Au procès Merah, la douleur déchirante des parents des victimes
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Abdelkader Merah a déclaré souhaiter que son petit frère soit au paradis

Au procès Merah, la douleur déchirante des parents des victimes

“Ce n’est qu’un petit Eichmann de quartier”, a affirmé Samuel Sandler ; “Quand on tue quelqu'un gratuitement, on ne va pas au paradis”, a souligné latifa Ibn Ziaten

Les portraits des sept victimes de Mohamed Merah pendant une cérémonie de commémoration organisée par le CRIF à Toulouse, le 19 mars 2014. (Crédit : Rémy Gabalda/AFP)
Les portraits des sept victimes de Mohamed Merah pendant une cérémonie de commémoration organisée par le CRIF à Toulouse, le 19 mars 2014. (Crédit : Rémy Gabalda/AFP)

Mohamed Merah a fait plus de sept victimes : des parents et des proches sont venus le rappeler mercredi devant la cour d’assises de Paris où le frère du tueur est jugé, exprimant leur douleur intacte plus de cinq ans après les faits.

Entre larmes et colère, ils ont raconté, chacun avec leurs mots, comment ils ont appris la mort de leur proche, leur incompréhension, leur vie brisée et leur deuil impossible.

Certains ont aussi exprimé leur amertume d’avoir été traités en suspect par la police durant l’enquête, leur révolte face l’attitude d’Abdelkader Merah à l’audience et sa façon « d’instrumentaliser » l’islam.

Abdelkader Merah est jugé pour « complicité » des sept assassinats perpétrés en mars 2012 par son frère Mohamed avant d’être tué par la police. Il comparaît auprès d’un délinquant, Fettah Malki, qui a fourni l’une des armes et un gilet pare-balles utilisés par Mohamed Merah.

« L’islam, c’est la paix, pas la haine et la terreur, ce n’est pas tuer des enfants innocents. C’est vivre avec les autres, apprendre des autres, ce n’est pas convertir les autres. Il y a trop d’amalgames », a dénoncé Albert Chennouf, père d’un militaire tué à Montauban.

« J’ai beaucoup entendu parler de l’islam durant ce procès mais cette islam-là, je ne le connais pas, c’est une couverture pour une autre religion qui s’appelle le terrorisme. Tous ces jeunes qui se disent musulmans nous causent du tort. A cause d’eux, on est stigmatisé deux fois », a dénoncé Alem Legouad, sœur aînée d’un autre militaire tué à Montauban.

Une autre de ses sœurs, Radja, a dit avoir découvert à l’audience « un sixième pilier de la religion musulmane : le djihad » : « Je suis petite fille d’imam et mon grand-père ne m’a jamais inculqué ces valeurs là ».

« Il y a dans cette salle beaucoup de super-avocats mais c’est comme une scène de théâtre. Moi, c’est mes tripes que je vous donne aujourd’hui pour faire front à ces assassins », a-t-elle ajouté.

Latifa Ibn Ziaten, au centre, présidente de l'association IMAD et mère d'Imad Ibn Ziaten, soldat français assassiné par Mohamed Merah en 2012, pendant la cérémonie d'hommage à son fils, au Maroc, à M'diq, le 11 mars 2017. (Crédit : Fadel Senna/AFP)
Latifa Ibn Ziaten, au centre, présidente de l’association IMAD et mère d’Imad Ibn Ziaten, soldat français assassiné par Mohamed Merah en 2012, pendant la cérémonie d’hommage à son fils, au Maroc, à M’diq, le 11 mars 2017. (Crédit : Fadel Senna/AFP)

« Est-ce cela la loi d’Allah ? », a lancé à l’accusé sans le regarder Latifa Ibn Ziaten, mère du premier militaire tué par Merah, devenue une messagère de la paix auprès des jeunes dans les cités, les écoles et en prison.

« Est-ce qu’il ne pouvait pas aider son petit frère à prendre le bon chemin plutôt que d’en faire une bombe à retardement ? », a-t-elle demandé, ajoutant : « Quand on tue quelqu’un gratuitement, on ne va pas au paradis ».

Au cours du procès, Abdelkader Merah a déclaré souhaiter que son petit frère soit au paradis.

