Deux producteurs juifs italiens à succès cherchent encore leur « bon projet juif »
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Interview

Deux producteurs juifs italiens à succès cherchent encore leur « bon projet juif »

Marco Cohen et Benedetto Habib évoquent avec humour leur premier film en anglais, remarquable, avec pour tête d'affiche Helen Mirren et Donald Sutherland

Marco Cohen, à gauche, et Benedetto Habib à la Mostra de Venise où  a eu lieu la première de leur prochain film, "l'Echappée belle" (Autorisation)
Marco Cohen, à gauche, et Benedetto Habib à la Mostra de Venise où a eu lieu la première de leur prochain film, "l'Echappée belle" (Autorisation)

MILAN — Cela fait presque un demi-siècle que Marco Cohen et Benedetto Habib se connaissent. Ils se sont rencontrés au cours préparatoire de l’école communautaire juive de Milan, et ils papotent et se taquinent d’une certaine manière que seule une vieille amitié le permet.

Ils se sont récemment entretenus avec le Times of Israël suite à la Mostra de Venise où a été projetée leur nouvelle oeuvre, « L’Echappée belle ». Les deux complices ont produit le film avec un troisième partenaire, Fabrizio Donvito.

Leur société, Indiana Production, travaille déjà avec les plus grands noms du cinéma italien. Certains de leurs films – « Les opportunistes » et « La prima cosa bella » – ont été choisis pour représenter l’Italie aux Oscars (même s’ils n’ont pas figuré sur la liste des nominations finales).

Mais pour les deux hommes, « L’Echappée belle » représente un tournant incroyable, ne serait-ce que pour les stars qui occupent la tête d’affiche. Dans le film, jouent Helen Mirren, qui a remporté un Oscar, et le légendaire Donald Sutherland, qui a reçu un prix couronnant l’ensemble de sa carrière lors de la dernière cérémonie des Oscars.

Premier film en anglais du réalisateur Paolo Virzì, « L’échappée belle » raconte l’histoire d’un couple de personnes âgées, John et Ella Spencer, qui fuient à bord de la vieille caravane familiale pour échapper aux soins médicaux, à l’origine de leur séparation..

A Venise, le film a été salué par une ovation qui a duré dix minutes. Il a été également présenté au festival de Toronto, où il a reçu des critiques généralement positives.

Mais ce qu’ignorent les journalistes, c’est que derrière cette histoire qui se déroule dans l’Amérique contemporaine se trouve une ancienne histoire juive italienne.

Cohen et Habib incarnent ce melting-pot qui caractérise la petite communauté juive – toutefois active – de Milan. Cette communauté compte un peu plus de 6 000 membres officiels aujourd’hui et la ville compte au moins une douzaine de synagogues, quelques restaurants et commerces casher et trois externats.

Les grands-parents de Cohen étaient originaires d’Egypte, de Bulgarie, de Grèce et d’Italie. Ils ont fini par s’établir à Milan, où lui-même est né.

Habib a vu le jour à Tripoli, en Libye. Sa famille a été forcée de quitter le pays après la guerre des Six jours de 1967.

« Nous avons dû fuir les attaques de la population arabe locale contre les Juifs. Depuis, nous avons toujours vécu en Italie », explique-t-il.

Interrogés sur les souvenirs qu’ils ont conservés de l’école, ils ne peuvent s’épargner des plaisanteries de cour de récréation.

« Je n’oublierai jamais comment Marco a commencé à paniquer et à pleurer durant l’examen final de notre dernière année parce qu’il n’arrivait pas à résoudre le problème de maths », s’exclame Habib, hilare.

« Eh bien, au moins, je n’ai pas eu à pleurer sur des mauvais choix amoureux, contrairement à toi », s’amuse Cohen.

Après avoir obtenu leurs diplômes, les deux amis ont suivi des carrières différentes. Cohen a commencé à travailler dans une agence de publicité. Habib, après avoir été employé dans différentes banques d’investissement pendant plusieurs années, a rejoint un groupe de partenaires qui créaient une entreprise de production de vidéos et de contenus sur internet, en pleine croissance à ce moment-là.

« Je veux juste souligner que le produit de Benny qui a remporté le plus de succès, c’est ‘Gino le poulet' », plaisante Cohen, se référant à un dessin animé populaire sur Internet qui présente un poulet chantant commentant l’actualité.

Cohen a lancé Indiana Production — un nom qui, dit-il, a été choisi pour refléter l’esprit dynamique et flexible de l’entreprise – en 2005.

« Je devrais mentionner que, conformément à ce qui se pratique typiquement chez les Juifs, mes oncles faisaient partie de mes partenaires », continue Cohen. « On a commencé avec rien – pas d’argent et pas de bureau. On a produit des publicités. En 2008, on a décidé d’investir une partie des revenus issus des publicités pour créer une division consacrée au cinéma ».

Leurs souvenirs respectifs de l’arrivée de Habib au sein de la société de production sont quelque peu dichotomiques.

