À 98 ans, cette gymnaste olympique rescapée de la Shoah resplendit de souplesse
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Interview

À 98 ans, cette gymnaste olympique rescapée de la Shoah resplendit de souplesse

Le secret de la réussite de cette athlète olympique juive la plus médaillée de tous les temps : "Être gentille et maternelle ne marche pas"

Agnes Keleti fait le grand écart devant de jeunes gymnastes hongroises, à Budapest le 16 janvier 2016. (Crédit : Peter Kohalmi/AFP/Getty Images/via JTA)
Agnes Keleti fait le grand écart devant de jeunes gymnastes hongroises, à Budapest le 16 janvier 2016. (Crédit : Peter Kohalmi/AFP/Getty Images/via JTA)

BUDAPEST (JTA) — Lorsque les journalistes demandent à Agnes Keleti comment va la santé, elle sourit et tend lentement sa main droite, exprimant, semble-t-il, sa gratitude à l’égard de ceux qui lui posent la question.

Elle tire la main de quiconque est assez sot pour la lui tendre avec tant de force qu’elle les fait vaciller.

Puis répond : « Je vais bien, merci. Et vous ? »

Une telle agilité, une telle confiance et un tel humour sont ce qui a permis à cette femme de 98 ans de survivre à la Shoah en se cachant et de devenir la plus grande athlète de Hongrie encore en vie. Elle ne compte pas moins de 10 médailles olympiques en gymnastique — la plupart remportées après l’âge relativement avancé de 30 ans. Elle est également l’athlète juive la plus médaillée de tous les temps.

Celle qui a quitté la Hongrie en 1957 pour s’installer en Israël est aujourd’hui célébrée comme une héroïne nationale à Budapest, où elle est retournée pour être aux côtés d’un de ses deux fils.

Elle y mène une vie confortable dans un appartement du centre de la capitale qu’elle partage avec une aide-ménagère et quelque 40 orchidées retrouvées à la poubelle et ramenées à la vie par les deux femmes.

« Je vis bien ici, je me sens chez moi », expliquait Agnes Keleti à la Jewish Telegraphic Agency la semaine dernière après avoir allumé la flamme olympique des Maccabiades européennes – l’événement sportif juif organisé tous les quatre ans s’est tenu à Budapest la semaine dernière.

Agnes Keleti, a 91-year-old former Olympic gymnast, performs a split at her house in Herzliya, Israel, Monday, Aug. 13, 2012. (photo credit: Oded Balilty/ AP)
Agnes Keleti, ancienne gymnaste olympique, fait un grand écart chez elle à Herzliya, alors âgée de 91 ans, en août 2012. (Crédit : Oded Balilty/ AP)

Elle a le droit a une subvention mensuelle de 11 500 euros conformément à la réglementation rémunérant les athlètes olympiques en fonction du nombre de médailles remportées. (Elle est la seule avec l’escrimeur disparu Aladár Gerevich à en avoir gagné 10.)

Elle est régulièrement interviewée par la télévision hongroise et invitée à des événements officiels. Un portrait géant d’elle orne un côté d’un bâtiment de la capitale aux côtés d’autres champions olympiques encore en vie.

Elle ne s’est pas toujours sentie autant en sécurité.

Sa démence affecte sa mémoire à court terme, mais n’a pas d’effet sur sa nature positive et enjouée. Elle s’est néanmoins rappelée lors de l’interview avec la JTA qu’elle avait quitté la Hongrie en 1957, car « il y avait beaucoup d’antisémitisme ».

« Il ne faisait pas bon être juif, même pour une athlète célèbre », explique-t-elle.

Née dans une famille aisée, Agnes Keleti a fait le bonheur de ses parents avec son talent pour la musique, apparu à l’âge de 3 ans et lui ayant permis de devenir une violoncelliste douée. Ses aptitudes sportives se sont, elles, révélées quand elle avait quatre ans, lorsque son père lui a appris à nager pendant des vacances passées près du lac Balaton.

« Mon père a eu deux filles, et il m’a élevé comme un garçon », décrit-elle.

Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, Agnes Keleti, alors âgée de 18 ans, arrête le sport.

Agnes Keleti tient une photo d’elle sur la poutre lors d’une compétition, chez elle à Herzliya, en août 2012. (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)

Elle a survécu à la Shoah grâce à des papiers d’identité falsifiés, se faisant passer pour une fille de la campagne sans beaucoup d’éducation.

Elle travailla comme femme de ménage (« J’étais forte et je travaillais dure. Personne ne posait de questions », se souvient-elle) dans une propriété puis dans une usine de munitions. Sa mère et sa sœur ont été sauvées par le diplomate suédois Raoul Wallenberg. Son père et ses oncles ont péri à Auschwitz.

Raoul Wallenberg (photo credit: Wikimedia Commons)
Raoul Wallenberg, envoyé de la Suède en Hongrie occupée par l’Allemagne nazie. (Crédit : WikiCommons)

Agnes Keleti reprend l’entraînement en 1946. Elle est néanmoins privée des Jeux olympiques de Londres de 1948 à cause d’une fracture de la clavicule.

Quatre ans plus tard, elle remporte la médaille d’or olympique de l’épreuve au sol aux JO d’Helsinki. Elle avait alors 31 ans et affrontait des athlètes de 10 ans plus jeunes qu’elle. Elle décroche également une médaille d’argent et deux de bronze dans d’autres disciplines, dont les barres asymétriques.

