60 ans après un attentat contre sa synagogue, la femme du rabbin raconte
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'Il ne m'est jamais venu à l'esprit d'avoir peur'

60 ans après un attentat contre sa synagogue, la femme du rabbin raconte

La série de menaces contre les centres communautaires rappelle amèrement à Janice Rothschild Blumberg le jour où sa synagogue a été visée pendant le mouvement pour les droits civiques

Janice Rothschild Blumberg raconte le jour où sa synagogue d'Atlantat a été attaquée en 1958 par des suprématistes blancs, et voit que la même haine est toujours là. (Crédit : Bill Rothschild)
Janice Rothschild Blumberg raconte le jour où sa synagogue d'Atlantat a été attaquée en 1958 par des suprématistes blancs, et voit que la même haine est toujours là. (Crédit : Bill Rothschild)

ATLANTA (JTA) – Quand Janice Rothschild Blumberg a appris pour la première fois que le centre communautaire juif d’Atlanta avait reçu une alerte à la bombe, elle n’a eu qu’une pensée « ça recommence encore. »

Blumberg, 93 ans, se souvient de son choc en 1958, quand des suprématistes blancs ont fait explosé sa synagogue qui s’appelait alors la Congrégation bienveillante hébraïque. Les auteurs, qui n’ont jamais été condamnés, auraient agi pour se venger du rabbin de la synagogue, fervent défenseur des droits civiques qui était aussi son mari, Jacob Rothschild.

Personne n’avait été blessé, mais Blumberg se rappelle de la synagogue brûlée, de l’immense trou dans le mur. Elle se souvient avoir à peine dormi cette nuit-là.

Malgré les dégâts et le choc, l’explosion a fini par incarner un tournant fondamental dans l’acceptation des Juifs d’Atlanta. Les dirigeants de la ville, du maire au rédacteur d’un important journal, ont adopté la congrégation et condamné les violences, ce qui a entraîné un grand nombre d’habitants d’Atlanta à se prononcer contre la ségrégation et l’incitation au racisme, selon Blumberg.

« Même si le terroriste accusé n’a pas été condamné, nous avons eu le sentiment que justice avait été rendue », a dit Blumberg à JTA pendant un entretien dans son appartement d’Atlanta. « Ce qu’elle a fait de grand dans la communauté a été de permettre à la majorité silencieuse de s’exprimer. Il y avait beaucoup de personnes dans le Sud [américain] qui avaient peur de parler. »

En mars, la police israélienne a arrêté un adolescent juif israélo-américain lié à la majorité des récentes 150 menaces à la bombe contre les institutions juives de tous les Etats-Unis. Mais les deux menaces à la bombe qui ont touché le centre communautaire juif Marcus de la ville cette année ont touché Blumberg au cœur, lui rappelant que l’antisémitisme d’il y a 60 ans était toujours présent. Elle espère que, comme en 1958, l’antisémitisme d’aujourd’hui finira par éveiller les habitants d’Atlanta aux dangers de la haine.

Janice Rothschild Blumberg et son premier époux, le rabbin Jacob Rothschild, avec le révérend Martin Luther King Jr. et Coretta Scott King. (Crédit : Bill Rothschild)
Janice Rothschild Blumberg et son premier époux, le rabbin Jacob Rothschild, avec le révérend Martin Luther King Jr. et Coretta Scott King. (Crédit : Bill Rothschild)

« Peut-être, seulement peut-être, les gens seront suffisamment interpellés pour que cela aide à leur faire réaliser les choses », dit Blumberg. « De plus en plus de gens sont gonflés à bloc, comme l’attentat à la bombe du Temple avait exacerbé les consciences de tous les gens bien d’Atlanta ».

Blumberg, une nonagénaire énergique qui vit seule et s’exprime avec un accent fort de Géorgie, est fille d’une famille qui s’était établie dans l’état avant la guerre civile. Mais malgré ses racines du Sud, elle dit n’avoir jamais remis en question l’opposition à Jim Crow de son époux, né à Pittsburgh.

‘Peut-être, seulement peut-être, les gens seront suffisamment interpellés pour que cela aide à leur faire réaliser les choses’

Se souvenant de l’époque de la lutte pour les droits civils, Blumberg se réfère à ses amis Martin et Coretta, mieux connus sous les noms de Martin Luther King Jr. et Coretta Scott King. Sept ans après l’explosion à la bombe, elle et son mari avaient persuadé les autorités municipales d’Atlanta d’accueillir un dîner officiel en l’honneur de King à l’occasion de son Prix Nobel. Et lorsqu’un fidèle de la Congrégation s’était plaint d’avoir vu la fille de Blumberg lors d’une fête d’anniversaire mixte, Blumberg avait vivement réprimandé ce dernier lors d’un entretien téléphonique irrité.

