A Yitzhar, le cœur de l’extrémisme juif, l’hostilité envers l’Etat d’Israël n’est pas un secret
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Reportage

A Yitzhar, le cœur de l’extrémisme juif, l’hostilité envers l’Etat d’Israël n’est pas un secret

Le porte-parole d'Yitzhar condamne l'assassinat du bébé palestinien mais ne s'excusera pas pour les actes d'un 'fou'

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

L'entrée de l'implantation d'Yitzhar en Cisjordanie. (Crédit : Flash90 / File)
L'entrée de l'implantation d'Yitzhar en Cisjordanie. (Crédit : Flash90 / File)

Yitzhar, Cisjordanie – Ezri Tubi, 45 ans, le porte-parole de l’implantation israélienne d’Yitzhar en Cisjordanie, a eu une semaine chargée.

Depuis la bombe incendiaire de vendredi dernier lancée sur une maison dans le village cisjordanien de Duma, qui a tué Ali Saad Dawabsha, 18 mois, et les arrestations ultérieures de militants d’extrême-droite ayant un lien avec Yitzhar, Tubi doit gérer les appels des journalistes.

« Venez, mais s’il-vous-plaît ne vous promenez pas pour parler aux gens », a-t-il demandé aux journalistes au téléphone. « Les habitants d’Yitzhar sont fatigués de parler aux journalistes ».

Et c’est parce que, dit Tubi, un journaliste avec une idée derrière la tête qui se présente à la recherche de l’extrémisme trouvera généralement ce qu’il cherche.

Accueillant environ 240 familles, Yitzhar est devenu la référence dans la perception de la population des extrémistes « jeunesse des collines », les jeunes issus de familles religieuses et pratiquantes qui déménagent des implantations pour aller à des avant-postes, résistant aux tentatives des soldats de les évacuer, et par intermittence menant des attaques « prix à payer », des crime de haine, sur des cibles palestiniennes, chrétiennes et israéliennes.

Le porte-parole d'Yitzhar Ezri Tubi (Crédit : Simona Weinglass)
Le porte-parole d’Yitzhar Ezri Tubi (Crédit : Simona Weinglass)

Mais Tubi a un message pour les journalistes. Tout d’abord, assure-t-il, les gens d’Yitzhar condamnent massivement l’assassinat de l’enfant palestinien, qui, dit-il, viole le commandement : « tu ne tueras pas ».

Deuxièmement, Rabbi Itshak Ginsburgh, qui dirige l’une des deux yeshivas d’Yitzhar – dans laquelle le présumé leader extrémiste juif arrêté, Meir Ettinger, a étudié – ne tolère pas les attaques « prix à payer », comme cela a été largement rapporté.

« Je l’ai personnellement entendu dire que ces [attaques] ‘prix à payer’ étaient une chose stupide à faire de nombreuses fois et à plusieurs reprises dans la dernière année ».

Rabbi Yitzchak Ginsburgh (Crédit : Kobi Gideon / FLASH90)
Rabbi Yitzchak Ginsburgh (Crédit : Kobi Gideon / FLASH90)

Le village de Yitzhar est calme en ce jeudi après-midi. Une poignée de personnes déambulent pour aller au « supermarché co-op », tandis qu’une mère et son bébé passent devant le moulin de farine biologique. Un panneau à l’entrée indique aux visiteurs la direction d’œuvres faites à la main pour la vente et la « cave Ben Porat ».

Pourtant, si vous cherchez des signes de l’extrémisme vous pouvez les trouver. A l’arrêt de bus de l’implantation, entre des graffitis inoffensifs, vous trouverez des déclarations comme « renversez le gouvernement », « Nous devons prendre notre destin entre nos propres mains », et « Vengeance ».

Tubi ne nie pas qu’il y a des gens dans Yitzhar qui ont des opinions anti-gouvernementales.

