Cet homme a – littéralement – écrit le livre sur l’antisémitisme du Labour
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Cet homme a – littéralement – écrit le livre sur l’antisémitisme du Labour

Les lecteurs de l’étude écrite par Dave Rich sur ce tournant imprévisible pris par la gauche sur quatre décennies sont largement présents dans l’auditoire des meetings de campagne du parti dans tout le pays

Dave Rich, chef de la CST (Community Security Trust). (Autorisation : CST)
Dave Rich, chef de la CST (Community Security Trust). (Autorisation : CST)

LONDRES — Alors que s’achève une longue querelle qui a duré tout l’été pour la direction du parti du Labour au Royaume-Uni entre Jeremy Corbyn et son challenger Owen Smith, un certain nombre de gens ont été aperçus annotant un petit livre de poche à la couverture voyante.

Le premier livre – précurseur – de Dave Rich, « the Left Jewish Problem : Jeremy Corbyn, Israël and Antisemitism » [« Le problème juif de la Gauche : Jeremy Corbyn, Israël et l’antisémitisme” ] n’aurait pu être publié à un moment plus approprié, dans le sillage d’une contestation autour du leadership du parti et à la veille de la conférence annuelle du parti du Labour.

Il n’est pas surprenant que les membres de l’auditoire réunis lors des discours aient utilisé le livre de Rich comme une source permettant de retracer la position extraordinaire que le parti britannique du Labour a adopté aujourd’hui.

Alors qu’il était le parti naturel autour duquel gravitait la communauté juive, le nouveau message toxique délivré par le Labour a éloigné les Juifs de tout le pays, détournant ceux qui avaient pourtant longtemps et traditionnellement voté en glissant dans l’urne un bulletin du Labour au cours de leurs vies adultes.

En même temps, la “nouvelle politique” du Labour a attiré une vague de fond formée d’individus plus jeunes, qui avaient souvent renoncé à voter, mais qui ont été enthousiasmés par les idées avancées par Corbyn et son cercle proche – en dépit du fait que 172 des Parlementaires du Labour aient désavoué la direction de Corbyn.

Rich est directeur-adjoint des communications à la Community Security Trust (CST) et chercheur associé au Pears Institute d’Etudes de l’antisémitisme au Birkbeck College de l’Université de Londres. Son livre est né de sa thèse en doctorat et présente une documentation remarquable et méthodique de la croissance de l’antisémitisme de l’extrême gauche au Royaume-Uni.

La couverture du livre : 'problème juif de la gauche' (Crédit : Autorisation Biteback Publishing)
La couverture du livre : ‘problème juif de la gauche’ (Crédit : Autorisation Biteback Publishing)

“Le problème juif de la gauche” explore les quatre dernières décennies et son message surprenant pour les plus jeunes lecteurs est que le soutien apporté par l’extrême gauche à la cause palestinienne – qui a mené finalement à l’antisémitisme dorénavant ancré dans les rangs du Labour – a pris ses racines non pas au sein du parti, mais dans le parti aujourd’hui disparu des Young Liberals, la branche jeunesse du Labour.

C’est l’éphémère président des Young Liberals, Louis Eaks, qui s’est trouvé à la tête de cette campagne. Eaks est décédé au début des années 1990 mais son nom est devenu synonyme d’attaques contre Israël et d’agression verbales à l’encontre des Juifs en tant qu’éditeur de magazines radicaux tels que Free Palestine.

Rich affirme que Eaks était “l’antisioniste le plus enthousiaste et le plus déterminé de l’organisation [des Young Liberals]… Et il a probablement fait plus que quiconque pour faire de la Palestine une question majeure aux yeux de la Gauche britannique”.

Rich a méticuleusement traqué les acteurs principaux qui ont permis l’apparition du discours anti-israélien au Royaume Uni il y a 35-40 ans. Un grand nombre d’entre eux, des étudiants activistes de haut rang, restent encore éminents dans les cercles politique et médiatique et se sont entretenus avec Rich.

Ironie de l’histoire, Colin Talbot, du Groupe Marxiste International, décrit par Rich comme ayant appartenu à l’une des lignes les plus dures et les moins vouées à la compromission, est aujourd’hui professeur de politique gouvernementale à l’Université de Manchester. Encore cette semaine, Talbot s’est querellé avec un étudiant Corbyniste, appelant l’Université à le sanctionner à l’issue d’une dispute âpre concernant la signification du concept de “néo-libéralisme”.

Talbot a, pour sa part, totalement changé d’avis quant à la situation au Moyen-Orient. Au mois de mai, cette année, il avait ainsi écrit :

« Quiconque appelle à la destruction d’Israël, même ‘avec bienveillance’, est en pratique un antisémite”

Dave Rich

“Ce n’est pas une grande surprise que ce qui commence en tant qu’anti-sionisme pro-palestinien puisse de manière aisée se transformer en haine antisémite des Juifs. L’augmentation des attaques antisémites au Royaume-Uni et en France au cours des dernières années démontre que nous avons un problème.