Le rabbin Rothschild est mort en 1974 à 62 ans.

Blumberg savait que l’activisme de son époux pouvait mettre la famille en danger. Mais elle explique qu’il a fait ce que tout être humain doté de raison aurait dû faire.

« Nous n’avons pas été surpris que quelque chose survienne », dit-elle. « Nous ne savions pas quoi. J’étais 100 % d’accord avec ce qu’il faisait. Et il ne m’est jamais arrivé d’avoir peur ».

La synagogue d'Atlanta,un centre de militantisme social. (Crédit : Ben Sales/JTA)
La synagogue d’Atlanta,un centre de militantisme social. (Crédit : Ben Sales/JTA)

Dans les décennies qui se sont succédées depuis l’explosion, la communauté juive d’Atlanta a été multipliée par huit : elle est passée de 14 500 en 1960 à 120 000 en 2006, selon les plus récentes données disponibles. Mais même si les circonstances ont changé, la synagogue réformée continue à considérer qu’elle perpétue l’héritage de l’activisme social du rabbin Rothschild.

Le mois dernier, elle a produit une pièce dont le titre était en anglais « The Temple Bombing », au sujet de l’attentat à la bombe, qui a été également dépeint dans la pièce, en 1988, et le film, en 1989 « Driving Miss Daisy ».

« C’est dur lorsque vous pensez que vous produisez une oeuvre historique et que vous découvrez que cette dernière n’est pas devenue réellement une partie de notre histoire que l’on peut regarder avec objectivité », regrette Jimmy Maize, auteur et metteur en scène de « The Temple Bombing ». « Ce n’est pas nécessairement un sentiment formidable, de savoir qu’on n’a pas progressé comme on aurait pu le penser ».

‘Ce n’est pas nécessairement un sentiment formidable, de savoir qu’on n’a pas progressé comme on aurait pu le penser’

Aujourd’hui, le Temple dirige un foyer pour les sans-abris, lutte contre le trafic d’êtres humains et – comme plusieurs synagogues dans tout le pays – a récemment constitué des groupes de travail pour mener un militantisme allant du contrôle des armes à feu à l’intégration des réfugiés.

L’année dernière, le rabbin Peter Berg a rencontré le gouverneur Nathan Deal pour aider à convaincre ce dernier d’opposer son veto contre un projet de loi qui aurait permis la présence d’armes de poing dissimulées sur les campus.

« Nous ne ménageons pas nos efforts face aux problèmes qui se posent », a expliqué Berg à JTA. « Lorsqu’il s’agit d’une question de justice, nous disons la vérité au pouvoir. Le Temple est une voix forte et éminente au sein de la communauté. »

Mais Berg, comme d’autres rabbins réformés qui soutiennent l’activisme libéral du mouvement, prend garde à tempérer ses propos en assurant qu’il n’est pas partisan. Il dit que sa synagogue accueille des démocrates comme des républicains et qu’elle prêche une compréhension pluraliste des choses ainsi que la politique publique.

« Chacun de nous sommes coupables de la même vision à court-terme lorsqu’on suppose que chaque personne que nous connaissons partage le même point de vue », a indiqué Berg dans un discours prononcé lors de l’ouverture de la conférence internationale du JFN (Jewish Funders Network), cette semaine à Atlanta.

« Vous pouvez avoir la certitude de l’interprétation que vous faites de la réalité, mais quelqu’un peut bien arriver également convaincu de sa propre interprétation ».

Blumberg pense que les opinions ont changé depuis les années 1950, et que la majorité des gens s’opposent dorénavant au racisme et au fanatisme qui ont caractérisé cette époque. Mais elle est troublée par les politiques mises en oeuvre par le président Donald Trump, qui, pense-t-elle, attisent les flammes des vieilles haines.

« Je suis optimiste : Je continue donc à croire qu’il y a plus de gens qui pensent comme nous que comme eux », estime-t-elle. « Il y avait beaucoup d’antisémitisme alors. Je ne pense pas que ce soit le cas maintenant. »
« Je pense que les choses s’améliorent », dit-elle. « Mais lentement ».

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