Times of Israël : Vous appartenez au corps préfectoral et avez notamment travaillé dans les cabinets de Claude Bartolone, lorsqu’il présidait l’Assemblée nationale, et de l’ancien Premier ministre Manuel Valls. Vous avez été aussi en fonction au ministère de l’Intérieur. Qu’est-ce qui vous a conduit à accepter cette charge de Délégué ?

Frédéric Potier : J’ai servi la République et je veux continuer dans cette voie. J’ai beaucoup suivi les dossiers ultra-marins. J’ai donc été sensibilisé à la question de l’esclavage. Et même si j’ai été peu confronté au racisme dans mon existence personnelle car originaire du Béarn, terre de tolérance, défendre les valeurs universalistes est pour moi la plus belle des missions. C’est le sens de mon engagement.

Comment qualifier l’action de votre prédécesseur, Gilles Clavreul ?

C’est un ami de longue date. Il est préfet et a été sous-préfet comme moi. Nous nous sommes souvent croisés, nous étions ensemble place Beauvau, à l’Intérieur… C’est un homme énergique.

De sa nomination en novembre 2014 à mai dernier, il a su installer la DILCRAH dans le paysage public, a obtenu de sérieux moyens et a pu réunir des personnalités de grand talent, tout en nouant une série de partenariats efficaces avec le monde associatif.

Son plan d’action contre la haine 2015-2017 était volontariste et ambitieux.

Disposerez-vous des mêmes moyens ?

Je ne suis pas décisionnaire mais je le pense. En matière de combat anti-raciste, il y a une continuité entre l’exécutif précédent et le pouvoir d’aujourd’hui. On l’a vu avec le discours très fort du président Emmanuel Macron à la cérémonie du 16 juillet.

Il a clairement rappelé la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du Vel’ d’Hiv’ et a manifesté sa détermination, son intransigeance face au racisme et à l’antisémitisme.

 Le Délégué avec Hélène Mouchard-Zay, fille du ministre du Front populaire assassiné par la milice Jean Zay et présidente du Centre de recherche et d'histoire sur les camps d'internement du Loiret. Frédéric Potier veut étendre les visites pédagogiques dans les lieux de mémoire de la Shoah (Crédit : DILCRAH).

Le Délégué avec Hélène Mouchard-Zay, fille du ministre du Front populaire assassiné par la milice Jean Zay et présidente du Centre de recherche et d’histoire sur les camps d’internement du Loiret.
Frédéric Potier veut étendre les visites pédagogiques dans les lieux de mémoire de la Shoah (Crédit : DILCRAH).

Les députés ont voté fin juillet l’impossibilité pour un condamné pour motif raciste ou antisémite de se présenter à une élection parlementaire. Cela signifie par exemple que le propagandiste anti-juif Dieudonné, candidat dans l’Essonne en juin 2017, ne pourra plus briguer les suffrages des électeurs. Comment réagissez-vous à ce changement ?

La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) s’est battue sur ce point et je salue une avancée législative remarquable.

Il n’est guère facile, en effet, de concilier les libertés démocratiques fondamentales – comme la faculté de se présenter à une élection – et la lutte contre les discours de haine et d’exclusion.

Le Conseil constitutionnel veille au grain et se montre légitimement sourcilleux. Je le sais d’autant mieux que j’ai été moi-même chargé du droit électoral auprès du ministre de l’Intérieur.

Comprenez-vous l’émotion provoquée, dans la communauté juive, par le silence autour de l’assassinat de Sarah Halimi, défenestrée à Paris le 4 avril, et par le refus du parquet de qualifier le crime, à ce stade, d’antisémite, barbare et islamiste ?

Je comprends et partage le traumatisme des Juifs de France à propos de ce dossier douloureux.

Le président de la République a souhaité, le 16 juillet, que toute la lumière soit faite par la justice. Il ne m’appartient pas de commenter une procédure en cours.

J’ai rencontré les représentants des institutions juives et je déplore avec eux l’émergence de formes nouvelles d’antisémitisme, liées notamment à l’islamisme radical.

Quant à l’anti-sionisme, s’il faisait l’objet de débats au sein même de la communauté juive dans la première moitié du 20e siècle, il est clairement aujourd’hui une manière ‘réinventée’ de haïr les Juifs, comme l’a dit Emmanuel Macron, dans la mesure où il nie la légitimité de l’existence d’Israël.

Cela dit, si l’affaire Sarah Halimi n’a pas attiré l’attention des médias dans un premier temps, parler d’omerta ne correspond pas à la réalité.

