Aux Etats-Unis, des « héros » se révèlent dans les fusillades
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Aux Etats-Unis, des « héros » se révèlent dans les fusillades

Si e message de prévention semble commencer à être intégré, l'héroïsme fait l'objet de récupération de la part des pro-armes à feu, qui "glorifient" le droit à l'auto-défense

La synagogue Habad de Poway, en Californie, après une fusillade, le 27 avril 2019 (Crédit : SANDY HUFFAKER / AFP)
La synagogue Habad de Poway, en Californie, après une fusillade, le 27 avril 2019 (Crédit : SANDY HUFFAKER / AFP)

Dans la noirceur des fusillades, récurrentes aux Etats-Unis, l’attitude héroïque d’Américains ordinaires apporte une lueur d’espoir, à défaut de progrès tangibles pour endiguer la violence des armes à feu.

Kendrick Castillo, un élève de 18 ans tué mardi dans l’attaque contre son école de la banlieue de Denver, s’est « jeté » sur l’un des deux tireurs, a assuré mercredi une de ses camarades de classe, Nui Giasolli, sur la chaîne NBC.

Trois autres garçons ont fait de même, « ça nous a donné le temps de plonger sous nos bureaux, de nous protéger ou de quitter la pièce », a ajouté l’adolescente, en les remerciant pour leur « héroïsme ».

L’un d’eux, Brendan Bialy, s’est engagé il y a quelque temps dans les Marines en vue d’une incorporation cet été. « Son courage (…) aux dépens de sa propre sécurité est admirable et source d’inspiration », ont commenté les forces armées dans un communiqué.

Une semaine plus tôt, un étudiant de 21 ans au physique athlétique, Riley Howell, a « mis à terre » un tireur qui venait d’ouvrir le feu sur le campus de son université, à Charlotte en Caroline du Nord.

Des étudiants et des professeurs quittent les bâtiments avec les mains en l’air après une fusillade sur le campus de l’Université de Caroline du Nord, Charlotte, à University City, Charlotte, le 30 avril 2019.(Crédit : Logan Cyrus / AFP)

Son acte de bravoure a donné le temps à la police d’intervenir et de limiter l’ampleur du drame. Mais le jeune homme, touché à trois reprises, figure parmi les deux victimes de la tuerie.

Le chef de la police locale Kerr Putney a salué son « sacrifice ». Il « a fait exactement ce que nous entraînons les gens à faire : vous courez, vous vous cachez et vous vous protégez, ou bien vous faites face à l’assaillant », a-t-il expliqué. « N’ayant aucun endroit pour fuir ou se cacher, il a fait le dernier choix ».

Le 27 avril, alors qu’un tireur a ouvert le feu sur une synagogue de Californie, à Poway, près de San Diego, Lori Gilbert-Kaye, 60 ans, a été tuée.

Lori Gilbert-Kaye qui a été tuée dans une fusillade à la synagogue du comté de San Diego le 27 avril 2019, (Facebook)

Audrey Jacobs, une activiste communautaire qui était une amie de la défunte, a raconté que cette dernière avait couru vers le rabbin Mendel Goldstein, le fils du rabbin Yisroel Goldstein, pour le protéger de son corps, « pour prendre la balle et sauver sa vie ».

Jonathan Morales, un agent armé du Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis, qui a récemment découvert ses racines juives et qui faisait partie des fidèles de la synagogue Habad de Poway, a également fait preuve d’héroïsme face à John Earnest, le tireur.

Le rabbin Yisroel Goldstein a relaté le déroulement la fusillade et expliqué que l’arme d’Earnest s’était bloquée. A ce moment, Oscar Stewart, un vétéran de l’armée de 51 ans, et Morales tentèrent de maîtriser l’homme armé. Morales a également réussi à ouvrir le feu et à le poursuivre. Jonathan Morales avait été félicité par le président américain sur Twitter.

« Il n’était peut-être pas en service, mais ses compétences dans le domaine de l’application de la loi étaient bien réelles ! », a écrit Donald Trump.

Six mois plus tôt, à Pittsburgh, dans l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire américaine, un tireur a fait 11 morts dans la synagogue Tree of Life.

Effet d’entraînement

La réaction de ces jeunes gens montre que le message de prévention en trois étapes martelé par les autorités, « courir, se cacher, se battre », commence à être intégré, déclare à l’AFP le professeur de sciences politiques Robert Spitzer.

« Savoir que les personnes qui s’interposent parviennent souvent à arrêter un tireur, même quand elles ne sont pas armées, encourage les autres à agir », ajoute-t-il. « Elles nourrissent aussi l’espoir qu’il est possible d’avoir un impact » sur ces situations, estime cet enseignant à l’Université de Cortland.

Les promoteurs d’un marché des armes plus régulé relèvent toutefois que personne ne devrait avoir à se sacrifier pour empêcher un bain de sang.

L’association Everytown For Gun Safety a rendu hommage dans un tweet à Kendrick Castillo et Riley Howell, et appelé les parlementaires américains à s’opposer au lobby des armes National Rifle association (NRA) « afin que les élèves n’aient plus à s’opposer à des tireurs ».

La puissante NRA note tous les candidats aux élections et finance la campagne de ceux qui défendent son point de vue, exerçant ainsi un contrôle important sur les élus, notamment républicains.

Malgré les drames récurrents, aucune réforme significative du marché des armes à feu n’a jamais été adoptée aux Etats-Unis, où la violence continue de se déchaîner. Selon le site Gun violence archives, 115 fusillades ont fait plus de quatre blessés chacune depuis le 1er janvier.

La sénatrice Dianne Feinstein a, pour sa part, réintroduit un projet de loi qui fixerait à 21 ans l’âge minimal requis pour se porter acquéreur d’un fusil d’assaut, après la fusillade dans la synagogue de Poway.

Récupération

Dans ce contexte, les actes héroïques peuvent aussi faire l’objet de récupération de la part des défenseurs des armes à feu, qui « glorifient » le droit à l’auto-défense, relève le sociologue Gregg Carter.

Fin 2017, un ancien soldat avait massacré 25 personnes, dont une femme enceinte, lors de la messe dominicale dans une église texane. En sortant du bâtiment, il avait été pris en chasse par Stephen Willeford, un voisin de 55 ans, armé d’un fusil AR-15.

Celui-ci avait réussi à blesser le tueur et avait permis aux forces de l’ordre de l’interpeller.

Son « courage » avait été salué par Donald Trump, un fervent défenseur du droit au port d’armes. Si Stephen Willeford n’avait pas été armé, « on aurait eu des centaines de morts de plus », avait affirmé le président républicain.

Le 26 avril, les deux hommes se sont croisés à la convention annuelle de la NRA.

A cette occasion, le locataire de la Maison Blanche a redit que de nombreuses vies auraient pu être sauvées dans la salle de concert parisienne du Bataclan, où un attentat jihadiste a fait 90 morts le 13 novembre 2015, si « une personne avait eu une arme de l’autre côté ».

Debra Kamin et Gabrielle Birkner ont contribué à cet article.

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