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À Oradour, « l’urgence » de sauver les pierres, derniers témoins du massacre nazi

"J'ai un lien viscéral avec ces ruines, comme beaucoup d'habitants ici. Il ne faut surtout pas les laisser dépérir," déclare Agathe Hébras dont le grand-père a survécu

Les restes d'une voiture accidentée dans les ruines du village d'Oradour-sur-Glane, dans le sud-ouest de la France, le 13 mai 2024. (Crédit : Philippe Lopez/AFP)
Les restes d'une voiture accidentée dans les ruines du village d'Oradour-sur-Glane, dans le sud-ouest de la France, le 13 mai 2024. (Crédit : Philippe Lopez/AFP)

Le lichen a rongé les murs, qui s’écroulent inexorablement. Les intempéries ont emporté les toitures. Quatre-vingts ans sont passés et il devient « urgent » d’empêcher les ruines d’Oradour-sur-Glane, derniers témoins du massacre nazi qui a décimé le village français, de se taire à jamais.

« Aujourd’hui, tous les survivants ont disparu. Les seuls témoins du massacre, ce sont ces pierres », s’émeut Agathe Hébras, petite-fille de Robert Hébras, l’un des rares rescapés de la barbarie du 10 juin 1944, décédé en 2023.

« J’ai un lien viscéral avec ces ruines, comme beaucoup d’habitants ici. Il ne faut surtout pas les laisser dépérir. Ce sont des soins palliatifs, mais il faut les accompagner au mieux et le plus longtemps possible », explique à l’AFP la femme de 31 ans qui s’est donné pour mission de garder vivante la mémoire de la tragédie dans ce village du centre-ouest de la France.

Seules six personnes échappèrent à l’un des pires massacres de civils par des nazis en Europe occidentale qui fit 643 morts : environ 200 hommes abattus à la mitrailleuse par les Waffen SS, puis quelque 450 femmes et enfants dans l’église, avant que le village ne soit incendié.

À quelques mètres du nouveau bourg animé d’Oradour-sur-Glane, construit dans l’après-guerre, le silence règne sur le village martyr, classé monument historique et propriété de l’État.

Sur quelque dix hectares, des petites maisons sans toit aux pierres noircies par la pluie et le temps, certaines aux murs effondrés, renferment encore des trésors : une bicyclette rouillée par-ci, une machine à coudre plus loin.

De gauche à droite : le maire d’Oradour-sur-Glane, Raymond Fugier, le président allemand Joachim Gauck, le président français François Hollande et Robert Hebras, l’un des deux survivants encore en vie, marchant dans la ville fantôme d’Oradour-sur-Glane où le 10 juin 1944, les nazis ont massacré 642 civils, dans le sud-ouest de la France, le 4 septembre 2013. (Crédit : Michel Euler/AP/Pool)

« Coiffeur », « Café », « Quincaillerie », « École des filles » : de petites pancartes rajoutées aux bâtiments permettent au visiteur d’imaginer la vie d’autrefois.

« Ne rien effacer »

Après la Seconde Guerre mondiale, la décision fut prise de préserver les lieux dans leur état de destruction, mais ce témoignage résiste de moins au moins au temps.

« Il est très, très urgent d’agir, de façon plus importante » qu’aujourd’hui, plaide le maire sans étiquette d’Oradour-sur-Glane, Philippe Lacroix, arguant que « lorsque le paysage disparaît, la mémoire s’efface petit à petit ».

Depuis 1946, le site fait l’objet de travaux d’entretien pour un coût fixe d’environ 200 000 euros par an, auxquels se rajoutent des investissements ponctuels mais réguliers, selon la DRAC Nouvelle-Aquitaine.

« La restauration de l’église, l’année dernière, a par exemple coûté 480 000 euros », précise Lætitia Morellet, directrice régionale adjointe déléguée aux patrimoines et à l’architecture.

Et 80 ans plus tard, le site « nécessite une massification des travaux de restauration » : en 2023, un schéma directeur sur 15 ans a été établi avec l’architecte en chef des monuments historiques Pascal Prunet, permettant de « redéfinir la doctrine de conservation », explique Morellet.

« Consolider les maçonneries, protéger les arases des murs, reprendre des façades […] tout en conservant l’état de destruction qui permet de lire et comprendre ce crime de guerre, en veillant à ne rien effacer, ni donner un aspect neuf aux choses […] On ne va pas restituer des éléments disparus », résume-t-elle.

Le général Charles de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire, visitant le 4 mars 1945, le village martyr d’Oradour-sur-Glane détruit par les SS allemands qui y ont massacré, le 10 juin 1944, en représailles, 653 personnes dont 500 femmes et enfants dans l’église d’Oradour volontairement incendiée. (Crédit : AFP)

Le tout pour un budget estimatif de 19 millions d’euros, financé par l’État et une collecte de dons lancée par la Fondation du Patrimoine.

« Une certaine universalité »

Les descendants actuels des martyrs et survivants, contrairement à leurs parents élevés dans le silence du deuil et des traumatismes durant l’après-guerre, œuvrent à perpétuer cette mémoire.

Le village martyr fait ainsi partie de la vie de Carine Villedieu Renaud, petite-fille du seul couple de rescapés, qui le traverse souvent pour se rendre au nouveau bourg.

« Ma grand-mère, qui a perdu sa mère, ses sœurs et sa fille de quatre ans, m’emmenait me promener dans les ruines ; on ramassait des fleurs, elle me racontait sa vie d’avant. Avec moi, il n’y avait pas de tabous », se souvient cette fonctionnaire de 47 ans.

« Les premiers enfants d’Oradour nés après le massacre, comme mon père, ont vécu des choses extrêmement dures, avec des parents mutiques, convaincus qu’il fallait oublier pour pouvoir continuer à vivre », souligne Agathe Hébras.

Son grand-père, qui a perdu deux sœurs et sa mère, n’a commencé à témoigner qu’à partir de la fin des années 1980.

Pour Benoît Sadry, président de l’Association des familles des martyrs, préserver les ruines d’Oradour-sur-Glane permet aussi de conférer à ce village une « certaine universalité qui dépasse le seul cadre de la Seconde Guerre mondiale ».

« L’enjeu, c’est de garder une preuve que dans les guerres, les crimes de masse, ce sont toujours les populations civiles qui paient le prix. »

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