Cette femme qui a tenu l’Allemagne pour responsable du suicide de son père
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Cette femme qui a tenu l’Allemagne pour responsable du suicide de son père

Dans ses mémoires familiales, Emanuel Rosen évoque la vie et la mort tragiques de son grand-père après une immigration ratée en Israël et suite aux persécutions nazies de 1930

Hugo et Lucie Mendel sur le balcon de leur appartement de Tel Aviv avant le suicide de Hugo, en 1957. (Autorisation : Emanuel Rosen)
Hugo et Lucie Mendel sur le balcon de leur appartement de Tel Aviv avant le suicide de Hugo, en 1957. (Autorisation : Emanuel Rosen)

Lorsque Emanuel « Manu » Rosen était adolescent, dans les années 1960, il a raconté la blague suivante à sa mère Mirjam : « Tu sais que tomber d’un grand immeuble, ça ne tue pas ? C’est le contact avec le trottoir qui va faire la différence. »

Mirjam n’a pas ri. En fait, son visage s’est assombri. Ce n’est que des décennies plus tard que Rosen a compris pourquoi sa mère, habituellement si encline à s’esclaffer, n’avait rien trouvé de drôle à ce qu’il avait considéré comme une plaisanterie pleine d’esprit.

À ce moment-là et à l’insu de Rosen, Mirjam était déjà engagée dans une longue bataille judiciaire avec l’Allemagne afin d’obtenir une indemnisation pour sa famille après le suicide de son père, Hugo Mendel, en 1957 à Tel Aviv. Mirjam tentait de prouver que la mort que son père s’est donnée alors qu’il était en Israël, plus de 20 ans après avoir émigré d’Allemagne, avait été directement causée par les persécutions nazies – en particulier en raison de sa fin de carrière couronnée de succès dans le juridique, et des conséquences qui en avaient découlé.

Dans la Palestine mandataire britannique, puis en Israël, Mendel a été incapable de s’adapter à la culture, d’apprendre l’hébreu ou de continuer à travailler dans le domaine juridique. Ses tentatives de se lancer dans les affaires ont échoué, et il a sombré dans un état de profonde anxiété et de dépression. Il a fini par se jeter d’un escalier élevé dans un immeuble de la rue Allenby à Tel Aviv.

La mort de Mendel et le procès qui s’en est suivi sont au cœur des nouvelles mémoires familiales de Rosen, If Anyone Calls, Tell Them I Died.

Lucie et Hugo Mendel avec leur fille Miriam en Allemagne avant leur immigration dans l’État pré-Israël, en 1933. (Autorisation : Emanuel Rosen)

Le livre tire son titre de cette phrase que la mère de Rosen utilisait régulièrement en s’adressant à ses enfants avant sa sieste quotidienne de l’après-midi. Un trait d’humour un peu sombre de la part d’une jeune femme qui avait perdu son mari, un officier militaire, d’une crise cardiaque soudaine, puis son père qui s’était suicidé – deux décès frappants qui s’étaient succédés en l’espace de quelques années.

Sans père ni grand-père depuis leur plus jeune âge, Rosen et sa grande sœur Eva ont été élevés par Mirjam, avec l’aide de sa mère Lucie.

La cause de la mort d’Hugo n’avait jamais été clairement énoncée et, à l’adolescence, Rosen était lui-même si concentré sur sa propre vie – comme le sont tous les jeunes de cet âge – qu’il n’a pas prêté attention aux efforts livrés par sa mère dans sa bataille contre l’Allemagne sur le front des tribunaux. Il l’entendait et la voyait taper frénétiquement sur la machine à écrire qu’elle utilisait pour travailler en plus de son emploi de secrétaire juridique et gagner ainsi un complément de revenu – un ouvrage dont il ne saisissait guère l’importance et qu’il évoquait avec légèreté sous le nom « le travail de ma mère, mais en allemand ».

‘If Anyone Calls, Tell Them I Died’ écrit par Emanuel ‘Manu’ Rosen. (Crédit : Amsterdam Publishers)

« Quand elle a gagné le procès, elle m’a simplement dit qu’Oma (grand-mère) avait reçu de l’argent pour indemniser tous les problèmes de santé d’Opa, parce qu’ils en étaient responsables. Je me souviens qu’elle était si fière », explique Rosen.

Dans une interview réalisée depuis son domicile de Menlo Park, en Californie, Rosen raconte à quel point il avait été surpris d’apprendre, bien des années plus tard, que son grand-père s’était suicidé.

« Lorsque ma mère nous a rendu visite à Berkeley à la fin des années 1980, elle a mentionné son suicide avec désinvolture, comme si j’étais déjà au courant », explique Rosen.

« Peut-être pensait-elle qu’elle nous l’avait dit, mais ma sœur aussi a également été surprise », ajoute-t-il.

La mère de Rosen a ensuite proposé de lui donner le dossier, contenant tous les documents relatifs à son action en justice contre l’Allemagne. Mais Rosen – entrepreneur, écrivain affairé et en charge de sa famille – n’avait guère le temps de s’y intéresser à l’époque. Lorsqu’il a retrouvé le dossier après la mort de sa mère, en 1992, il a vu qu’elle avait noté de sa main qu’il devait être remis à Mechtild Brand, une Allemande qui avait écrit un livre sur les Juifs de Hamm, la ville où les Mendel avaient vécu.

