Une start-up israélienne cherche à faire pour l’esprit ce que des appareils d’assistance cardiaque font pour le corps : permettre un suivi n’importe où, en libérant les malades psychiatriques, et la société, du fardeau onéreux des institutions de soin à temps complet.

Voilà le potentiel de Lifegraph, selon sa co-fondatrice Keren Sela, qui décrit une application pour smartphone pouvant détecter les changements dans les schémas comportementaux des patients et les transmettre aux professionnels en temps réel. L’application est en phase de test.

« C’est une plateforme permettant aux psychiatres de suivre leurs patients, de vérifier comment ils communiquent, comment ils dorment, quelles sont leurs activités », a déclaré Sela au Times of Israel. « Tous ces comportements peuvent donner une indication de leur condition mentale, de leur progrès avec le traitement ou si un changement dans le traitement est nécessaire ». La recherche sur l’application a été présentée en mars lors de la conférence annuelle de la Société d’Israël pour la psychiatrie biologique.

Un bon exemple de son fonctionnement, explique le Dr Uri Nevo, co-fondateur et associé de Sela, concerne le trouble bipolaire « qui commence avec un épisode maniaque. Un patient qui fait habituellement cinq ou 10 appels quotidiennement peut soudain faire des dizaines d’appels par jour. Le fait qu’ils parlent beaucoup, qu’ils écrivent, le nombre d’endroits qu’ils visitent, l’heure à laquelle ils vont se coucher et combien de temps ils dorment, ce sont tout autant d’indicateurs de la santé mentale. Ils fournissent des éléments importants pour les cliniciens qui veulent pouvoir détecter une crise avant qu’elle ne soit à son maximum ».

« Le diagnostic d’une pathologie mentale est seulement basé sur des schémas comportementaux, explique Nevo. Dans certains cas, un patient quitte l’hôpital avec un sentiment de vide. Il n’a aucune idée de comment gérer sa nouvelle situation mentale. Puisque la plupart de gens possèdent un téléphone portable de nos jours, nous avons pensé, ‘pourquoi ne pas utiliser le téléphone, véritable recueil des activités quotidiennes, pour gérer les schémas comportementaux ?’ »

L’application a été développée par Nevo et Sela en compagnie de scientifiques de la Faculté d’Ingénierie de TAU et l’Ecole Sagol de neuroscience. Les chercheurs ont mené deux essais cliniques approuvés à Helsinki avec la coopération et la direction d’experts psychiatriques du Centre de santé mentale Geha et du Centre de santé mentale Beer Yaacov.

Au cours des essais, l’application a été installée sur les smartphones de 20 patients avec des troubles bipolaires, unipolaires/dépressifs, et schizophréniques mais également sur les téléphones de 20 participants en bonne santé.

Pendant six mois, l’application a recueilli les données des téléphones des patients et a envoyé les informations à des ordinateurs distants où de puissants algorithmes analysaient les données pour détecter des changements dans le sommeil, la communication, la mobilité et les voix des patients.

Les chercheurs ont également développé un système de visualisation qui présente les informations résumées pour les psychiatres. Cela leur donne des indications sur les tendances comportementales des patients. « Nous développons aussi une interface web pour les psychiatres puissent se connecter et vérifier les données des patients », explique Sela.

Le traitement de la santé mentale est un sujet extrêmement sensible de la vie privée. Sela explique que la plateforme dispose des toutes dernières technologies en matière de sécurité. « La seule personne à avoir accès aux informations est le soignant. Nous n’avons accès à aucune de ces informations », souligne Sela. Selon Nevo, un patient qui utilise l’application garde un contrôle total sur celui qui a accès aux informations enregistrées et analysées par le système.

« Nous prenons le plus grand soin pour protéger la vie privée des patients, insiste Nevo. Le contenu des appels et des textes est complètement ignoré et jamais enregistré. N’importe quel paramètre du patient ou de ses contacst est irrémédiablement masqué et n’est évidemment pas utilisé ».

L’essai de trois mois a montré des résultats positifs, annonce l’équipe de Lifegraph. Selon Sela, un patient qui a quitté l’essai et qui a été hospitalisé pour un incident a dit à son psychiatre : « Si j’avais gardé l’application sur mon téléphone, vous auriez tout de suite remarqué le nombre anormal d’appels que je passais, et cette hospitalisation aurait pu être évitée ».

Lifegraph a récemment fait partie de la promotion de « 8 200 – Programme de soutien et d’innovation entrepreneurial », un catalyseur géré par l’Association des anciens élèves de l’Unité 8 200 de l’armée où une part importante de la technologie militaire de pointe en matière de communication et de réseau est développée. Le programme accepte 20 entrepreneurs par an avec plus de 200 candidatures, selon le chef du programme Inbal Ariel.

Ils participent à un programme de cinq mois mené par 8 200 anciens élèves et des professionnels de haut niveau dans le domaine des affaires, de la banque, de la technologie, entre autres, qui viennent parler et jouer le rôle de mentors.

Lifegraph a reçu une aide considérable du programme, déclare Sela. « Nous avons eu la possibilité de parler à beaucoup investisseurs, comme des anges, à qui nous n’aurions jamais pu attirer l’attention. Ce programme les a directement amenés vers nous ».

Nevo et Sela sont optimistes quant à l’avenir de Lifegraph. « Nous avons encore du chemin à parcourir avant de prouver que ce système est efficace et qu’il peut être adopté par la communauté psychiatrique, déclare Nevo. Néanmoins, les psychiatres, comme les législateurs fédéraux américains dans le domaine, s’accordent à dire que de tels outils sont nécessaires pour améliorer les pratiques psychiatriques ».

Sela explique qu’elle pourrait voir un scénario où une application comme celle-là devient obligatoire pour les patients quittant les institutions psychiatriques, au moins pour une période spécifique. « Les psychiatres pourraient prescrire Lifegraph comme ils prescrivent un médicament », explique-t-elle. « Le soignant, le patient et la société, tout le monde a un intérêt que notre application soit un succès ».