« Il avait des problèmes dans son travail et moi, son ami de toujours, je lui ai offert une chance », dit Cohen.

« Il m’a supplié de rejoindre Indiana pour aider à sauver la société qui connaissait des problèmes financiers profonds », riposte Habib.

Comment leurs identités juives respectives influencent-elles leur travail ? Les deux hommes soulignent qu’avant tout, Indiana Production reste une affaire de famille.

« Nous avons récemment participé à un projet merveilleux dont le nom est : ‘Oublier Auschwitz – commémorer Auschwitz’, en créant un site internet nommé d’après le numéro qui était tatoué au bras qui raconte l’histoire du survivant de la Shoah Nedo Fiano », dit Cohen.

« Nous avons tous grandi en l’écoutant mais, au cours de ces dernières années, il a perdu la mémoire à cause de l’Alzheimer. Nous avons pensé qu’il était important de faire quelque chose et nous nous sommes joints à une initiative lancée par l’agence de communication Havas aux côtés du Centre de documentation juive contemporain et des Enfants de la Shoah à Milan », explique-t-il.

Un autre projet en cours de la société Indiana est le remake du film allemand « Er ist wieder da » (Il est de retour), qui imagine la résurrection du dictateur fasciste Benito Mussolini dans l’Italie d’aujourd’hui.

« Le film sortira au début de l’année 2018 et il y a des thématiques juives dedans. Mais nous cherchons encore le bon projet juif que nous aurons envie d’entreprendre », dit Habib.

La question de l’influence de leur judéité sur leur travail offre aux deux complices une autre excuse pour donner libre cours à leur sens de l’humour.

« Nous avons pensé que sur la scène américaine, être Juif pouvait être un avantage – mais ce n’est pas le cas. Il y a déjà tellement de Juifs à Hollywood ! », s’amuse Habib.

Donald Sutherland et Helen Mirren dans "l'Echappée belle" (Autorisation)
Donald Sutherland et Helen Mirren dans « l’Echappée belle » (Autorisation)

« Ce n’est pas vrai », répond Cohen. « Tu dis ça parce que ton nom de famille est Habib — ça n’a rien d’impressionnant. C’est autre chose d’être un Cohen ».

Pour enfoncer le clou, Cohen raconte la nervosité qu’il a ressentie lorsqu’il a accepté une invitation de l’un de ses partenaires, le réalisateur Gabriele Muccino, pour une fête de fin de tournage sur un film de Will Smith parce qu’il n’y connaissait personne. Au moment où Muccino est arrivé, Cohen se trouvait d’ores et déjà attablé en compagnie de deux importants producteurs et avait obtenu une invitation pour leur dîner de Shabbat.

« N’importe quoi, il y a tellement de Cohen, ça n’a vraiment rien de particulier », proteste Habib.

« Il est seulement jaloux », répond Cohen.

Et lorsqu’il s’agit de l’enthousiasme soulevé par « l’Echappée belle », les deux hommes se retrouvent sur la même longueur d’onde.

« Nous sommes très fiers d’avoir produit un film avec de si grands acteurs », disent-ils, ajoutant que les droits de distribution ont déjà été vendus partout dans le monde, notamment aux Etats-Unis – où la sortie du film est prévue courant janvier 2018 – ainsi qu’au Royaume-Uni et en Israël.

Le réalisateur, Virzì, a tout d’abord été réticent à l’idée de faire un film aux Etats-Unis mais Indiana Production a su le persuader en lui offrant le contrôle artistique du projet du début jusqu’à la fin, notamment l’écriture du scénario, basé sur un roman écrit par Michael Zadoorian. Lorsque Mirren et Sutherland ont accepté leurs rôles, tout s’est mis en place.

Donald Sutherland et Helen Mirren dans 'l'Echappée belle" (Autorisation)
Donald Sutherland et Helen Mirren dans ‘l’Echappée belle » (Autorisation)

« J’étais un peu inquiet face à un film qui se concentre sur le troisième âge », a commenté Mirren, « mais j’ai vu le travail de Paolo Virzì et en particulier ‘Les opportunistes’. Et j’ai pensé qu’il avait une manière merveilleuse, humaine, spirituelle, légère d’approcher ces situations humaines compliquées mais à la fois très, très réaliste. J’ai tout simplement adoré son style ».

« Paolo est brillant dans les modalités les plus subtiles, les plus compliquées. Sa sensibilité, sa compréhension de la condition humaine, sont de l’ordre de la révélation », renchérit Sutherland.

Terminant notre entretien avec Cohen et Habib, la question sur les éventuelles aspirations aux Oscars des deux amis est soulevée.

« Jamais nous ne répondrons à cela ! » s’exclame Cohen. « Disons que nous sommes dans un monde compliqué mais que c’est agréable de penser que cela pourrait arriver ».

La 74ème Mostra de Venise (Autorisation)
La 74ème Mostra de Venise (Autorisation)
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