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Alors que des millions d’Ukrainiens fuient, des rabbins y vont pour célébrer Pourim

Ces rabbins, dont beaucoup appartiennent au mouvement Habad, se rendent dans le pays en guerre pour célébrer la fête glorifiant la survie du peuple juif

La rabbine, Irina Gritsevskaya, avec la perruque de licorne, s’est rendue à Chernivtski, en Ukraine, pour Pourim malgré la guerre, le 16 mars 2022. (Facebook via la JTA)
La rabbine, Irina Gritsevskaya, avec la perruque de licorne, s’est rendue à Chernivtski, en Ukraine, pour Pourim malgré la guerre, le 16 mars 2022. (Facebook via la JTA)

Avant cette semaine, le dernier déplacement en Ukraine de la rabbin israélienne Irina Gritsevskaya remontait au mois de janvier. La ville de Tchernivtsi resplendissait alors des lumières de Noël et débordait de joie.

Aujourd’hui, la ville, située à une heure de route des frontières roumaine et moldave, déborde de réfugiés venus de toute l’Ukraine, échappés de villes sous le feu russe, attirés par le calme relatif du sud-ouest du pays.

Au cours des trois dernières semaines, depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie et le début de cette guerre brutale, Gritsevskaya n’a eu de cesse d’inviter les Juifs de Kiev, Kharkiv et Odessa avec lesquels elle travaille par l’intermédiaire de Midreshet Schechter Ukraine, une organisation d’éducation juive, à se rendre à Tchernivtsi.

Et ce lundi, elle s’y est elle-même rendue, à revers du chemin emprunté par de nombreux Juifs ukrainiens ces dernières semaines. Après un vol Israël-Europe, Greitsevskaya est entrée en Ukraine par le point de passage frontalier de Siret, en Roumanie.

« Je ne peux pas dire que je n’ai pas peur », a-t-elle publié sur Facebook depuis l’aéroport de Iasi, en Roumanie, où elle a atterri lundi soir. Mais, a-t-elle ajouté, « Quand je pense à tous ces gens que je connais et à qui j’ai parlé au cours des deux dernières semaines, qui sont de vrais héros, mes propres peurs me paraissent insignifiantes ».

Gritsevskaya a fait le voyage pour Pourim, la fête célébrant la survie des Juifs face à un assassin sanguinaire qui voulait les massacrer.

Avec un collègue, elle a apporté une megillah, le rouleau contenant l’histoire de Pourim, et mercredi, elle a publié des vidéos des festivités à Tchernivtsi. On y voit notamment une jeune fille costumée portant un fard à paupières aux couleurs bleu et or du drapeau ukrainien.

« Nous faisons en sorte de maintenir une vraie vie juive dans une ville susceptible d’être bombardée demain, même si elle est paisible aujourd’hui », a déclaré Gritsevskaya lors d’un programme virtuel organisé, dimanche, par les Schechter Institutes, le séminaire affilié au mouvement conservateur israélien, en charge de Midreshet Schechter Ukraine depuis 30 ans.

Née et élevée en Russie, résidente israélienne depuis des décennies, Gritsevskaya était peut-être la rabbin dont la présence était la moins attendue en Ukraine, pour Pourim, cette année. Mais elle est loin d’être la seule, sur le terrain, à agir pour le maintien de la fête dans ce pays en guerre.

Habad estime qu’une vingtaine de ses rabbins ont dirigé des festivités dans tout le pays. Certains étaient de retour en Ukraine après avoir mis leurs familles et des membres de leur communauté en sécurité, à l’étranger.

Le mouvement Habad est sans doute la principale présence juive en Ukraine. Le dernier plus éminent rabbin du mouvement, Menachem Mendel Schneerson, y a vécu enfant et jeune adulte. Avant l’invasion de la Russie, on comptait 192 couples envoyés par le Habad dans 32 villes, au service d’une population estimée à 250 000 Juifs par le mouvement. (Les estimations de la population juive en Ukraine sont très variables : les plus basses, issues d’une enquête récente, évoquent le chiffre de 43 000 personnes se déclarant Juives.)

Au cours des trois dernières semaines, les émissaires Habad ont travaillé pour s’assurer que les membres de leur communauté étaient en sécurité et en bonne santé malgré les bombardements russes qui, dans de nombreux endroits, ont été implacables. Ils ont fait pression, depuis l’étranger, pour convaincre les membres de leur communauté d’évacuer en empruntant les bus affrétés à cet effet, tout en coordonnant l’aide destinée à ceux qui choisissaient de rester.

Ce mercredi, ils ont veillé à ce que les Juifs encore sur place puissent entendre l’histoire de Pourim et se réjouir de la survie du peuple juif.

À Dniepr, qui abrite un centre communautaire juif de 22 étages en forme de menorah – un projet Habad –, une lecture de megillah a attiré des centaines de personnes.

« Nous devrions célébrer ce Pourim témoin d’une victoire incroyable : plus de guerre, plus de souffrance ! », a déclaré lors de l’événement diffusé en direct le rabbin Shmuel Kaminetsky, grand rabbin Habad de Dniepr depuis 1990.

Des célébrations semblables, mais à plus petite échelle, ont eu lieu à Odessa, Kryvyi Rih, la ville natale de Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, qui est Juif, et à Kherson, sous contrôle russe.

Deux jeunes rabbins ont dirigé des activités de Pourim à Zaporijia, enjeu d’une bataille féroce pour une importante installation nucléaire, selon Motti Seligson, directeur des relations avec les médias au Habad Loubavitch.

« La grande majorité des Juifs sont toujours là et ils ne partiront probablement pas », a déclaré Seligson à la Jewish Telegraphic Agency la semaine dernière à propos de l’Ukraine. « Nous ne décidons pas de l’endroit où les gens souhaitent vivre, nous les aidons simplement là où ils se trouvent. »

Pour un nombre toujours plus grand de Juifs ukrainiens, c’est Tchernivtsi – et son calme relatif – qui a été choisie par quelque 40 000 réfugiés et où la Turquie a délocalisé son ambassade depuis Kiev. Le rabbin Habad qui y vit depuis 20 ans est revenu d’Israël, où il a conduit sa femme et ses enfants au début des hostilités, pour diriger une célébration locale.

Posted by Glitzenstein Sámuel És Sosi on Wednesday, March 16, 2022

Gritsevskaya a publié une vidéo des membres de la communauté se préparant pour la fête à grand renfort de décorations, de fresques murales et d’hamantaschen, ces pâtisseries traditionnelles de Pourim.

Parmi les festivités, ont eu lieu un concours de cocktails et le déballage de vivres, dont des médicaments et de la viande casher séchée, que Gritsevskaya et son collègue, le rabbin Avi Novis-Deutsch, ont apportés d’Israël.

Et, bien évidemment, ils ont entendu l’histoire de Pourim, lue dans la megillah que Novis-Deutsch, chef du séminaire rabbinique de Schechter, a achetée pour les Juifs de Tchernivtski cette année.

Novis-Deutsch – qui portait le rouleau aussi délicatement qu’il l’aurait fait avec un bébé – a taquiné Gritsevskaya sur Facebook, écrivant avoir fait cette acquisition en signe de confiance dans l’avenir de la communauté.

Il s’agit, a-t-il écrit, « [d’]une sorte de vote de confiance en la communauté de Tchernivtski, d’un espoir, l’espoir en des jours meilleurs ».

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