Ces deux non-Juifs sont des stars du théâtre yiddish
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Ces deux non-Juifs sont des stars du théâtre yiddish

Quand on ne leur présente pas des mariages arrangés, Caraid O’Brien et Shane Baker traduisent et adaptent des histoires de la culture yiddish pour la scène

Shane Baker,à gauche et  Caraid O’Brien dans 'Dieu de vengeance', la production actuelle de la  New Yiddish Rep. (Crédit : Ronald L. Glassman/via JTA)
Shane Baker,à gauche et Caraid O’Brien dans 'Dieu de vengeance', la production actuelle de la New Yiddish Rep. (Crédit : Ronald L. Glassman/via JTA)

NEW YORK (JTA) — L’acteur vétéran Shane Baker a joué dans trois productions de « Dieu de vengeance », une pièce yiddish classique de Sholem Asch sur l’histoire d’une famille propriétaire d’une maison close et de la relation lesbienne entretenue par la fille du foyer.

Cette pièce, qui a été pour la première fois mise en scène en 1906 et qui se joue actuellement à guichets fermés au New York’s Theatre de la St. Clement’s Church, résonne encore aujourd’hui comme un traité sur la moralité, la religion et la sexualité.

Lorsque Baker annonce brusquement, en yiddish, à l’attention de Sarah, son épouse (interprétée avec charme et justesse par Caraid O’Brien) qu’il veut acquérir un nouveau rouleau de Torah, ses mots frappent vraiment fort.

Mais voilà la vraie surprise : Tandis que Baker et O’Brien se trouvent au premier plan de la culture yiddish et de la scène théâtrale, aucun des deux acteurs n’est juif.

Baker, 48 ans, qui a grandi dans une famille qui fréquentait l’église épiscopale à Kansas City, s’est illustré dans les pièces de théâtre juives depuis le milieu des années 1990. Il est également le premier directeur non-juif du Congress for Jewish Culture, une organisation qui permet à des productions en yiddish d’être présentées sur scène partout dans le monde.

Il enseigne aussi dans un atelier de travail consacré au théâtre Yiddish à l’institut de recherche juive YIVO ‘Institute for Jewish Research’ tout en assurant des cours au Workmen’s Circle, une organisation qui promeut la culture juive et donne des cours de yiddish.

O’Brien, 42 ans, a grandi à Boston et fait remonter les racines de sa famille à Galway et aux îles d’Aran en Irlande. Elle a traduit de multiples pièces du yiddish vers l’anglais (dont « Dieu de vengeance », même si l’interprétation actuelle est faite en yiddish) et a donné des cours d’histoire du théâtre yiddish. Elle est en train de terminer un livre consacré à Seymour Rexite, ancienne star de la scène yiddish connue pour avoir traduit dans cette langue des chansons issues de la culture pop et de Broadway, qui est également son ami et mentor.

Caraid O’Brien, à gauche, et Shane Baker reconnaissent que nombreux sont ceux qui sont surpris d'apprendre leur passion pour le théâtre yiddish (Crédit : New Yiddish Rep/Jordan P. McAfee/via JTA)
Caraid O’Brien, à gauche, et Shane Baker reconnaissent que nombreux sont ceux qui sont surpris d’apprendre leur passion pour le théâtre yiddish (Crédit : New Yiddish Rep/Jordan P. McAfee/via JTA)

Baker et O’Brien admettent que les gens sont souvent surpris de découvrir des non-Juifs nourrissant une telle passion pour le yiddish. Ils indiquent pourtant que cet intérêt est le même que celui qui peut être porté à toute culture qui n’est pas la nôtre.

« Personne n’est surpris si un Ecossais étudie le français ou si un Allemand étudie le russe », a dit Baker à JTA au cours d’un entretien téléphonique. « Pourquoi est-ce ça choque tellement qu’un non-Juif étudie le yiddish ? Cela reflète, d’une certaine manière, une sorte de complexe d’infériorité concernant le yiddish ».

‘Personne n’est surpris si un écossais étudie le français ou si un Allemand étudie le russe’

Aussi vrai que cela puisse être, il est néanmoins rare de nos jours d’entendre quelqu’un parler le yiddish sans avoir grandi dans une communauté orthodoxe haredi. En plus de cela, le théâtre Yiddish – qui a connu son apogée à la fin du 19e et au début du 20e siècle – représente bien plus qu’une niche artistique. Mais il y a seulement deux compagnies théâtrales en yiddish sur la scène new-yorkaise : la ‘New Yiddish Rep’, initiatrice de ce « Dieu de Vengeance », et le ‘National Yiddish Theater Folksbiene’.

Et pourtant – si une salle comble à l’occasion d’un froid dimanche après-midi peut seulement indiquer quelque chose – cette production du « Dieu de Vengeance », qui se joue jusqu’au 26 mars, a trouvé un public particulièrement réceptif.

Le directeur artistique de la compagnie 'National Yiddish Theatre Folksbiene' Zalmen Mlotek (Autorisation)
Le directeur artistique de la compagnie ‘National Yiddish Theatre Folksbiene’ Zalmen Mlotek (Autorisation)

La pièce gravite autour du buzz causé par le prochain lancement d' »Indécent » à Broadway, écrit par la lauréate du prix Pulitzer Paula Vogel, qui fait la chronique du drame réel qui a entouré « Dieu de Vengeance ».

