Analyste de Goldman Sachs : les immigrants sont importants pour l’économie
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Analyste de Goldman Sachs : les immigrants sont importants pour l’économie

L'économie américaine est plus forte que celle de l'Europe et du Japon du fait d'une population qui croît plus vite – notamment grâce à l'immigration, selon une analyste en bourse

Abby Joseph Cohen, directrice de conseil et stratège en investissements chez Goldman Sachs (copie d'écran YouTube).
Abby Joseph Cohen, directrice de conseil et stratège en investissements chez Goldman Sachs (copie d'écran YouTube).

Dans le couloir d’un hôtel chic de Tel Aviv, Abby Joseph Cohen, peut-être l’une des analystes boursières et économistes les plus connues aux Etats-Unis, pourrait être prise pour une banale touriste américaine. Elle porte un petit sac à dos bleu, des chaussures plates confortables et une veste en laine qui lui donne une allure de conservatrice. Ses cheveux bouclés entourent sagement son visage, elle s’exprime d’une voix calme, ce qui la rapproche plus d’une enseignante que d’une experte de Wall Street.

Elle partage pourtant ses connaissances avec autorité et clarté. Lors d’un entretien accordé au Times of Israël, elle a abordé une grande variété de sujets allant des guerres commerciales mondiales en passant par le sentiment anti-immigration, les dettes des entreprises américaines jusqu’à l’impact du Brexit sur le monde.

Abby Joseph Cohen était en Israël pour participer au Forum global de la bibliothèque d’Israël afin de discuter phénomène migratoire, frontières et identité avec 80 autres personnalités importantes en provenance du monde entier dans les domaines de la littérature, de la diplomatie, du journalisme, de la recherche universitaire et de l’économie.

Cette fille d’immigrants juifs polonais est née dans le Queens, à New York. Elle a cependant refusé de parler de sa vie privée et a préféré focaliser l’entretien sur l’économie américaine, sa spécialité, a-t-elle déclaré.

Il y a une réaction mondiale contre l’immigration que l’on observe dans de nombreux pays et aux Etats-Unis, « nous avons maintenant un président qui a pris des positions très anti-immigrants », a-t-elle dit.

Selon elle, ce qui est intéressant dans cette position anti-immigrants aux Etats-Unis, c’est que le pays est en réalité « dépendant de l’immigration ».

« L’une des raisons pour lesquelles notre économie s’est développée de manière plus forte et plus rapide que les économies en Europe et au Japon – et je nous compare aux économies des pays développés – vient du fait que nous avons la croissance démographique la plus rapide. Et cette hausse rapide de la population est en grande partie liée à l’immigration, » a-t-elle déclaré.

Cette photo, prise le 5 octobre 2017, montre des manifestants lors d’une manifestation contre le président américain Donald Trump dans d’une marche en soutien à l’Action différée pour l’arrivée des enfants (DACA), également connu sous le nom de Loi Rêve, à proximité de le Tour Trump à New York. (AFP/Jewel Samad)

Abby Joseph Cohen, directrice de conseil et stratège en investissements chez Goldman Sachs, où elle travaille depuis 1990, a déclaré en décembre 2018 que son équipe avait publié un article de recherche qui étudiait les disparités croissantes entre différents Etats des Etats-Unis. L’article était disponible pour les clients et les employés de Goldman.

Les recherches ont mis en évidence que les grandes villes américaines, dans lesquelles environ 30 % de la population est composée d’immigrés, « vont très bien », avec une croissance du taux d’emploi et des revenus depuis 2009. Ce même niveau de prospérité n’a pas été observé dans les villes plus petites et les zones rurales, où la population d’immigrés est en dessous des 5 %, selon Abby Joseph Cohen.

Ainsi, malgré le « rejet [national] contre l’immigration » dans des zones rurales et des villes plus petites, il y a en réalité très peu d’immigration, et celle-ci joue « très peu sur leurs problèmes, » a-t-elle noté.

Les immigrants sont au centre du discours politique parce qu’ils sont devenus le « bouc émissaire », a-t-elle ajouté, et « non pas sur la base d’une analyse de raison. »

Un schéma très similaire de sentiment anti-immigrant en lien avec l’économie s’observe également en Europe et au Royaume-Uni, a-t-elle souligné. « Pourtant, dans la plupart des cas, les immigrants ne sont pas responsables des problèmes, » a-t-elle déclaré.

