LONDRES – La Shoah est si souvent évoquée de nos jours comme point de référence à la haine barbare qui a frappé l’Europe centrale et orientale dans les années 1940, qu’il est facile d’oublier combien de temps il a fallu pour en parler après la Seconde Guerre mondiale, en termes de preuves et de poursuites judiciaires.

Le premier grand procès abordant des questions relatives à la Shoah s’est tenu à Nuremberg devant le Tribunal militaire international (TMI) en novembre 1945 et en octobre 1946.

L’objectif de ce procès, cependant, ne concernait pas spécifiquement le génocide des Juifs. La principale accusation était celle de « crimes contre la paix » comme définis par la charte de Nuremberg. L’accusation initiale portait sur une guerre d’agression qui défiait les traités internationaux. Et non sur l’extermination d’un groupe ethnique spécifique.

Et de toute façon, obtenir une admission de culpabilité valable de sources nazies supérieures était compliqué, principalement parce qu’Adolf Hitler, Heinrich Himmler et Reinhard Heydrich étaient tous morts.

Pendant ce temps, le seul homme resté en vie qui jouait un rôle central au sein de la haute hiérarchie, supervisant les tâches administratives des chambres à gaz nazies, était Adolf Eichmann. Et à ce stade, il résidait encore dans un camp américain de prisonniers de guerre à Bavière, en Allemagne.

Il s’en échappa rapidement.

En 1950, Eichmann fuit en Argentine où il allait vivre en exil pendant plus d’une décennie. Mais en mai 1960, il a finalement été enlevé par des forces du Mossad et amené en Israël.

A la suite de son procès à Jérusalem en 1961-1962, Eichmann fut pendu pour ses crimes. Ce procès devait changer drastiquement la perception de la Shoah aux yeux du monde.

Si ce procès reposait sur les mêmes principes juridiques que les premiers jugements de Nuremberg, Eichmann ne fut pas seulement accusé de crimes contre l’humanité, mais de « crimes contre le peuple juif », à la connotation plus symbolique.

La philosophe et historienne allemande Bettina Stangneth a récemment publié une traduction en anglais de Eichmann avant Jérusalem, un ouvrage qui explore la vie personnelle et professionnelle d’Adolf Eichmann avant son procès.

Le récit se veut une tentative de pénétrer l’esprit d’un meurtrier de masse et pose des questions telles : qui était vraiment Adolf Eichmann ? Quelles étaient les croyances idéologiques qui l’incitèrent à orchestrer le plus grand génocide jamais vu dans l’Histoire humaine ?

Fort d’une recherche approfondie, l’intention du livre est d’éviter de tomber délibérément dans le piège de croire aux nombreuses mythologies qu’Eichmann a lui-même contribué à élaborer lors de son procès à Jérusalem.

Stangneth commence notre conversation en soulignant à quel point il est important de se rappeler comment la Shoah est étudiée, débattue, analysée et insérée dans le discours historique depuis le procès d’Eichmann.

« Avant 1961, nous ne disposions pas d’autant d’archives et de documents contenant des informations sur la Shoah », explique-t-elle.

« Eichmann fut le premier nazi qui a admis au public que la Shoah a eu véritablement lieu. Il a expliqué avoir probablement évalué entre cinq et six millions de victimes. Ce type de confession de la part d’un nazi était immense pour l’époque ».

« Entendre Eichmann fournir des nouvelles informations à propos de ce crime a vraiment changé nos connaissances sur la Shoah. Personne après 1961 ne pouvait soutenir que ce crime n’a pas eu lieu. C’est la raison pour laquelle les nazis, encore aujourd’hui, haïssent Eichmann. »

Le livre de Stangneth est un fascinant – quoique extrêmement troublant – récit de la montée d’Eichmann dans les rangs du parti nazi, où il a fini par devenir le visage administratif de la Shoah. En août 1939, sous la direction d’Eichmann, l’Office central de l’émigration juive a été mis en place à Prague. En janvier suivant, Eichmann fut alors chargé de coordonner les plans de relocalisation des Juifs à l’Est.