Sarah Halimi (Crédit : autorisation de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël)

Sarah Halimi (Crédit : autorisation de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël)

Il y a eu récemment des articles bien documentés dans la presse écrite, des reportages radiophoniques et même un « sujet » au journal de 20 heures de TF1 ! Il n’existe aucune volonté d’étouffer cet assassinat et les pouvoirs publics se sentent concernés par le drame : plusieurs ministres, y compris le Premier d’entre eux, ont reçu les leaders communautaires souhaitant en discuter.

Mais il semble que tout le monde n’ait pas suffisamment perçu à quel point nos compatriotes ont été choqués par ce crime.

Le président du CRIF, Francis Kalifat, lors du 32e dîner du CRIF, en février 2017. (Crédit: CRIF)

Le président du CRIF, Francis Kalifat, lors du 32e dîner du CRIF, en février 2017. (Crédit: CRIF)

Que répondez-vous au président du CRIF, Francis Kalifat, quand il accuse les uns ou les autres de présenter en permanence les tueurs de Juifs comme des déséquilibrés irresponsables ?

L’ex-Premier ministre Bernard Cazeneuve, à propos des violences en Nouvelle-Calédonie, avait martelé que rien ne pouvait justifier que l’on tire sur des gendarmes. De même, nulle excuse ne saurait dédouaner moralement un meurtre antisémite.

Mais l’irresponsabilité pénale, c’est autre chose : c’est une qualification judiciaire relevant de l’instruction. Cela n’enlève rien au caractère odieux et inacceptable d’un tel crime.

Les actes racistes et antisémites sont en nette baisse depuis plus d’un an. Comment accentuer le mouvement ?

Après le plan 2015-2017, la DILCRAH va présenter un nouveau plan triennal pour 2018-2020. Il faudra aller beaucoup plus loin dans le combat contre la haine sur Internet. Nous avons progressé avec des signalements plus nombreux, davantage de coopération de la part des opérateurs et des condamnations judiciaires en hausse. Mais les groupes extrémistes restent hyper actifs sur les réseaux sociaux.

Pour rattraper leur temps d’avance, sans doute faut-il s’inspirer de l’exemple allemand, avec des sanctions financières très dissuasives. Outre-Rhin, on peut écoper jusqu’à 50 millions d’euros d’amende pour la non-suppression de contenus indésirables !

Capture d’écran Alain Soral (Crédit : capture d'écran Daily Motion)

Capture d’écran Alain Soral (Crédit : capture d’écran Daily Motion)

Le site fascisant d’Alain Soral est toujours visité chaque mois par des millions de fans…

Le personnage que vous citez a été condamné, comme d’autres.

Pour eux, les entraves sont plus fortes que par le passé mais il faut redoubler d’efforts pour contrer les sites en question – sans se bercer d’illusions : dans un Etat démocratique comme le nôtre, la haine numérique ne sera pas éradiquée du jour au lendemain.

Quels sont vos projets pédagogiques ?

Je note que nos accords avec les lieux de mémoire ont donné d’excellents résultats. Les visites d’écoliers, d’étudiants, de professeurs ou encore de futurs policiers dans tel ou tel musée ou ancien camp d’internement, les stages de citoyenneté au Mémorial parisien de la Shoah réservés aux auteurs d’actes racistes et antisémites… : ces innovations rendues possibles grâce au travail de la DILCRAH sont encourageantes et efficaces. Il faut les étendre et les généraliser, surtout en province.

Je compte œuvrer en ce sens.

La DILCRAH est partenaire de l'exposition sur la banalisation des caricatures antisémites en Europe entre 1886 et 1945, Mémorial de Caen (Crédit : DILCRAH).

La DILCRAH est partenaire de l’exposition sur la banalisation des caricatures antisémites en Europe entre 1886 et 1945, Mémorial de Caen (Crédit : DILCRAH).

Qu’avez-vous envie de dire aux Juifs de France qui font leur alyah pour motif sécuritaire ?

Partir en Israël pour raison idéologique ou religieuse, c’est respectable. Mais je regrette que certains quittent notre pays par crainte de l’antisémitisme. Nous devons tout faire pour que ce sentiment disparaisse. Comme l’a résumé Manuel Valls, « la France ne serait pas la France sans les Juifs ».

Il suffit de lire l’ouvrage de Pierre Birnbaum sur les « Juifs d’Etat », intitulé « Les Fous de la République » (Fayard), pour réaliser à quel point le destin de notre démocratie est indissociable de l’histoire des Juifs de France, à quel point ils ont contribué de manière décisive à façonner notre République.

Interdire la circoncision ou l’abattage rituel casher, est-ce une forme d’antisémitisme ?

Je ne me prononcerai pas sur ce plan, ni sur des décisions prises à l’étranger en la matière. Je rappellerai simplement que la République a pu s’accommoder jusqu’à présent de ces pratiques. Je suis persuadé qu’elle le peut toujours et le pourra à l’avenir. En tout cas, je le souhaite.