Contrôler l’immigration était l’une des principales promesses de la campagne électorale du président Donald Trump, alors que le président tente de restreindre le nombre d’entrées sur le sol américain et a proposé de bâtir un mur le long de la frontière entre son pays et le Mexique.

Un groupe de migrants de pays pauvres d’Amérique centrale – principalement du Honduras – en voyage vers les Etats-Unis dans l’espoir d’obtenir une vie meilleure, se trouve à proximité de la frontière américaine à Playas de Tijuana, au Mexique, le 13 novembre 2018. (Guillermo Arias / AFP)

Un rapport de 2016 du Fonds monétaire international (FMI) a montré que même s’il s’agit d’un sujet politiquement polémique, l’immigration a du sens d’un point de vue économique. En effet, les conclusions principales du rapport montrent que l’immigration a fait augmenter le PIB par personne de manière significative dans les économies développées et que les migrants très qualifiés ou non peuvent aider à développer la productivité du travail. Alors que les migrants peu qualifiés occupent des emplois manuels et de routine, la population locale a tendance à évoluer vers des emplois plus complexes nécessitant des compétences linguistiques.

Sur le long terme, les travailleurs qui immigrent apportent des bénéfices à leurs nouveaux pays en augmentant le revenu par personne et le niveau de vie, expliquait l’article.

« Les immigrants qui sont venus dans notre pays méritent d’avoir accès à toutes les opportunités, et l’une des choses qui m’inquiète est que si l’on regarde les données, depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, le nombre de personnes demandant un visa d’étudiant a diminué, tout comme le nombre de personnes qui ont reçu un visa de spécialiste, » explique Abby Joseph Cohen. Nous ne savons pas si ce phénomène est dû à un ralentissement des procédures, ou s’il y a eu un déclin dans l’intérêt. C’est un sujet préoccupant… cela m’inquiète… car beaucoup de nos doctorants en ingénierie et en sciences appliquées ne sont pas américains. »

Abby Joseph Cohen, directrice de conseil et stratège en investissements chez Goldman Sachs. (Photo personnelle)

Ces visas créent un « groupe de personnes bien éduquées qui rentrent dans leurs pays avec, je l’espère, une vision positive des Etats-Unis et de la culture occidentale, » a-t-elle déclaré.

Plutôt que l’immigration, Jospeh Cohen a déclaré que le problème principal qui affecte les économies est « lié aux changements industriels. » Aujourd’hui, les économies évoluent vers des technologies et des services de pointe qui ont besoin de niveaux plus élevés de formation et des connaissances spécialisées.

A la fin du 19e siècle, quand 90 % des Américains travaillaient dans l’agriculture, « les gens s’inquiétaient et disaient : nous devons protéger nos fermiers, » explique Abby Joseph Cohen. « Aujourd’hui, l’élevage concerne 2 % de notre population, notre économie s’est développée et les gens ont une vie plus saine… Il ne s’agit donc pas seulement d’un changement industriel – le changement industriel aura toujours lieu. La question est de savoir comment on prépare sa population à ce changement industriel. »

Cela peut avoir lieu en investissant dans l’éducation et l’infrastructure, et en accueillant non seulement les immigrants d’autres pays, mais aussi en gérant les phénomènes migratoires d’autres endroits des Etats-Unis, pour s’assurer qu’il y a un afflux de gens, a-t-elle dit.

Le « mythe » du taureau perpétuel

En tant qu’analyste prévisionnel pour Goldman Sachs jusqu’en 2008, Joseph Cohen s’est fait une réputation à Wall Street en prévoyant le « marché taureau » du début des années 1990. Elle a été élue meilleure stratège par le magazine Institutional Investor en 1998 et 1999. Sa carrière a même fait l’objet d’un cas d’étude à la Harvard Business School, et elle a fait la couverture du magazine BusinessWeek.

Pourtant, dans les années qui ont suivi, elle a été critiquée pour avoir été trop optimiste et sa réputation de prophète à Wall Street a été mise à mal, car on a considéré qu’elle n’avait pas prévu la crise de 2008, la crise financière et économique la plus importante depuis la Grande Dépression. La crise, qui a commencé sur le marché américain de prêts immobiliers à risque, a vu des institutions financières mondiales perdre des milliards de dollars en capital et l’effondrement de la banque d’investissement Lehman Brothers en septembre 2018. Dans un livre de 2008 écrit par Barry Dunstan sur les Légendes de l’investissement, Joseph Cohen est surnommée « l’Optimiste ».