Pour Jeremy Corbyn, il y a un problème : Est-ce qu’il s’exprime clairement en faveur de la défense du droit d’Israël à l’existence, est-ce qu’il dit que le sionisme n’est pas un racisme, et qu’une solution à deux Etats est dorénavant la seule qui soit viable ? Ou est-ce qu’il, comme il semble l’avoir fait dans le passé, soutient implicitement (l’ancienne) OLP et la position de l’extrême-gauche qui prône le renversement d’Israël afin de créer une nouvelle Palestine ‘non-sioniste’ ?

« De mon point de vue, il ne résoudra pas le problème entretenu par le Labour envers l’antisémitisme jusqu’à ce qu’il déclare avec clarté que le soi-disant anti-sionisme est majoritairement une couverture pour un antisémitisme qui ne dit pas son nom et que quiconque appelle à la destruction d’Israël, même ‘avec bienveillance’, est en pratique un antisémite. »

Dans le passé, Talbot s’était joint à une délégation importante envoyée au Moyen-Orient par le syndicat de la National Union of Students (NUS) en août 1977, dans un effort de négociation d’une politique définitive en vue de la conférence de la NUS organisée cette année-là au mois de décembre. Le GUPS — the General Union of Palestinian Students — et l’Union des Etudiants Juifs avaient aidé à fournir les itinéraires au Liban et en Israël.

Une délégation de l'union nationale des étudiants au Liban et en Israël pendant l'été 1977. À l'extrême gauche, Colin Talbot du groupe marxiste international; troisième à gauche, Trevor Phillips, secrétaire national NUS et à l'extrême droite, David Aaronovitch, le vice président du NUS (Crédit : Autorisation Talbot)
Une délégation de l’union nationale des étudiants au Liban et en Israël pendant l’été 1977. À l’extrême gauche, Colin Talbot du groupe marxiste international; troisième à gauche, Trevor Phillips, secrétaire national NUS et à l’extrême droite, David Aaronovitch, le vice président du NUS (Crédit : Autorisation Talbot)

Comme l’établit Rich, “ce groupe de haut-niveau inhabituel… avait rencontré Abu Jihad du Comité Central du Fatah ainsi que des représentants d’autres factions israéliennes. En Israël, ils avaient rencontré l’ancienne Première ministre Golda Meir et un futur Premier ministre, Yitzhak Shamir ; le maire de Ramallah, Karim Khalif; et les activistes anti-sionistes israéliens Israel Shahak et Leah Tsemel de Matzpen.”

La délégation du NUS était apparue en raison de la politique nommée “No Platform” sur les campus universitaires britanniques, politique qui devait devancer la résolution adoptée par l’Assemblée Générale des Nations unies en 1975, qui déclarait que le sionisme était « une forme de discrimination raciste et raciale ».

Même si la résolution des Nations unies avait été abrogée en 1991, ses répercussions sur les étudiants britanniques s’étaient incarnées par le biais d’une déclaration émise par la Gauche selon laquelle il ne devait y avoir “aucune plate-forme pour les racistes et les fascistes” dans les campus.

Si le sionisme était du racisme, continuait l’argumentaire, alors il n’y avait aucune possibilité offerte aux sociétés juives de fonctionner dans le cadre des syndicats étudiants. Les étudiants juifs se virent alors interdits de syndicats s’ils devaient continuer à affirmer leur soutien à Israël.

Alex Chalmers était jusqu'à récemment le co-président de l'Oxford University Labour Club avant de démissionner pour protester contre l'antisémitisme répandu au sein de celui-ci. (Crédit : Facebook)
Alex Chalmers était jusqu’à récemment le co-président de l’Oxford University Labour Club avant de démissionner pour protester contre l’antisémitisme répandu au sein de celui-ci. (Crédit : Facebook)

“Le vote anti-sioniste de l’ONU est probablement le moment le plus important dans l’histoire de l’anti-sionisme de l’extrême-gauche de l’après-guerre”, explique Rich.

Et il écrit que comme devaient le découvrir les étudiants, “la politique No Platform était supposée être un outil permettant d’empêcher les fascistes violents d’opérer sur les campus, mais elle a été utilisée en réalité de manière beaucoup plus large ».

Ceux qui s’intéressent aux racines du soutien de l’anti-sionisme par la gauche peuvent découvrir de nombreuses sources internationales, englobant le monde arabe et l’Union Soviétique.

Mais Rich affirme que cela a été beaucoup plus simple au Royaume-Uni.

“Ici, l’anti-sionisme a commencé dans le cadre du sentiment libéral, anti-colonial, anti-apartheid — Il a toujours eu un foyer libéral, un langage libéral. Ce n’est pas quelque chose qui s‘est infiltré depuis l’extrême-gauche. Elle a joué son rôle, mais le pays a toujours été traditionnellement libéral dans ses origines », déclare-t-il.

