Yad Vashem endosse la responsabilité des « inexactitudes » au Forum de la Shoah
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Yad Vashem endosse la responsabilité des « inexactitudes » au Forum de la Shoah

"Il n'y a eu aucune tentative externe d'influence ni de pression sur Yad Vashem", a déclaré un porte-parole, tout en déplorant les "quelques imprécisions historiques"

Le président russe Vladimir Poutine prononce un discours lors de l'inauguration du monument de  Jérusalem le 23 janvier 2020, en mémoire des habitants de Leningrad pendant le siège de la ville par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Emmanuel Dunad, Pool via AFP)
Le président russe Vladimir Poutine prononce un discours lors de l'inauguration du monument de Jérusalem le 23 janvier 2020, en mémoire des habitants de Leningrad pendant le siège de la ville par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Emmanuel Dunad, Pool via AFP)

JTA — À de nombreux égards, le récent événement commémorant le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz au musée de Yad Vashem a été un tour de force.

Des dizaines de dignitaires du monde entier se sont rendus à Jérusalem à cette occasion, dont le vice-président américain Mike Pence, le président français Emmanuel Macron et le président russe Vladimir Poutine. Nombre d’entre eux ont discuté de la lutte nécessaire contre l’antisémitisme à travers le monde. Le président Reuven Rivlin, qui a organisé l’évènement, a déclaré qu’il s’agissait d’une « occasion historique, pas seulement pour Israël, mais pour toute l’humanité ».

Mais deux semaines plus tard, l’évènement du 23 janvier a été passé au peigne fin par certains experts qui ont affirmé que la prestigieuse institution avait mis en avant une propagande révisionniste russe.

Le principal grief concerne les cartes de l’Europe présentées dans une vidéo de quatre minutes sur l’antisémitisme. Selon les critiques, ces cartes omettaient de montrer comment l’Union soviétique et l’Allemagne avaient découpé et occupé ensemble la Pologne dans le cadre d’un pacte qui a duré de 1939 à 1941.

Ce pacte a pris fin lorsque l’Allemagne a envahi la Russie, et le gouvernement russe a longtemps cherché à en minimiser l’importance tout en mettant en avant ce que Moscou considère comme la bataille héroïque du peuple russe pour écraser le nazisme.

Le président russe Vladimir Poutine prononce un discours lors de l’inauguration du monument de Jérusalem le 23 janvier 2020, en mémoire des habitants de Leningrad pendant le siège de la ville par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : Emmanuel Dunad, Pool via AFP)

Yad Vashem a présenté lundi dernier ses excuses pour les « inexactitudes » et les « faits biaisés » présentés le mois dernier lors du Forum mondial sur la Shoah à Jérusalem, mais n’a pas expliqué avec précision qui a été à l’origine de la production des vidéos ou les procédures suivies pour vérifier leurs contenus. Dimanche, le musée a fourni une réponse plus claire, rejetant catégoriquement les accusations.

Le Forum mondial sur la Shoah est une organisation dirigée par Moshe Kantor, un oligarque russe vivant à Londres, aussi à la tête du Congrès juif européen, connu pour être un proche de Poutine. Une porte-parole de Kantor n’a pas donné suite à nos demandes de commentaires.

On sait que Kantor dirige le géant multinational de l’agrochimie Acron Group, qui est basé en Russie, un pays où critiquer ou défier ouvertement Poutine peut être fatal. Kantor est le 27e homme le plus riche du pays avec une fortune estimée à 3,8 milliards de dollars, selon Forbes.

Kantor a été inclus dans une liste de 96 oligarques – des magnats qui se sont enrichis peu après l’effondrement de l’ancienne Union soviétique – établie en 2018 par le département du Trésor américain, « déterminée par leur proximité avec le régime russe ». Mais la liste a perdu de sa crédibilité lorsqu’il s’est avéré qu’elle avait en fait été tirée de la liste des milliardaires de Forbes en 2017.

Dans un éditorial publié dans Haaretz, Ofer Aderet a appelé Yad Vashem à « clarifier à l’attention du public la nature des liens entre ce proche de Trump, qui a financé l’évènement et le contenu favorable au narratif russe ».

Le président israélien Reuven Rivlin escorte son homologue russe Vladimir Poutine jusqu’à son siège lors du cinquième Forum mondial sur la Shoah au musée mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, le 23 janvier 2020. Derrière eux se trouve Moshe Kantor du Forum mondial. (Abir SULTAN / POOL / AFP)

Shimon Erlich, un survivant de la Shoah et universitaire émérite à l’université hébraïque de Jérusalem, a écrit dans une lettre datée du 6 février à Haaretz : « J’ai honte de la façon dont [le Premier ministre israélien] Benjamin Netanyahu et Moshe Kantor ont influencé Yad Vashem, qui s’assimile à ses homologues de l’Europe de l’Est post-communiste et qui alignent leurs positions et leurs points de vue à celles des gouvernements qui dictent le narratif historique ».

