Silwan, Jérusalem Est – Elias Karaki est réveillé à 2 heures mardi matin par des grands coups en provenance de la maison d’à côté, qui appartenait autrefois à son fils Nabil.

« J’ai vu les colons entrer dans la maison, et j’ai demandé à l’un d’eux ce qu’il faisait. Il a dit : ‘C’est ma maison’ », se souvient Karaki. « Nous nous sommes querellés avec eux et mon fils a eu une échauffourée avec la police, mais en vain. Mon fils a encore du mobilier à l’intérieur. »

Trois mois plus tôt, Nabil avait vendu la maison à un Arabe israélien nommé Farid Hadj Yahya, rencontré devant le Bureau des dotations islamiques sur le mont du Temple. Hadj Yahya – qui distribuait de la nourriture aux fidèles pour rompre le jeûne du ramadan – prétendait travailler avec le Mouvement islamique en Israël, dirigé par cheikh Raed Salah.

Hadj Yahya aurait ensuite vendu la maison à la Fondation de la Cité de David, mieux connue sous son acronyme hébreu Elad, qui, depuis sa création il y a 25 ans, achète des maisons dans le quartier arabe et les peuplent de familles juives. Avant les dernières acquisitions, quelque 500 Juifs vivaient à Silwan.

« Ils ne veulent laisser aucun Arabe à Silwan, ou dans tout Jérusalem d’ailleurs », déclare Karaki.

Mais pour Doron Spielman, vice-président d’Elad, la vision de son organisation est tout autre.

« Depuis sa création, notre organisation comprend que le succès de la Cité de David est lié à la réussite des Arabes et des Juifs », dit-il au Times of Israel. Elad emploie actuellement « des dizaines d’Arabes » et les résidents locaux bénéficient des routes et de l’éclairage des rues mis en place dans le quartier.

« Je suis très fier d’affirmer qu’en général, les relations entre Juifs et Arabes à Silwan sont des relations de voisinage amicales. Les gens disent bonjour, ils disent Salam Aleikoum ».

Spielman ajoute qu’il est possible que les habitants palestiniens locaux craignent de reconnaître publiquement leurs relations cordiales avec les Juifs de peur de représailles, mais qu’elles existent, en dépit d’ « exceptions à la règle ».

En plus d’acquérir des maisons pour les Juifs dans le quartier – situé à quelques mètres au sud du mont du Temple – Elad gère la fouille archéologique du Parc national de la Cité de David, le site considéré comme le noyau originel de Jérusalem construit par le Roi David il y a quelque 3 000 années.

L’histoire de Karaki n’est pas unique. Elle se répète avec des variations mineures à travers tout Silwan cette nuit-là, tandis que 25 appartements sont peu à peu occupés par des Juifs dans sept bâtiments résidentiels. Un habitant a entendu des gardes de sécurité israéliens dire que des dizaines de maisons arabes supplémentaires achetées secrètement à Silwan seraient investies après la fête juive de Yom Kippour.

Elias Karaki (à gauche) et son frère debout à côté de la maison de Nabil Karaki vendu il y a trois mois à Silwan, 2 octobre 2014 (crédit photo: Elhanan Miller / Times of Israël)

Elias Karaki (à gauche) et son frère debout à côté de la maison de Nabil Karaki vendu il y a trois mois à Silwan, 2 octobre 2014 (crédit photo: Elhanan Miller / Times of Israël)

Les fenêtres de la maison de Karaki, récemment vendue, ont été recouvertes de grillage pour parer aux cocktails Molotov ou aux jets de pierres de Palestiniens en colère. Dans la cour externe poussiéreuse, un garde de sécurité en civil, armé d’un pistolet, fume une cigarette et bavarde avec cinq ou six policiers armés de fusils d’assaut, gagnés par l’ennui.

De jeunes hommes israéliens ont pénétré dans la maison avec de grands sacs à dos, préparés à un long séjour. Ils ont refusé de parler au Times of Israel, leur superviseur disant seulement : « Écoutez, nous ne sommes que des pions ici. »

Tandis que des dizaines de sandwichs emballés sont déchargés d’un van israélien et livrés aux maisons nouvellement habitées, on annonce à un nouveau venu barbu qu’il peut quitter l’enceinte s’il veut acheter du Coca-Cola ou des cigarettes dans les épiceries locales. « Mais vous devez sortir en binômes ; ne sortez jamais seuls ! ».