Un graffiti à un arrêt de bus à Yitzhar qui dit « renverser le gouvernement » et "prix à payer" le 7 août 2015 (Crédit : Simona Weinglass)
Un graffiti à un arrêt de bus à Yitzhar qui dit « renverser le gouvernement » et « prix à payer » le 7 août 2015 (Crédit : Simona Weinglass)

« Ils s’opposent à l’Etat d’Israël parce qu’ils ont le sentiment que l’Etat d’Israël doit être un Etat religieux. Ils sont principalement autour de la yeshiva d’Yitzhak Ginsburgh, Od Yosef Hai. C’est un petit groupe de personnes ». (L’armée israélienne a repris la yeshiva pendant un an jusqu’en juin 2015, après une série de vandalismes anti-arabes dans les villages palestiniens environnants et les attaques contre le personnel de sécurité israélien par des résidents locaux et les étudiants de la yeshiva.)

Coucher du soleil à Yitzhar (Crédit : Mandy Hechtman / Flash90)
Coucher du soleil à Yitzhar (Crédit : Mandy Hechtman / Flash90)

Selon le site de la Knesset, lors des élections de 2015, 74 % des habitants de Yitzhar ont voté pour le parti d’extrême droite Yahad, dirigé par Michael Ben-Ari et Eli Yishai (qui n’a pas réussi à atteindre le seuil de la Knesset et qui n’a donc remporté aucun siège), 20 % ont voté pour le parti orthodoxe-nationaliste HaBayit HaYehudi et 2 % ont voté pour le Likud. En outre, il y avait quatre résidents qui ont voté pour Green Leaf (Aleh Yarok), le parti pour la légalisation de la marijuana, et un seul qui a choisi la Liste arabe unie.

Lorsqu’on lui demande s’il y a des extrémistes à Yitzhar, Tubi répond que lui-même est un extrémiste.

« Il y a dix ans, j’avais reçu l’ordre d’un tribunal de ne pas me rendre en Judée et Samarie. J’ai eu de nombreux procès. Ils voulaient démolir un avant-poste, Havat Gilad, et il y a eu des affrontements. J’ai été impliqué dans les affrontements ».

« Je suis désolé, je ne correspond pas à votre image d’un extrémiste. Je n’ai pas l’écume à la bouche », a-t-il déclaré au Times of Israel.

Tubi a grandi à Netanya, dans une maison modérément religieuse. Après son service militaire, il a été en Extrême-Orient pendant un an et demi et quand il est retourné en Israël, il s’est inscrit dans une yeshiva, Machon Meir, qui favorise l’idéal religieux pour partager la terre.

Il vit à Yitzhar avec sa femme, Ora, et ses cinq enfants. Le couple présente des pièces de théâtre musicales ensemble à travers le pays pour un public de femmes uniquement. Ezri joue de la guitare, tandis que sa femme chante et danse.

Une femme israélienne dans la maison brûlée de la famille Dawabsha à Duma à la suite de l'attaque terroriste de la semaine dernière, le 2 août 2015 (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)
Une femme israélienne dans la maison brûlée de la famille Dawabsha à Duma à la suite de l’attaque terroriste de la semaine dernière, le 2 août 2015 (Crédit : Yossi Zamir / Flash90)

Lorsqu’on lui a demandé ce que les gens d’Yitzhar ressentaient à la suite de l’assassinat de vendredi dernier de l’enfant palestinien, qui aurait été perpétré par des terroristes juifs, et les arrestations ultérieures, Tubi répond, « l’ambiance est que nos amis à Tel Aviv et ces gauchistes essaient d’exploiter cet incident pour poursuivre leur incitation à la haine contre les résidents d’implantation. Pendant ces 20-30 dernières années, ils ont diabolisé les résidents de Judée et de Samarie, qui sont aujourd’hui le seul groupe de personnes ayant une idéologie en dehors de se faire de l’argent et être célèbre ».

Selon Tubi, les Israéliens libéraux et les étrangers soulèvent rarement le même tollé quand du sang juif est versé.