À l’hiver 1941-1942 Eichmann s’était même gaussé devant ses collègues nazis d’avoir inventé le terme « Solution finale », qui à ce stade avait pris un sens très précis : extermination de la race juive.

« Eichmann était une sorte d’araignée sur la toile nazie, » explique Stangneth. « Et la plupart des informations autour de l’assassinat de Juifs se retrouvaient sur son bureau. »

« Après la conférence de Wannsee en janvier 1942, Eichmann a reçu la responsabilité des rapports des ghettos et camps de concentration juifs. Il avait donc beaucoup de connaissances sur le nombre de victimes réelles. Ce qui fait son importance aujourd’hui pour un historien qui étudie l’Holocauste. »

Adolf Eichmann, à son procès en 1961 (Crédit : Wikimedia Commons)

Adolf Eichmann, à son procès en 1961 (Crédit : Wikimedia Commons)

L’histoire de Stangneth documente les activités d’Eichmann dans la période de l’après-guerre. La période où il vivait seul dans une cabane près d’une forêt dans le nord de l’Allemagne, puis celle où il élevait des poules à Bergen, à seulement quatre kilomètres d’un ancien camp de concentration, avant de finalement émigrer en Argentine.

A Buenos Aires, Eichmann a fait la connaissance de Williem Sassen, journaliste néerlandais et sympathisant nazi, qui écrivait une propagande déguisée en nouvelles au service des Allemands pendant la guerre.

Durant ces années, Sassen et Eichmann ont développé une profonde amitié. Ils caressaient ensemble l’idée illusoire d’une reconstruction du Troisième Reich à partir d’une communauté expatriée en Argentine, où de nombreux nazis avaient trouvé refuge après la guerre.

Sassen a également accueilli à son domicile en 1956 et 1957 ce qui deviendra le cercle Dürer : un groupe de sympathisants nazis, dont Eichmann, qui tenaient régulièrement des réunions, des débats, des discussions sur la littérature nazie, et des conversations enregistrées sur l’extermination des Juifs.

Ces preuves, souvent reprises dans les transcriptions Sassen, sont toujours d’une importance capitale, même aujourd’hui, car elles confirment la culpabilité d’Eichmann comme idéologue nazi engagé.

« Ces transcriptions sont extrêmement utiles si vous voulez en savoir un peu plus sur la pensée nazie », dit Stangneth. « Elle contiennent les explications d’Eichmann sur ses méthodes de manipulation et de mensonge contre les Juifs. »

« Le genre d’insanités qu’Eichmann disait aux Juifs [pour les inciter à entrer dans les camps de concentration] étaient des phrases du genre : ‘vous allez obtenir un nouveau ghetto, vous devrez faire un peu de travail à court terme à l’est, ou c’est seulement pour le temps de la guerre, et après vous pourrez revenir.’ »

« Mais les transcriptions de Sassen sont particulièrement intéressantes car Eichmann explique ses propres méthodes de duperie. Plus tard à Jérusalem, lors de son procès, il a de nouveau utilisé cette méthode de tromperie. »

Le livre le plus célèbre à ce sujet est Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, écrit en 1963 par Hannah Arendt, une Juive allemande qui couvrait le procès pour le New Yorker. Dans cet ouvrage, Arendt émet l’argument suivant : Eichmann ne faisait qu’obéir à des ordres pour gravir les échelons et faire évoluer sa carrière au sein du parti nazi. Nous savons maintenant que cette opinion a été rien moins que biaisée.

Le contre-argument avancé par Stangneth est ce qui rend son livre une telle pièce cruciale de la recherche historique.

Par exemple, Eichmann et Sassen, comprenons-nous à présent, étaient tout à fait conscients de la façon dont la littérature de la Shoah qui a émergé en Europe et aux États-Unis pendant les années 1950 contestait la version de l’histoire dont ils pensaient être les titulaires.