Cela aurait pu être le point d’orgue de la carrière de tout athlète professionnel.

Mais pour Agnes Keleti, il s’agissait plutôt d’un échauffement. En 1956, aux JO de Melbourne, elle réalise une prestation exceptionnelle. Âgée de 35 ans, face à des gymnastes deux fois plus jeunes, elle glane quatre médailles d’or et deux d’argent.

Une vidéo retraçant sa carrière réalisée par le site Kveller de JTA a été visionnée plus de 29 millions de fois sur Facebook.

« Je m’imposais un entraînement très dur », explique-t-elle quand on lui demande de révéler le secret de sa réussite. « J’ai aussi imposé un entraînement très dur aux filles », en référence à ses années passées en tant qu’entraîneuse de l’équipe nationale de gymnastique d’Israël. « C’est la seule façon d’obtenir de bons résultats. Être gentille et maternelle ne mène à rien ».

Sergiusz Lipczyc, un ancien boxeur israélien professionnel qui a participé aux Maccabiades, s’est souvenu de l’avoir vue motiver ses athlètes à l’Institut Wingate, près de Netanya, dans les années 1960.

« C’était une dure », décrit-il. « Je me souviens qu’elle a corrigé l’exercice d’une fille en disant devant tout le monde, ‘N’écarte pas les jambes comme cela, c’est pas encore l’heure de faire des galipettes' ».

A deux ans du centenaire, Agnes Keteli n’a toujours pas la langue dans sa poche, ce qui complique les recherches d’une aide-soignante convenable, a déclaré Raphael, son fils cadet, lors de l’entretien avec sa mère.

« Il a fallu du temps pour trouver quelqu’un qui était émotionnellement impassible », se souvient-il.

Niant d’un geste de la main, Agnes Keleti rétorque à JTA, « ne vous occupez pas de lui, vous n’êtes pas ici pour l’interviewer, posez-moi directement les questions ».

La survivant juive hongroise de la Shoah et gymnaste olympique Agnes Keleti s’entraîne à l’Institut Wingate en Israël, 1960. (Crédit : domaine public)

Quand elle y repense, la gymnaste explique que les filles qu’elle entraînait étaient trop jeunes et que les adolescentes participant aux compétitions internationales aujourd’hui sont deux ans trop jeunes qu’elles ne devraient pour leurs états physique et mental.

« Les filles commencent trop tôt dans la vie, et les exercices qu’elles font sont trop éprouvants », estime-t-elle.

« C’est devenu le cirque. L’entraînement devrait commencer à 16 ans et les premières compétitions, à 18 ans ».

L’actuelle championne du monde de gymnastique, l’Américaine Simone Biles, a gagné son premier titre mondial à l’âge de 16 ans.

C’est à elle que l’on doit la création de l’équipe nationale de gymnastique israélienne. Son arrivée là-bas est un concours de circonstances, explique-t-elle.

Alors qu’elle était en compétition à Melbourne, l’Armée rouge réprime une révolte anti-communiste à Budapest. Agnes Keleti demande alors l’asile et s’installe en Australie, où un ancien professeur du lycée juif de la capitale hongroise, Zoltan Dikstein, la persuade de participer aux Maccabiades de 1957 en Israël.

Le pays était si pauvre et la gymnastique si peu développée qu’elle dût apporter ses propres barres et anneaux.

Sa venue est une rare fierté pour les organisateurs des Maccabiades, et les médias israéliens n’en avaient que pour elle. Sa célébrité lui vaut un poste d’entraîneuse à l’institut Wingate, où elle formera plusieurs générations de gymnastes.

C’est en Israël qu’elle rencontre son défunt mari, Reuven Shofet, avec qui elle aura deux garçons.

« J’ai grandi en sachant que ma mère était Wonder Woman », se souvient Raphael. « Elle dirigeait la maison, elle nous a appris la musique, nous aidait pour nos devoirs, cuisinait des plats si délicieux que tous les enfants des voisins voulaient rester manger pour le dîner. Oh, et pendant son temps libre, c’était une célébrité internationale et locale qui voyageait pour entraîner des athlètes aux Jeux olympiques. Pas grand-chose ».

Agnes Keleti a visité des dizaines de pays au cours de sa vie. La possibilité de voyager hors de la Hongrie communiste quand peu de personnes le pouvaient a été l’une des principales raisons pour laquelle elle a décidé de devenir athlète professionnelle, explique-t-elle. Mais elle trouve qu’elle n’en a pas assez vu.

« Je veux en voir plus. Je veux aller en Amérique du Sud. Je veux aller à New York », s’enthousiasme-t-elle.

Le ministre de l’Education Naftali Bennett avec la lauréate du Prix Israël Ágnes Keleti lors de la cérémonie au Centre de conférence international à Jérusalem le 27 mai 2017. (Photo par Yonatan Sindel/Flash90)

En 2017, elle se voit décerner le Prix Israel, la plus haute distinction civile remise par le gouvernement israélien, dans la catégorie Sports.

Cette année-là, elle arrivait encore à lever la jambe et faire le grand écart, mais, depuis, sa peau est devenue trop fine pour qu’elle y arrive sans risque. Le problème l’empêche de faire de l’exercice pour la première fois de sa vie.

« Mais peu importe », « il y a plus que le sport dans la vie », conclut-elle.

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