immigré reste précaire.
« On va nous donner de l’argent à la condition expresse que nous transgressions une mitzvah spécifique », a commenté le rabbin, qui a fait référence au commandement religieux d’accueillir les étrangers. « Je ne vois pas comment nous pourrions accepter ces fonds ».
L’inquiétude suscitée par le Programme de subventions pour la Sécurité des organisations à but non-lucratif, un programme que les groupes juifs cherchent depuis longtemps à élargir, est le dernier exemple en date du conflit, pour certains Juifs américains, qui est entraîné par les contradictions entre les politiques de l’administration Trump et les priorités et autres valeurs profondément juives. Le malaise est exacerbé par la mise en œuvre chaotique de ces politiques par l’administration, les principales organisations juives travaillant intensément en coulisses pour façonner les politiques tout en offrant une réponse publique limitée.
Les préoccupations croissantes concernant les attaques de type antisémite ont fortement augmenté la demande de fonds distribués dans le cadre du programme, qui est administré par l’Agence fédérale de gestion des urgences (FEMA) sous l’égide du DHS. Créé en 2004 et élargi après la fusillade survenue à la synagogue Tree of Life en 2018, il s’agit de la principale source fédérale de financement pour les lieux de culte et pour les organisations à but non-lucratif, qui l’utilisent pour renforcer leur protection contre les actes terroristes, les violences et les crimes de haine.
Les subventions peuvent couvrir les frais liés à divers équipements – caméras de surveillance, systèmes d’alarme et d’alerte, clôtures et autres barrières. Eles peuvent assumer les coûts de divers outils de contrôle, comme des détecteurs de métaux, ou pour permettre l’embauche de gardiens. Elles sont destinées à aider les organisations à but non-lucratif qui sont exposées à un risque élevé de violence terroriste ou extrémiste à renforcer leur sécurité physique et numérique.
Amy Spitalnick, présidente-directrice-générale du Jewish Council for Public Affairs, dit partager un grand nombre des inquiétudes soulevées par les groupes à sa gauche, mais elle explique continuer toutefois d’appeler les rabbins et les dirigeants laïcs des congrégations à présenter leur candidature. Selon elle, le fait de soumettre les demandes dès maintenant donnera aux communautés le temps nécessaire pour décider si elles acceptent les fonds ou si elles les refusent – temps pendant lequel l’administration Trump pourrait encore revenir sur ces conditions controversées.
« Il y a une date-limite pour se porter candidat à ces subventions et les conditions générales ne s’appliquent que si vous acceptez le financement, donc il reste encore du temps », déclare-t-elle.
En ce qui concerne les conditions relatives à l’application des lois sur l’immigration, l’administration Trump pourrait déjà avoir fait marche arrière – même si les déclarations à ce sujet ont été confuses et contradictoires.
Depuis le mois d’avril dernier, ceux qui suivent de près les communications du DHS ont pu être pris de court par des directives contradictoires – des directives qui ont d’abord exempté les synagogues des règles d’application de la loi sur l’immigration, pour ensuite laisser entendre que ces règles étaient toujours en vigueur.
Le DHS avait dévoilé des conditions qui s’appliquaient à tous ses financements dans le cadre d’une initiative plus large de l’administration Trump visant à utiliser la bureaucratie fédérale à des fins politiques.
Peu après, vingt états avaient intenté un procès, affirmant qu’il était illégal de subordonner le financement public des aides à l’application des lois fédérales en matière d’immigration, une application gérée par l’ICE. L’une des motivations immédiates de ce procès avait été la crainte que l’administration Trump ne retienne les fonds destinés à l’aide aux victimes des incendies dévastateurs qui avaient ravagé Los Angeles au début de l’année.
Dans un document déposé le 6 juin, les avocats fédéraux avaient défendu les conditions liées à la loi sur l’immigration en affirmant qu’elles ne s’appliqueraient pas à toute une série de programmes de subventions – y-compris celui destiné à sécuriser les organisations à but non-lucratif. Puis, fin juillet, le DHS avait semblé confirmer cette exception en diffusant un avis officiel concernant les subventions de sécurité accordées cette année aux ONGs.
