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Cinq réflexions sur l’attentat de l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, 30 ans après

Des manifestants se sont réunis pour commémorer les 29 victimes de l'explosion ; le ministre de la Justice Gideon Saar a dénoncé les négociations sur l'accord nucléaire iranien

Des pompiers et des secouristes fouillent les débris après une attaque terroriste contre l'ambassade d'Israël à Buenos Aires, en Argentine, le 17 mars 1992. (Crédit : Don Rypka/AP)
Des pompiers et des secouristes fouillent les débris après une attaque terroriste contre l'ambassade d'Israël à Buenos Aires, en Argentine, le 17 mars 1992. (Crédit : Don Rypka/AP)

BUENOS AIRES (JTA) — Au centre de la ville, à 14h50 heure locale, une sirène fait entendre son hurlement. Les cloches sonnent à l’église Mater Admirabilies, située devant l’ancien bâtiment qui hébergeait l’ambassade israélienne, à l’angle des rues Arroyo et Suipacha.

Ensuite, il y a une minute de silence. Puis vingt-deux noms sont lus devant les 2000 personnes environs réunies auprès d’une estrade, sur laquelle une tribune a été dressée.

14h50, c’est l’heure exacte à laquelle une voiture piégée avait explosé devant l’ambassade israélienne, il y a trente ans, ici même. Un attentat qui avait fait 29 personnes (notamment sept qui n’ont jamais été identifiées publiquement), qui avait aussi fait des centaines de blessés et gravement endommagé plusieurs immeubles environnants. Plus de deux ans plus tard, plus de 80 personnes avaient perdu la vie au cours d’une attaque à la bombe similaire perpétrée devant le centre communautaire juif de l’AMIA.

L’attaque de la mission israélienne avait déstabilisé la communauté juive d’Argentine et l’attentat à la bombe de l’AMIA avait entraîné sa colère – jamais les auteurs n’ont été pleinement présentés devant les juges dans les décennies qui se sont succédées depuis et les membres du gouvernement argentin ont été accusés de couvrir des éléments de l’enquête qui incrimineraient des agents du Hezbollah, soutenu par l’Iran.

Témoignant de la gravité avec laquelle le gouvernement israélien considère cet attentat à la bombe survenu à l’ambassade, le ministre de la Justice israélien Gideon Saar a pris la parole lors de ce rassemblement commémoratif. Il a utilisé cette tribune pour dénoncer l’Iran et l’accord sur le nucléaire que les États-Unis et les autres puissances mondiales sont actuellement en train de renégocier.

« C’était une attaque contre mon pays, mais c’était aussi une attaque contre l’Argentine, ce pays où mon père est né et où il a grandi », a déclaré Saar en évoquant l’attentat. « Nous avons l’obligation morale de poursuivre ceux qui ont commis cet acte méprisable. Nous demandons à ce qu’ils soient traduits en justice pour leurs crimes contre l’Humanité… le seul objectif de l’Iran, avec l’accord nucléaire, est de se libérer des sanctions, d’obtenir des fonds pour renforcer le terrorisme et l’instabilité dans la région et dans le monde. Combien de temps allons-nous devoir encore attendre que justice soit faite ? », a-t-il interrogé.

Des manifestants rassemblés à Buenos Aires pour marquer le 30è anniversaire de l’attentat à la bombe contre le centre communautaire juif de l’AMIA, le 17 mars 2022. (Crédit :Juan Melamed/JTA)

Malgré la chaleur et le soleil de cette fin d’été, il règnait dans le rassemblement une atmosphère silencieuse et sombre. Des élèves d’écoles juives locales sont venus avec leurs enseignants, brandissant des drapeaux argentin et israélien. Certaines personnes portaient des masques, d’autres non, mais ils tentaient de respecter les règles de distanciation sociale.

Plusieurs membres du cabinet argentin étaient là aussi : le ministre de la Justice, Martin Soria, qui a pris la parole devant la foule ; le ministre des Affaires étrangères Santiago Cafiero, le ministre de l’Intérieur Wado de Pedro, le ministre de la Défense Jorge Taiana et le maire de Buenos Aires, Horacio Rodriguez Larreta.

Nous nous sommes entretenus avec certaines personnes présentes qui ont partagé leurs pensées avec nous sur ce moment historique. Leurs réponses ont été légèrement révisées à des fins de clarté.

Marta Stocker, 64 ans, médecin

Je suis médecin, j’ai quarante ans de carrière derrière moi. Je vis devant l’ancienne ambassade, à l’Edificio Bencich, un ancien palais. Je me trouvais très précisément là, au quatrième étage [elle désigne du doigt la fenêtre où elle était] quand la bombe a explosé.

Marta Stocker. (Crédit : Juan Melamed/via JTA)

Je me souviens que c’était une journée très agréable, une belle journée… Une belle journée comme les autres… puis il y a eu l’horreur… Quand je me souviens de cette journée, c’est de l’horreur dont je me rappelle. J’ai d’abord cru que c’était une explosion due au gaz, que quelque chose avait explosé dans un bâtiment.