Samedi, Havi Dreifuss, historienne de la Shoah dans l’est de l’Europe à l’université de Tel Aviv et directrice du centre de recherches de Yad Vashem sur le génocide en Pologne, a rédigé un éditorial pour Haaretz intitulé « Pas au nom des historiens de Yad Vashem », affirmant que les imprécisions sur les cartes « n’étaient pas le fruit du hasard ».

« Pour un moment aussi important et aussi médiatisé – et grâce à une présentation visuelle mensongère – le récit russe biaisé a battu non seulement le récit polonais (qui est également déformé) mais aussi la recherche historique », a-t-elle écrit.

Deborah Lipstadt à Mishkenot Sha’ananim, à Jérusalem, le 11 juin 2017. (Crédit : Renee Ghert-Zand/TOI)

Deborah Lipstadt, éminente chercheuse sur la Shoah de l’université Emory, a déclaré la semaine dernière au Times of Israël qu’elle avait « le cœur totalement brisé de voir que Yad Vashem, qui avait une réputation stellaire et qui restait au-dessus de la mêlée politique, a pu entrer dans cette politisation de l’Histoire ».

Yad Vashem a rejeté les accusations de politisation dimanche et a endossé l’entière responsabilité pour les vidéos. Le musée a déclaré qu’il s’agissait d’un oubli involontaire dans un document dont l’objet était l’antisémitisme, et non la géopolitique de la Seconde Guerre mondiale.

« Il n’y a eu aucune tentative externe d’influence ni de pression sur Yad Vashem, que ce soit de la part des partenaires de l’évènement du 23 janvier ou de la part d’entités ou de personnes politiquement motivées à manipuler de quelque manière que ce soit les faits historiques et les récits évoqués durant l’évènement », a déclaré Simmy Allen, porte-parole de Yad Vashem.

« De plus, nous rejetons la thèse selon laquelle l’événement a été entaché par la propagande pro-soviétique. Il convient de noter que les historiens et les universitaires de Yad Vashem ont été directement impliqués dans le contenu transmis lors du Forum mondial sur la Shoah. Néanmoins, il y a malheureusement eu quelques inexactitudes historiques dans un clip vidéo diffusé lors du cinquième Forum mondial sur la Shoah ».

Deux chercheurs, tous deux chefs de département à Yad Vashem, ont travaillé sur les vidéos et autres éléments de l’événement pendant neuf mois, ont déclaré à la Jewish Telegraphic Agency plusieurs personnes impliquées dans le projet.

La ligne de conduite de l’Etat russe a été exposée au grand jour lors de l’événement pendant le discours de Poutine. Le président russe a déclaré que 40 % des Juifs qui sont morts pendant la Shoah étaient des citoyens soviétiques – une affirmation que les historiens ont jugé absurde – et a évoqué la collaboration nazie qui a eu lieu en Lettonie et en Lituanie, deux pays qui ont des relations tendues avec la Russie.

A lire : Discours de Vladimir Poutine à Yad Vashem : « Ce crime avait des complices »

Le président polonais, Andrzej Duda, avait refusé de se rendre à la cérémonie organisée à Jérusalem car il n’avait pas obtenu l’opportunité d’y prendre la parole. Le président lituanien Gitanas Nauseda s’est également retiré, par solidarité avec la Pologne.

Le musée d’Auschwitz, en Pologne, avait également déploré le fait que le Forum de Kantor se déroule à quelques jours de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, qui a donné lieu à un évènement à Auschwitz le 27 janvier, l’accusant de vouloir remplacer la manifestation annuelle organisée à Auschwitz.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à droite) et le Président russe Vladimir Poutine ont coupé le ruban pour inaugurer le monument de la bougie commémorative à Jérusalem, le 23 janvier 2020, en souvenir des habitants de Leningrad pendant le siège de la ville par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. (Amit SHABI / POOL / AFP)

« Depuis des années, l’organisateur de ce Forum a tenté de le présenter comme un événement commémoratif alternatif à celui du mémorial », avait déclaré Piotr Cywinski, directeur du musée d’État d’Auschwitz.

« C’est tout simplement si provocant et immature que je ne trouve pas les mots pour le dire. »

Cywinski avait déclaré qu’il y a cinq ans, Kantor avait essayé d’inviter des chefs d’État à Theresienstadt en même temps que la commémoration annuelle d’Auschwitz.

Un porte-parole de Kantor a nié que l’événement de Theresienstadt et celui de Jérusalem aient été conçus pour faire oublier la cérémonie d’Auschwitz.

« L’événement d’Auschwitz a son centre d’intérêt, le Forum mondial de la Shoah a le sien propre, qui est actuellement beaucoup plus axé sur la lutte contre l’antisémitisme », a déclaré le porte-parole.

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