Chaya Zissel Braun, le bébé de 3 mois qui a été tuée dans une attaque terroriste à Jérusalem le 22 ctobre 2014 (Crédit : Capture d'écran Deuxième chaîne)
Chaya Zissel Braun, le bébé de 3 mois qui a été tuée dans une attaque terroriste à Jérusalem le 22 ctobre 2014 (Crédit : Capture d’écran Deuxième chaîne)

« Quelle est la différence entre ce bébé palestinien et le bébé de trois mois [Chaya Zissel Braun] qui a été tué [en octobre dernier dans une attaque terroriste] à Jérusalem par un Palestinien, qui l’a écrasé ? Pourquoi elle a été oubliée en quelques heures ? Est-ce que le sang juif est moins cher ? », s’interroge-t-il.

Il a ajouté que la route 60, l’artère principale qui traverse la Cisjordanie et qui est partagée par les résidents et les Palestiniens, est un lieu où tous les jours il y a des attaques contre des Israéliens d’Yitzhar et des implantations voisines.

« Il y a un incident presque tous les jours. Il y a eu des cocktails Molotov il y a deux jours. Dites-moi, pourquoi sommes-nous ceux qui sont armés ? Pourquoi y a-t-il des clôtures autour de nos villages mais pas autour des villages palestiniens ? Ils nous attaquent ».

En ce qui concerne l’assassinat à la bombe incendiaire de Duma, Tubi ajoute qu’il en veut aux gens de Tel-Aviv qui « me regardent d’un air supérieur et demandent que je présente mes excuses. Ils devraient présenter des excuses. Je ne vais pas présenter des excuses pour un fou qui a fait ce qu’il a fait ».

Un voyage tendu dans le bus

Le bus d’Yitzhar passe par plusieurs implantations éloignées sur son chemin vers Ariel, y compris Har Bracha, et Kfar Tapuah. Il se retrouve également coincer dans le trafic lent de la ville palestinienne animée de Hawara, où certaines des enseignes de magasins sont en hébreu ainsi qu’en arabe. Tubi dit que les gens d’Yitzhar ne fréquentent plus ces magasins.

« Nous ne leur faisons plus confiance – vous allez dans un magasin, vous ne savez pas si la personne derrière vous va vous poignarder », a-t-il expliqué.

Les passagers de l’autobus sont principalement des résidents d’implantation et des soldats. A Kfar Tapuah, une bannière : « Il y aura une guerre pour la construction en Judée et Samarie. Préparez-vous pour le jour de la bataille ».

Lorsqu’on a demandé à un passager d’une vingtaine d’années de Har Bracha si ce message était aussi radical qu’il y paraissait, il a répondu : « La guerre, c’est juste une façon de parler ».

Oui, mais y a-t-il des gens qui vivent ici qui sont aussi extrémistes que ceux présentés aux informations du soir qui planifient de renverser le gouvernement ?

« J’ai entendu des gens parler comme ça, mais c’est une minorité ».

Une minorité de 2 % ou une minorité de 10 % ?

« Peut-être 10 % ».

Au carrefour de Tapuah, une femme soldat avec une queue de cheval monte dans le bus blindé, visiblement soulagée d’être à bord.

« Bienvenue, brave fille », a salué le conducteur. Les soldats ne sont pas autorisés à faire de l’auto-stop et, par conséquent, passent un temps considérable à attendre aux arrêts de bus. En avril 2013, Evyatar Borovsky, un résident d’Yitzhar, a été poignardé à mort alors qu’il se tenait au carrefour de Tapuah.

Quelques minutes après que la jeune femme soit montée à bord du bus, à 25 kilomètres de là, au sud, certains camarades ont été moins chanceux. Sur la même route, au carrefour de Sinjil, un automobiliste palestinien a heurté trois soldats en patrouille, blessant grièvement deux d’entre eux dans une attaque terroriste à la voiture bélier.

Les forces de sécurité sur le site d'un  attentat terroriste  en Cisjordanie, le jeudi 6 août, 2015 (Crédit : Capture d'écran Deuxième chaîne)
Les forces de sécurité sur le site d’un attentat terroriste en Cisjordanie, le jeudi 6 août, 2015 (Crédit : Capture d’écran Deuxième chaîne)
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