Le leader du parti Travailliste, Jeremy Corbyn, salue ses partisans alors qu'il s'apprête à rencontrer le président américain, Barack Obama, lors d'un événement dans le centre de Londres, le 23 avril 2016. (Crédit photo : AFP/Justin Tallis)
Le leader du parti Travailliste, Jeremy Corbyn, salue ses partisans alors qu’il s’apprête à rencontrer le président américain, Barack Obama, lors d’un événement dans le centre de Londres, le 23 avril 2016. (Crédit photo : AFP/Justin Tallis)

C’est trop simple, estime Rich, “de dire que tout le monde est antisémite et qu’ils nous détestent tous. Vous devez comprendre la pensée politique et ce qui est sous-jacent. On peut spéculer sur qui, dans le monde anti-sioniste, est motivé, consciemment ou inconsciemment, par l’antisémitisme, mais ce n’est pas le cas pour beaucoup de gens. Vous devez comprendre leurs motivations et leurs politiques. D’un côté, la gauche a toujours cultivé une tradition émancipatrice et démocratique qui a combattu l’antisémitisme et le racisme, mais elle a également en son sein une tradition totalitaire et non démocratique qui contient et qui encourage l’antisémitisme. Il faut traiter le problème à ce niveau-là, vous ne pouvez pas vous contenter de commander tout le monde ».

Rich pense qu’il y a eu, au cours des 15 dernières années, une propagande et un activisme constants et extrêmement incendiaires” à l’extrême-gauche.

« L’antisémitisme anglais a été normalisé et les plaintes concernant le sujet ont été exclues ».

« Nous pouvons spéculer sur qui est motivé, consciemment ou inconsciemment, par l’antisémitisme mais ce n’est pas le cas pour beaucoup de gens »

Dave Rich

Rich n’est donc aucunement surpris par l’augmentation des réponses de base apportées par les Juifs face à l’antisionisme, avec un certain nombre de groupuscules qui se mettent en place partout dans le pays.

Et en effet, reconnaît Rich, il y a une tradition honorable de militantisme citoyen dans la communauté juive, principalement parmi ceux qui furent des activistes de la communauté juive soviétique.

“Peut-être que cette tradition s’est un peu perdue, mais elle est en train de revenir. Mais je pense qu’il est important que la campagne soit réalisée de la bonne façon. Elle ne doit pas être bruyante ou hystérique ; elle doit faire la distinction entre les gens qui haïssent Israël et qui veulent en fin de compte le détruire et ceux qui ont une inquiétude humanitaire authentique et qui vient du cœur pour les Palestiniens et qui veulent voir la paix. Le mouvement anti-isréalien englobe un large spectre d’individus et il est important pour nous de voir la différence », dit-il.

Il y a “vraiment beaucoup de Gauches différentes’, explique Rich, “et il y a encore beaucoup de gens à Gauche qui veulent combattre l’antisémitisme. Je ne pense pas que nous devrions admettre l’idée que la Gauche “Stop the war” [Cessez la guerre] et que celle du Momentum [les militants issus du cercle proche de Jeremy Corbyn] sont la seule vraie gauche, et que tous les autres seraient des fascistes d’extrêmes-droite. C’est l’insulte qu’ils utilisent. Il y a une présomption de mauvaise foi et de malhonnêteté de tous les côtés”.

La députée britannique juive du parti travailliste Ruth Smeeth lors de la publication du rapport sur l'antisémitisme dans son parti à Londres, le 30 juin 2016 (Crédit : Capture d'écran YouTube)
La députée britannique juive du parti travailliste Ruth Smeeth lors de la publication du rapport sur l’antisémitisme dans son parti à Londres, le 30 juin 2016 (Crédit : Capture d’écran YouTube)

La conclusion de Rich est que, toutefois, le plaidoyer et la rhétorique extrêmes utilisés contre l’Etat d’Israël auront toujours un impact sur les Juifs britanniques, « d’une manière qui est antisémite”. Et sans aucun doute, dit-il, “certains à gauche ne reconnaissent pas l’antisémitisme même lorsqu’il sort de leur propre bouche.”

Et il ajoute que le Labour devra décider comment – et si – regagner les Juifs qui se sont détournés de lui et dont la relation avec le parti « s’est effondrée » au cours des 12 derniers mois.

“Je ne supporte plus d’entendre Jeremy Corbyn dire qu’il condamne toutes les formes d’antisémitisme et de ne pas voir d’action entreprise”, dit Rich. « Commander un rapport assez superficiel [le rapport Chakrabarti] puis ne vraiment mettre en oeuvre aucun de ses résultats, cela ne compte pas.

“Une interprétation indulgente serait qu’ils [le cercle de proches de Corbyn] ne comprennent tout simplement pas », dit-il. « Une interprétation cynique est qu’ils comprennent et qu’ils trouvent cela très utile. Je ne me sens pas dans la position de dire laquelle de ces interprétations est correcte.”

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