Les jeunes ont répondu à des annonces publiées récemment par Elad sur les médias sociaux – et révélées par le quotidien Haaretz mercredi – offrant 500 shekels par jour à des anciens soldats combattants prêts à habiter les maisons pendant un minimum de 10 jours, jusqu’à l’arrivée des familles juives.

Spielman assure que la sécurité renforcée est destinée au service des Arabes et des Juifs.
« Pour les Arabes, c’est l’un des endroits les plus sûrs de la région. La sécurité sert également à éloigner la criminalité ».

La présence croissante juive à Silwan – ainsi que le projet israélien de construire des milliers des nouvelles maisons pour les Juifs et les Arabes dans le quartier de Givat Hamatos au sud de Jérusalem – ont été sévèrement critiqués par le Département d’Etat américain et la Maison Blanche, après une rencontre entre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président américain Barack Obama mercredi. L’Union européenne s’est jointe à la condamnation américaine vendredi.

Netanyahu a balayé les critiques, disant qu’il serait injuste d’interdire « à des individus juifs d’acheter un appartement dans les quartiers arabes », alors que les Arabes sont autorisés à habiter librement dans la partie occidentale juive de la ville.

Mais, comme le ministre de l’Economie Naftali Bennett l’a admis dans une vidéo mise en ligne par son bureau sur YouTube mardi, loin d’être une initiative individuelle, l’effort commun d’Elad à plutôt des proportions historiques, visant à rendre la Cité de David aux mains des Juifs.

« Il y a environ 25 ans, un merveilleux groupe a décidé que la Cité de David doit retourner à des mains juives. Lentement, très patiemment, ils ont acheté des maisons au prix fort et ont commencé à les peupler de familles juives », a déclaré Bennett dans la vidéo filmée cette nuit-là à Silwan.

« En quelques années, les transactions ont été effectuées tranquillement, et en une seule nuit, ils ont occupé plusieurs dizaines de maisons et presque doublé le nombre de familles juives ici dans la Cité de David. » Bennett ajoute que la ville de David est à présent « à majorité israélienne », ce qui signifie qu’elle « restera toujours sous contrôle israélien ».

« C’est un événement historique dont nous sommes très heureux », a-t-il conclu.

Yehudit Oppenheimer, directrice exécutive de l’ONG israélienne Ir Amim, qui « vise à faire de Jérusalem une ville plus équitable et viable pour les Israéliens et les Palestiniens », déclare que peu importe si les opérations à Silwan sont légales ou non, le gouvernement a la responsabilité de les décourager pour éviter l’escalade des frictions entre les groupes de la ville.

« Ce n’est pas que les habitants des implantations mènent le gouvernement par le nez. Le gouvernement collabore avec eux pour appliquer cette politique », déclare-t-elle au Times of Israel.

Même sans empêcher l’achat de maisons privées, dit Oppenheimer, le gouvernement pourrait cesser de financer la sécurité privée des quartiers juifs avec le budget du ministère du Logement, estimé à des centaines de millions de shekels par an, et interdire équitablement les violations de construction dans un quartier où presque toutes les maisons sont construites sans permis.

« Certaines des propriétés habitées par les colons leur ont été octroyées par l’Administrateur général de l’Etat, qui les louent pour presque rien », fait-elle remarquer. « Tous les plans de développement de la région se réfèrent uniquement à des projets de groupes de colons. Quelle preuve vous faut-il de plus ? »

A cet argument, Spielman rétorque que « les Juifs sont tout à fait autorisés à acheter des biens immobiliers dans cette région de Jérusalem. C’est notre droit, garanti par l’Etat d’Israël ».

L’histoire de l’évolution démographique de Silwan est moins une histoire de ventes frauduleuses que de population démunie, la communauté palestinienne vendant ses propriétés au plus offrant, même si l’identité de celui-ci est douteuse.