Lorsque la pièce est arrivée à New York en 1923 après avoir connu le succès en Europe, elle a présenté le premier baiser entre protagonistes de même sexe de l’histoire de Broadway – et a été par conséquent interdite après l’arrestation du producteur et des acteurs pour obscénité.

Le fait que plusieurs comédiens de cette production de « Dieu de vengeance » sont d’ancien hassidiques a également fait des vagues.

Mais le théâtre yiddish souffre encore de stéréotypes.

« Lorsque je suis arrivé dans le monde du théâtre new-yorkais, les gens ne savaient rien du théâtre yiddish ou ils avaient cette idée que c’était une blague, ou une sorte de mélodrame bidon », explique O’Brien.

Quand il a commencé à se rendre à des événements culturels yiddish, Baker dit avoir été approché par des groupes de femmes juives qui se demandaient s’il en viendrait éventuellement à se convertir au judaïsme. Il a plus tard découvert qu’elles utilisaient ce qu’il appelle leur « radar shidduchim » – qu’elles tentaient, en d’autres mots, de trouver des hommes prêts à vivre des mariages arrangés.

'Di Goldene Ken' ("une fiancée en or") mis en scène par la National Yiddish Theatre Folksbiene. C'est une opérette de 1923 qui se joue au Musée du patrimoine juif de New York. (Crédit : Ben Moody/JTA)
‘Di Goldene Ken’ (« une fiancée en or ») mis en scène par la National Yiddish Theatre Folksbiene. C’est une opérette de 1923 qui se joue au Musée du patrimoine juif de New York. (Crédit : Ben Moody/JTA)

O’Brien note que son apparition – ponctuée par des cheveux d’un aspect rouge vif – peut parfois troubler certains groupes de locuteurs yiddish.

« On a une conversation, en yiddish, puis à la fin de la conversation ils vont me dire : ‘Mais vous parlez yiddish ?' », se souvient-elle. « Ils ne peuvent simplement pas comprendre que ça puisse arriver ».

‘On a une conversation, en yiddish, puis à la fin de la conversation ils vont me dire : ‘Mais vous parlez yiddish ?’

O’Brien explique qu’elle a été la première fois fascinée par cette langue en lisant les histoires traduites du lauréat du prix Nobel Isaac Bashevis Singer alors qu’elle était encore au lycée. Elle a dévalisé les deux étagères de la bibliothèque publique consacrées à la littérature yiddish et elle est tombée amoureuse d’autres auteurs juifs comme Saul Bellow, Bernard Malamud et Chaim Grade.

Elle a perçu des connexions avec la culture et la littérature irlandaise : le même vivacité d’esprit, le sens de l’humour et de l’auto-dérision et parfois l’influence suffocante de la religion.

O’Brien a alors étudié la littérature yiddish à l’Université de Boston. Au cours de sa dernière année, tout en fouillant les archives du théâtre yiddish à Harvard, elle est tombée sur un ouvrage de Joseph Buloff, une ancienne star du théâtre yiddish. Là-bas, un bibliothécaire lui a suggéré de rencontrer l’épouse de Buloff, Luba Kadison, qui vivait à New York.

Le célèbre auteur en yiddish Shalom Aleichem, dont le centenaire était le 22 mai 2016, assis à son bureau (Crédit : autorisation YIVO Institute for Jewish Research)
Le célèbre auteur en yiddish Shalom Aleichem, dont le centenaire était le 22 mai 2016, assis à son bureau (Crédit : autorisation YIVO Institute for Jewish Research)

Kadison, ancienne vedette de la Tameuse Trouple Vilna – l’une des compagnies théâtrales en yiddish les plus célèbres de l’entre-deux-guerres – devait devenir l’un des mentors d’O’Brien. Tous deux se rencontraient toutes les semaines pour évoquer des scripts en yiddish et débattrent de leurs projets en cours.

« Ce n’était pas vraiment une rencontre entre une non-juive et une juive avec Luba », explique O’Brien « C’était une rencontre entre une artiste et une artiste ».

‘ »Ce n’était pas vraiment une rencontre entre une non-juive et une juive avec Luba », explique O’Brien « C’était une rencontre entre une artiste et une artiste »‘

Baker, également, a été encadré par Kadison chaque semaine. Son intérêt pour le théâtre yiddish était né lorsqu’il a vu une pièce au début des années 1990 avec Mina Bern. Enthousiasmé par sa performance, il avait voulu échanger avec elle après le spectacle – mais la langue avait été une barrière.

Inspiré, Baker avait alors décidé d’apprendre le yiddish et a bientôt commencé à rencontrer Bern régulièrement, qui l’a aidé à créer des liens avec la scène du théâtre yiddish (lui présentant aussi des gourmandises juives, comme les tzimmes et les sandwiches au pastrami).

Lorsque les représentations du « Dieu de vengeance » seront terminées, O’Brien mettra la touche finale à son livre sur Rexite. Baker reviendra à son adaptation des histoires de Sholem Aleichem qu’il ordonne sous la forme de scénettes d’humour pour le Congrès de la culture juive. Les deux continueront à promouvoir davantage la culture et la langue pour laquelle ils ont eu un véritable coup de foudre.

« Avec le bon choix de matériel et de marketing, et d’exposition », affirme Baker, « il y a un formidable potentiel de croissance pour la culture yiddish ».

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