Un soulagement qui avait été de courte durée dans la mesure où environ deux semaines plus tard, le 13 août, le DHS avait rendu public un autre avis contenant une nouvelle formulation qui semblait contredire l’exemption précédente. L’avis indiquait que les conditions liées aux lois sur l’immigration « pourraient être déterminantes dans la décision du département de la Sécurité intérieure d’accorder cette subvention, et que le département de la Sécurité intérieure pourrait prendre toute mesure corrective en cas de non-respect ».
Spitalnick, dont l’équipe suit cette question depuis des mois, qui communique régulièrement avec les autorités fédérales et directement avec l’administration, a noté qu’il lui avait été dit que la dernière formulation était erronée, et que des corrections allaient être faites dans le cadre d’un prochain avis.
Elle a reconnu à quel point la bureaucratie pouvait être déroutante pour les candidats potentiels.
« Nous avons constaté une grande confusion et une vive inquiétude chez nos partenaires juifs et interconfessionnels aux niveaux national, étatique et local », a-t-elle confié.
Dans le but de clarifier les choses — et parce que les règles contre la diversité et l’inclusion sont fermement en place — Spitalnick a envoyé vendredi une lettre à la secrétaire du DHS, Kristi Noem.
« La communauté juive est incroyablement diversifiée — des Juifs LGBTQ+ aux Juifs de couleur, en passant par les Juifs immigrés et réfugiés », a-t-elle écrit à Noem. « De nombreuses synagogues et institutions juives organisent des programmes et des services pour impliquer et soutenir ces éléments essentiels de notre communauté, ainsi que pour soutenir et promouvoir les valeurs juives fondamentales de justice, de charité et d’équité auprès de nos voisins, dans nos communautés et au sein de notre société au sens large ».
Le courrier a noté que « nos communautés dépendent désespérément de ce financement destiné à la sécurité, et elles ont besoin de savoir sans l’ombre d’un doute que ce qu’elles accepteront en recevant ces fonds ne les obligera pas à renier leurs valeurs et leurs croyances religieuses si profondément ancrées ».
Ce ne serait pas la première fois que l’administration Trump fait marche arrière après avoir imposé des conditions controversées pour l’octroi de fonds publics. Cette année, l’administration Trump avait proposé d’exiger des demandeurs de fonds d’aide aux sinistrés qu’ils s’engagent à ne pas soutenir le boycott d’Israël. Si cette disposition avait été retirée après une forte opposition provenant des juristes et des politiques, une formule vague dénonçant le « boycott discriminatoire interdit » figure toujours dans les règles générales du DHS, laissant planer une certaine incertitude en ce qui concerne son application.
Le DHS n’a pas répondu aux questions posées par la JTA mais elle a diffusé un communiqué qui a indiqué que le département « ne financera plus les projets de subvention qui ne correspondent pas aux priorités qui ont été définies par le président Trump ».
« Contrairement à l’administration précédente, les subventions ne seront plus utilisées pour soutenir les programmes DEI et les étrangers en situation irrégulière dans notre pays », a précisé le communiqué. « Ces initiatives de Biden ne servent pas les intérêts du peuple américain ».
Au-delà de Spitalnick et de la JCPA, de nombreuses organisations juives nationales ne se sont pas publiquement engagées sur le problème qui inquiète pourtant certaines congrégations – à savoir que les conditions imposées par l’administration Trump puissent dorénavant les obliger à devoir faire un choix entre leur sécurité et leurs convictions.
Deux groupes qui défendent depuis longtemps le programme de subventions, l’Anti-Defamation League et le Secure Community Network, n’ont pas souhaité répondre aux questions soumises par la JTA. Un troisième groupe, les Jewish Federations of North America, a tenté de faire preuve d’optimisme dans une brève déclaration, ne faisant qu’allusion indirectement au problème.
« Nous travaillons en étroite collaboration avec le DHS et nous sommes prêts à fournir des conseils à toute institution qui souhaiterait obtenir de l’aide dans le cadre de ce processus et à soulever toute question qui se poserait en cours de route », a indiqué le communiqué.
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