Mirjam Mendel Rosen et son employeur de longue date, l’avocat d’origine allemande Erwin Lichtenstein à Tel Aviv. Lichtenstein a aidé Rosen dans sa plainte contre l’Allemagne. (Autorisation : Emanuel Rosen)

Et à l’aide de documents et d’objets contenus dans une boîte dont il a hérité de sa mère, ainsi que du dossier juridique qui a été finalement traduit par Brand, Rosen est parvenu, petit à petit, à reconstituer le puzzle du suicide de son grand-père.

Rosen, 68 ans, ignorait à quel point sa mère s’était battue pendant près de dix ans – elle a déposé plainte au début du procès d’Adolf Eichmann en 1961 – pour prouver que les nazis avaient tué son père, « comme s’ils l’avaient tué dans les camps ».

Emanuel Rosen avec sa sœur aînée, Eva, pour le portrait annuel de Pourim à Tel Aviv, en 1957. (Autorisation : Emanuel Rosen)

Dans un premier temps, un tribunal allemand a accepté l’avis d’un psychiatre, Friedrich Panse, qui a déclaré qu’il n’y avait pas eu de relation de cause à effet entre les événements de 1933 (l’éviction de Mendel de sa profession par les nazis et son départ ultérieur pour la Palestine) et sa mort. (Panse a envoyé des personnes souffrant de troubles mentaux à la mort pendant la période nazie et, après la guerre, a continué à enseigner et à examiner des victimes de crimes nazis qui avaient développé des maladies mentales.)

Mirjam a fait appel. Par ailleurs, une affaire jugée par le plus haut tribunal d’Allemagne, en 1965, a fait jurisprudence – ce qui devait jouer en sa faveur. Un pharmacien juif allemand, Wolfgang Freund, s’était enfui à Shanghai, en Chine, avant d’immigrer en Australie. Il s’est suicidé en 1954 et sa famille a demandé à l’Allemagne une indemnisation. Le tribunal s’est rangé du côté de la famille, déclarant que « les persécutions [subies sous le régime nazi] ont diminué la résistance psychologique de Freund ».

En outre, à partir de décembre 1967, Mirjam a pu compter sur le docteur Walter Ritter von Baeyer. Psychiatre et professeur à l’université de Heidelberg, il a été désigné par le tribunal pour donner son avis d’expert.

Mirjam Mendel Rosen avec ses enfants Eva et Emanuel à la fin des années 1950. (Autorisation : Emanuel Rosen)

« Von Baeyer était spécialisé dans la psychologie des victimes de persécutions et, par conséquent, il était capable d’identifier un cas de dépression en résultant lorsqu’il en voyait un », écrit Rosen.

Le tribunal a pris en considération la jurisprudence et le nouvel avis d’expert, ainsi que d’autres preuves et témoignages, et en novembre 1969, il a finalement – après sept ans et cinq mois – déterminé que l’Allemagne était responsable et redevable de la mort d’Hugo Mendel.

(Le Times of Israël s’est tourné vers la Claims Conference, qui répond aux demandes matérielles de réparation des familles ou des survivants juifs de la Shoah, pour savoir s’il y a eu d’autres plaintes similaires à celles déposées par Mendel et Freund – une interrogation restée sans réponse.)

Même si Rosen comprend aujourd’hui mieux le combat juridique de sa mère, une partie de l’histoire reste un mystère. En 1956, Hugo et Lucie Mendel ont fait une longue visite en Allemagne. Cela a été la première fois qu’ils y étaient retournés depuis leur départ forcé en 1933.

À l’issue de ce voyage, le grand-père de Rosen a été conforté dans sa certitude que « You can’t go home again » – « il est impossible de retourner chez soi », comme l’avait affirmé en 1940 le titre d’un roman de Thomas Wolfe. Déjà au milieu de la soixantaine, il était devenu évident pour Mendel que le rêve de retourner en Allemagne et de travailler à nouveau comme avocat s’était effacé à jamais.

« Je ne sais pas avec certitude pourquoi ils y sont retournés », dit Rosen qui, en 2003, a retracé les démarches entreprises par ses grands-parents depuis leur retour en Allemagne afin de mieux comprendre leurs motivations.

Emanuel ‘Manu’ Rosen. (Autorisation)

« Peut-être que mon grand-père préparait son suicide et qu’il voulait simplement voir l’Allemagne une dernière fois. Ou peut-être était-ce simplement pour prendre des vacances, pour revoir les gens qu’ils connaissaient et qui avaient réussi à reconstruire leur carrière là-bas. Quoi qu’il en soit, le fait que mon grand-père ait été confronté de visu à ce qu’aurait pu être sa vie semble avoir été trop lourd pour lui », a déclaré Rosen.

Le voyage n’a fait qu’amplifier le sentiment de Mendel de n’appartenir ni à son lieu de naissance ni à sa patrie d’adoption. Quelques mois plus tard, il s’est ôté la vie.

Comme son grand-père, Rosen a fini par vivre dans un pays autre que son pays natal : il s’est installé aux États-Unis, il y a 38 ans. Contrairement à son grand-père, Rosen a le sentiment d’appartenir à plus d’un endroit, et la technologie lui permet de garder de plus en plus facilement le contact avec Israël.

« Ce qui a tué mon grand-père, c’est qu’il n’appartenait ni à l’Allemagne, ni à Israël. Il n’avait sa place nulle part », conclut Rosen.

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