« Ces gars-là avaient beaucoup d’expérience avec la propagande sous Hitler », dit Stangneth. « Et ils savaient ce qu’il est possible de faire en gardant le pouvoir sur l’interprétation des événements. Eichmann et Sassen savaient qu’ils avaient perdu la guerre. Mais ils ne voulaient pas perdre la guerre de l’interprétation de l’Histoire. »

Il y a plus d’une décennie, lorsque Stangneth a commencé à travailler sur ce projet, elle était totalement convaincue de la thèse de Hannah Arendt selon laquelle Eichmann n’était qu’un mécanicien ayant investi une foi absolue, dans son propre intérêt, dans l’obéissance au système hiérarchique. Selon Stangneth, le principal responsable de la Shoah était dépourvu de tout engagement intellectuel ou d’obsession idéologique sur le Troisième Reich.

Mais son travail minutieux de chercheuse l’a menée à changer d’avis à chaque nouveau document qu’elle disséquait scrupuleusement.

En fait, Eichmann était un idéologue nazi dévoué, qui, selon Stangneth, ne croyait pas que le philosophe allemand Emmanuel Kant pouvait être assimilé à la lutte biologique raciale déformée que le Troisième Reich avait l’intention de combattre. D’autres nazis le croyaient.

« Les nazis ont compris qu’il y avait un lien important entre le philosophe allemand et les Juifs », dit Stangneth. « Donc, pour un homme comme Eichmann, la philosophie de Kant et la pensée juive étaient très étroitement liées. Les nazis considéraient que la philosophie était dangereuse parce qu’elle était l’arme des Juifs. Eichmann a dû apprendre à combattre cette idée. Donc, il devait connaître l’arme de l’ennemi, qui était la philosophie que les Juifs lisaient. »

Étrangement, Eichmann a effectivement commencé à citer Kant lors de son procès à Jérusalem, dit Stangneth. Cependant, nous devons garder à l’esprit son véritable pouvoir de tromperie, prévient-elle.

« [Lors de son procès] Eichmann a essayé de ressembler à un Juif devant les Juifs en Israël. Il a essayé de se donner l’image d’un philosophe comme méthode de combat. »

« Cette idée contraste avec le concept de Hannah Arendt de la banalité du mal. Le fait est qu’Eichmann et les nazis connaissaient la voix de la raison et la puissance de la pensée. Mais ils étaient convaincus que c’était dangereux. Donc, il y a une différence entre la capacité de penser, et la défiance de la pensée elle-même ».

« Pour les nazis, le sang, et non le cerveau, et la relation au pays, étaient le centre du pouvoir. Ils connaissaient bien le pouvoir de la pensée, mais ils pensaient qu’il y en avait un beaucoup plus grand : la race allemande. Et c’est la différence entre la banalité du mal, et ce que j’appellerais une sorte de mal académique. »

Stangneth documente tout au long de son livre de nombreux incidents où Eichmann était capable de manipuler ceux avec lesquels il entrait en contact.

Que ce soit les millions de victimes qu’il a envoyées dans l’horreur des chambres à gaz, son psychiatre, un gardien de prison, ou un interrogateur, lors de son procès en Israël. Parmi ce dernier groupe, tous semblent d’accord sur une chose : la normalité apparente d’Eichmann et l’empathie dont il faisait preuve en leur parlant.

Si Hannah Arendt a dépeint ce genre de charme apathique au public à travers son journalisme comme « la banalité du mal », affirme Stangneth – forte d’une importante recherche et d’un certain recul – nous devons maintenant le percevoir en termes de tromperie et d’atrocité.

« Peut-être avons-nous une fausse idée du degré de dangerosité des gens, » dit-elle.

« Vous devez être beau, charmant et gentil pour influer sur l’esprit des gens. Si vous voulez mentir vous avez un problème : vous devez faire en sorte que votre victime vous croie. Donc, vous devez la contrôler tout le temps. Et vous devez apprendre à voir le monde de son point de vue. Donc, vous avez besoin d’une bonne dose d’empathie pour être un bon menteur et un bon manipulateur. Il faut imaginer pourquoi quelqu’un a peur ou pourquoi il ressent de l’espoir. »

« Eichmann était très bon en empathie. Il pouvait déterminer les espoirs d’autrui. Mais il ne s’agissait que d’une méthode de manipulation. »