La sculpture du taureau qui charge à Wall Street, New York City (istock)

En décembre 2007, l’analyste et son équipe ont prédit que l’index Standard & Poors 500 allait atteindre 1675 en 2008. Mais cette année-là, la bourse a fermé à 903,25, soit une baisse de 37 % et 46 % de dessous des prévisions d’Abby Joseph Cohen, selon CNBC. En 2008, elle a été remplacée par David Jostin comme analyste prévisionel en chef de la banque pour la bourse américaine.

Au cours de l’entretien avec le Times of Israël, Joseph Cohen a dénoncé comme un « mythe » sa réputation d’être toujours optimiste au sujet de la bourse.

« En 1999, juste avant le boom technologique, on me qualifiait de stratège la plus prudente à Wall Street parce que nous disions aux gens que nous étions inquiets sur certains éléments. Et à nouveau en 2006-2007, nous avons déclaré que nous étions très inquiets sur ce qui se passait au niveau de la bourse en particulier… alors c’est un mythe de dire que je suis toujours optimiste. Ce n’est tout simplement pas vrai, et je peux vous parler de nombreuses occasions où j’ai été prudente, » a-t-elle déclaré avec fermeté.

C’est aussi un mythe, a-t-elle déclaré, que de dire que les banquiers n’ont pas été sanctionnés pour avoir pris des risques excessifs qui ont conduit à la crise de 2008, qui a vu des disparitions en masse d’institutions financières et la mise en place de politiques fiscales et monétaires pour empêcher l’effondrement du système financier mondial. Kareem Serageldin, un trader de la banque Crédit Suisse né en Egypte, a été condamné à 30 mois de prison pour avoir caché des centaines de millions de dollars de pertes dans des portefeuilles d’actions de banque assurés par des hypothèques.

« Regardez combien de banques ont disparu. Elles ont été punies, leurs PDG ont été punis, » assure-t-elle. Ils ne sont pas allés en prison ou n’ont pas été fouettés, mais leurs banques ont disparu, ils se sont retrouvés au chômage, et leur réputation a été anéantie. Je pense donc que c’est un mythe de dire que personne n’a été puni. »

Guerres commerciales et ralentissement économique

Concernant la situation actuelle, la guerre commerciale que mènent les Etats-Unis et la Chine a déjà contribué à un ralentissement de l’économie dans les deux pays mais aussi en Europe, a-t-elle noté.

Les deux plus grandes économies du monde se sont disputées sur les taxes supplémentaires que chaque pays a imposé sur les produits qu’ils échangent.

L’économie mondiale est également au ralenti et la croissance est beaucoup plus faible que ce que l’on attendait en Europe, a montré un rapport de l’OCDE publié plus tôt ce mois.

Des signes de faiblesse en provenance de la Chine et une économie européenne plus faible, combinés à un ralentissement du commerce et de la production mondiale « pourraient nuire à une croissance mondiale durable à moyen terme, » a expliqué l’OCDE dans un communiqué, prévoyant que l’économie mondiale allait augmenter de 3,3 % en 2019 et de 3,4 % en 2020.

« Le secteur avec la croissance la plus rapide de l’économie américaine, ces 10 dernières années, sont les exportations, » a indiqué l’économiste lors de l’entretien. « Les exportations ont augmenté plus vite que n’importe quel autre domaine de notre économie, nous dépendons du commerce avec l’étranger. »

La manière dont la guerre commerciale a été menée, a-t-elle expliqué, « a été nuisible, » et les problèmes réels comme le manque de protection de la propriété intellectuelle américaine, et les exigences de la Chine que les entreprises américaines concluent des partenariats avec des entreprises chinoises se perdent dans l’agitation que l’administration Trump a développée autour du déficit commercial.