« Je blâme l’AP, Mahmoud Abbas », dit Muhammad Shehadeh, 23 ans, qui a vu son voisin vendre sa maison à Elad il y a huit ans. La maison, sur laquelle flotte aujourd’hui un grand drapeau israélien, est équipée de trois caméras de surveillance et d’une pièce blindée sur le toit. « Abbas est en Amérique et nous vend ici à Jérusalem, disant que Ramallah est la Palestine. »

« Nous sommes en colère, mais que pouvons-nous faire ? Personne ne nous aide », ajoute-t-il.

Pour comprendre la complexité de la situation des opérations de Silwan, analysons le cas de la famille Sarhan. Il y a trois ans, Nasser Sarhan a vendu un appartement dans son immeuble familial de quatre étages à un homme de Ramallah, Wael Abou-Sbeih. Mais une querelle a éclaté au début de l’année dernière, et Sarhan a tiré sur Abu-Sbeih ; il purge actuellement une peine de trois ans de prison en Israël.

Tôt mardi matin, lorsque des gardes de sécurité israéliens sont entrés dans l’appartement du deuxième étage avec une clé, le fils de Sarhan, Anas, a compris qu’Abu-Sbeih avait vendu la maison à des Juifs, pour contrarier son père.

« Ils ont décidé de vendre la maison à n’importe qui, sauf nous », explique Anas Sarhan au Times of Israel, debout devant la porte de l’appartement, brûlée par des enfants palestiniens locaux après l’entrée des Israéliens, mais rapidement remplacée par une autre, temporaire, en métal.

Anas et son frère ont déposé plainte contre leur père auprès des services de sécurité préventive de l’AP à Ramallah, affirmant qu’il n’avait à l’origine pas le droit de vendre l’appartement à une personne étrangère à la famille.
« [Mon père] affirme qu’il a vendu l’appartement à quelqu’un du Nord, pas à des Juifs. Vous voyez ? Chacun rejette la responsabilité sur l’autre. C’est une grosse arnaque où tout le monde est impliqué ».

Ahmad Qarain, militant local, prédit un avenir sombre pour Silwan si les Juifs continuent à « s’emparer » des appartements palestiniens.

« Ces deux derniers jours, le quartier est devenu un camp militaire », dit-il. « Ces gens ne sont pas venus ici pour faire la paix avec nous. Ils ont un objectif : d’ici 10-20 ans, ils veulent vider la zone d’Arabes et la transformer en une zone juive ».

Pour Qarain, les vendeurs palestiniens de maisons sont des « malades mentaux ». Il admet pourtant qu’en fait, ils sont charmés par les sommes exorbitantes qui leur sont offertes par des agents arabes d’Elad et de fondations juives similaires comme Ateret Kohanim, actives à Silwan.

« C’est une zone où le mètre carré ne vaut pas un shekel. Si quelqu’un vient et vous offre un million, vous devez bien vous douter de quelque chose de louche. »

Les Palestiniens qui vendent leurs maisons aux Juifs le regrettent plus tard, leur conscience les dérange et la vente elle-même est « anti-islamique », poursuit Qarain. Dans le même temps, selon lui, les habitants juifs de Silwan vivent dans la peur perpétuelle, en raison de leur comportement malhonnête dans l’acquisition des maisons.

« Leur vie n’est pas digne d’être vécue. Qui peut vivre avec un garde de sécurité 24 heures par jour ? Quand il part travailler, il a besoin d’un garde. Quand il va chercher ses enfants à l’école, il a besoin d’un garde. S’il veut faire du shopping, il a besoin d’un garde. Ils prétendent vivre en liberté, mais ils vivent dans une prison parce qu’ils savent que les terres ne leur appartiennent pas. La terre parle arabe. »

Spielman, manifestement, voit les choses différemment.

« La Cité de David est le plus ancien site archéologique de l’ancienne Jérusalem. C’est l’endroit où la Bible a été écrite. Pouvoir se réveiller chaque matin et emprunter les mêmes rues foulées autrefois par les rois et les prophètes – qui font aujourd’hui l’objet de fouilles – donne un sens au retour du peuple juif dans l’Etat d’Israël. »

Un mur avec un graffiti dans le quartier dee Silwan (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

Un mur avec un graffiti dans le quartier dee Silwan (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)