« Mon mari, qui est dans la salle et ma fille ont toujours été à mes côtés […], ils m’ont sortie du gouffre quand j’ai pensé à rejoindre Imad », confie en larmes la sœur unique de Imad Ibn Ziaten.

Caroline Chennouf, la veuve d’Abel Chennouf, a laissé sa mère prendre la parole « pour elle », parce qu’elle n’a pas pu parler. « Après la naissance du petit, ma fille m’a dit ‘Je ne peux plus vivre’. Elle a pris des cachets, je lui ai sorti de la bouche, je lui ai dit tu as un fils ! Il faut continuer ! »

« Je suis révolté quand il dit ouvertement qu’il n’adhère pas aux lois de la République ! Ça me révolte parce qu’il a ses propres lois, il fait la distinction entre ses propres lois et les lois de la société civile et cette distinction est dangereuse, pernicieuse, elle ouvre à la terreur », a lancé à la cour le frère aîné d’Ibn Ziaten.

Autre victime à témoigner, Loïc Liber, ex-militaire au 17e régiment parachutiste de Montauban. Seul survivant de la tuerie du 15 mars dont il est sorti tétraplégique, il a exprimé par vidéotransmission, mais sans image, d’une voix essoufflée, l’insupportable « cauchemar » qu’est devenue sa vie.

« Il a suffi d’une balle pour que mon corps change. J’avais de la joie de vivre quand j’étais debout et l’espace d’un éclat, de quelques secondes où un homme m’a tiré dessus dans le dos comme un lâche, j’ai été dans un fauteuil électrique et sous assistance respiratoire. C’est terrible, je souffre beaucoup ». « Ce procès ne me rendra pas mon corps, mais je serai plus serein en me disant que justice aura été faite, que les crimes ne restent pas impunis dans notre pays », a-t-il expliqué.

Plusieurs membres de la famille Sandler, dont un père, Jonathan, « qui était ravi de venir enseigner à Toulouse », et ses deux enfants, Arieh, « un petit garçon sage qui faisait le bonheur de ses grands-parents », et Gabriel, « que j’appelais monsieur Coca-Cola parce qu’il adorait ça », ont été tués par Mohamed Merah à l’école juive Ozar Hatorah le 19 mars, ont également exprimé leur souffrance.

Samuel, père et grand-père des trois victimes, a commencé par raconter ses souvenirs d’enfance, pendant la Seconde Guerre mondiale. « Quand j’étais enfant, je jouais avec des soldats de plomb. Mes parents me disaient de faire attention à un petit soldat en particulier, parce qu’il appartenait à mon cousin Jeannot, qui habitait au Havre », raconte-t-il.

« En mars 1943, la police est venue arrêter Jeannot, qui est parti vers les camps de la mort. Et pendant des années, j’ai été hanté par cette injustice. Mais je me suis consolé en me disant qu’en France, jamais plus on ne tirerait sur des petits parce qu’ils sont juifs. Jusqu’au 19 mars 2012…. »

Ému mais concentré, Samuel Sandler, évoque aussi sa petite-fille, « la survivante » : « Quand elle prend l’avion, elle se dit qu’elle se rapproche un peu de son père. »

Il parle ensuite de Mohamed Merah. « L’assassin de mes enfants était fier de ses actes, il les a filmés. Depuis ce jour-là, c’est une souffrance d’entendre son nom pour toutes les victimes. Moi je ne le prononce pas, ce serait lui donner une once d’humanité. » Sans regarder le box, d’où Abdelkader Merah ne le quitte pas des yeux, le témoin glisse son avis : « Son frère est pour moi un maître à penser, un maître à tuer. Un petit Eichmann des quartiers. »

A la demande du président, Samuel Sandler donne des nouvelles de sa belle-fille, « remariée » et qui vit désormais à Jérusalem, où sont enterrés son mari et ses enfants. En les évoquant à nouveau, le grand-père interroge : « Comment exécuter un enfant avec une tétine à la bouche ? C’est le mal absolu. »

La sœur de la mère des victimes, Orly Haïm, a raconté combien la « maison des Sandler » avait fêté la naissance d’Arieh, tué à 5 ans, comme une victoire sur les nazis car leur lignée n’allait pas s’éteindre.

« Chez nous, on dit que celui qui sauve une vie sauve l’humanité, a-t-elle rappelé. Alors je vous laisse imaginer le contraire. »

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