Sur cette photo prise le 12 décembre 2014, un employé coupe un rouleau d’aluminium dans l’usine de Constellime dans la ville de l’est de la France à Biesheim. Les principaux pays producteurs d’acier et d’aluminium ont condamné le plan du président américain Donald Trump du 12 mars 2018 pour imposer des taxes sur cette industrie, alors que les bourses ont plongé avec la crainte de mesures de représailles dans une guerre commerciale. (AFP/Patrick Hertzog)

Alors que de nombreux composants de produits sont fabriqués dans le monde par ce que l’on qualifie de chaîne d’approvisionnement, il n’est pas pertinent de parler de déficit commercial, a déclaré Joseph Cohen, par une grande partie d’importations américaines en provenance de Chine viennent d’entreprises américaines qui opèrent dans le pays.

« Si nous importons des iPhones de Chine, c’est comptabilisé comme une importation même s’il s’agit d’une entreprise américaine, et que les profits reviennent à une firme américaine, » explique-t-elle. « Le déficit commercial est donc une unité de mesure idiote qui ne veut rien dire. »

En réalité, la guerre commerciale avec la Chine a eu l’effet inverse sur le déficit commercial que Trump a essayé de renverser, a-t-elle dit.

« Notre déficit commercial a explosé pendant le mandat de M. Trump – il est devenu encore plus grand, il n’a jamais été aussi important, » a souligné Abby Joseph Cohen. « Les entreprises américaines étant préoccupées par l’idée de l’instauration des taxes dont il parle, elles importent tout actuellement. »

En outre, en représailles, la Chine a imposé des restrictions sur les importations en provenance des Etats-Unis, en achetant par exemple du soja au Brésil plutôt qu’aux Etats-Unis.

« Les exportations de soja brésilien vers la Chine ont triplé, alors les importations de soja vers la Chine depuis les Etats-Unis ont diminué, ce qui a fait du tort aux fermiers américains. Donc les gens que M. Trump a dit vouloir aider ont en réalité été affectés. Les fermiers américains qui vendent à la Chine du soja, du maïs, du porc et d’autres produits ont tous déclaré que la demande a fortement baissé. »

Sur la dette des entreprises américaines et le Brexit

Au mois de novembre 2018, les entreprises américaines avaient augmenté leur dette à 9 milliards de dollars, ce qui, selon certains économistes, pourrait poser une menace à leur stabilité si les taux devaient augmenter et si l’économie s’affaiblissait.

Les montants importants de la dette concernent des « entreprises très fortes, » a déclaré Abby Joseph Cohen, et beaucoup de ces entreprises n’ont pas besoin d’argent. La principale crainte ne vient pas de ces entreprises, mais plutôt des entreprises plus modestes qui empruntent, a-t-elle expliqué.

Les grandes multinationales contractent actuellement des emprunts, car les taux d’intérêt sont bas, explique-t-elle, pas parce qu’ils ont besoin de cet argent. Ils empruntent à des taux faibles aujourd’hui pour leurs besoins futurs. Ce qui est inquiétant, cependant, c’est que les coûts d’emprunts étant aujourd’hui aussi faibles pour les grandes entreprises notées AAA que celles moins bien notées, ces dernières empruntent également de l’argent dans de grandes proportions.

« Les sociétés emprunteuses mal notées payent aujourd’hui quelques points de plus à peine (de taux d’intérêt) que celles très bien notées. Ça m’inquiète. Je suis inquiète que ces plus petites entreprises empruntant pour pas cher puissent avoir un problème » lorsqu’il s’agira de rembourser leur dette une fois les taux d’intérêt repartis à la hausse. « Ça, pour moi, c’est préoccupant. »

Des manifestants brandissent des pancartes et des drapeaux européens lors d’un rassemblement organisé par les pro-Européens appelant à un second référendum, dans le centre de Londres, le 23 mars 2019. (Crédit : Isabel Infantes/AFP)

Le Brexit a déjà des conséquences mondiales en raison de l’interconnexion des économies, a indiqué Joseph Cohen. « Je pense que ça créera des perturbations partout. Davantage au Royaume-Uni, de toute évidence, qu’en Europe continentale, mais ça le sera. »

Les gens ayant voté en faveur du Brexit, a estimé l’analyste, « étaient peu ou proue les mêmes que ceux qui ont voté pour Donald Trump, des gens qui avaient l’impression que l’économie ne leur était plus favorable — ceux qui perdaient leur travail ou qui n’étaient pas très bien payés, » a-t-elle expliqué. « Mais le Brexit ne va pas vraiment les aider. »

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