Je me souviens encore du bruit, de l’odeur, de l’explosion, des morts, du verre brisé, de tous les décombres, de tous ces bruits : je me souviens encore très exactement de chaque détail parce que c’est comme gravé en moi… Ca va au-delà de ce qu’il est possible d’imaginer.

Je pense à l’Ukraine et je me dis : ‘Mais comment peut-on guérir après une bombe ? » Je veux dire qu’en Europe ou en Israël, peut-être qu’il y a des gens qui savent ce que c’est, qui savent que quelque chose peut arriver du ciel et s’abattre, mais pas ici, pas ici…

Je suis venue aujourd’hui pour laisser une fleur pour toutes les victimes qui ont perdu la vie ici – et même pour moi. Je suis devenue une personne très différente après l’explosion de cette bombe.

Jonas Papier, 52 ans, photographe et enseignant

Jonas Papier, qui se trouvait dans le secteur pendant l’attaque, lors de l’événement de commémoration. (Crédit : Juan Melamed/JTA)

J’étais dans le coin, dans un taxi. On a entendu une explosion et je me suis trouvé sous le choc. Quelques minutes plus tard, j’ai dit au chauffeur de taxi de me laisser là, sans savoir réellement pourquoi. J’ai commencé à marcher vers l’endroit de l’explosion, guidé par la colonne de fumée qui s’élevait de là-bas.

J’ai deux amis qui, à l’époque, étaient employés par l’ambassade et qui se trouvaient à l’intérieur du bâtiment quand il a explosé, ils s’appellent Martin et Noam – et, par magie, je les ai vus tous les deux s’extraire des décombres. Ils étaient blessés mais leur état général était bon, et ils étaient probablement sous le choc. Mais ils sont restés pour aider les autres.

Je pense que trente ans après, ces blessures nous ont transformées, que nous sommes devenues des personnes différentes. Parce qu’on ne peut pas vivre avec des blessures et de la rancœur mais qu’il est également impossible d’oublier et que l’attentat a eu des conséquences dans la manière où nous nous lions les uns aux autres.

Mariela Ivanier, 53 ans, professionnelle dans le milieu du marketing

J’étais dans un centre commercial à proximité, le Patio Bullrich, au moment de l’explosion. Un moment très étrange : on a entendu une explosion mais il ne nous est pas venu à l’esprit qu’il s’agissait d’une bombe. Il était impossible qu’une bombe explose ici, à Buenos Aires.

Je me suis dirigée vers le bruit et je me suis retrouvée devant le bâtiment. Et c’est là qu’on a réalisé qu’il venait de se passer quelque chose de dramatique, d’unique.

Malheureusement, pas grand-chose n’a changé et deux ans plus tard, l’AMIA a subi un autre attentat à la bombe terroriste. Le temps a passé [après 1992] et on avait le sentiment qu’il y avait une attaque menée contre l’Argentine, pas seulement contre la communauté juive.

Il y a des blessures qui ne guérissent jamais. Et c’est un bon exemple de ça.

Carolina Majlis, 48 ans, directrice-adjointe de l’école juive Natan Gesang

Les élèves de l’école juive Natan Gesang au rassemblement. (Crédit : Juan Melamed/JTA)

En tant qu’institution juive, nous enseignons à nos élèves l’intégrité et le pluralisme sur la base des connaissances que nous avons acquises sur notre histoire et sur nos traditions.

Participer à des rassemblements comme celui-là, c’est l’exercice de notre mémoire en tant que membres du peuple juif – mais aussi en tant que membre actif de la société argentine – de manière à ce que ce genre d’action violente qui vient menacer l’Humanité ne ne reproduise jamais.

Je pense que le temps ne guérit pas les blessures, mais qu’il ne les approfondit pas et que ces faits doivent être commémorés de manière à ce qu’ils ne se reproduisent pas. La mémoire et la transmission d’une génération à l’autre aide à promouvoir la construction d’un monde meilleur.

Jack Terpins, 73 ans, président du Congrès juif d’Amérique latine

Jack Terpins, président du Congrès juif d’Amérique latine. (Autorisation LAJC/via JTA)

Je ne pense pas qu’il y ait un risque d’un autre attentat comme celui-là dans la région mais nous devrons travailler dur dans tous les pays de la région – les choses sont différentes en Argentine, au Brésil, au Mexique ou au Chili.

Je pense que ces pays se tiennent aux côtés d’Israël et je suis sûr qu’aucun pays de la région n’a de proximité avec le terrorisme. Mais nous avons besoin que les alertes rouges qui sont actuellement émises par Interpol concernant les Iraniens accusés dans l’attentat de l’AMIA restent en place. Nous demandons avec force aux autorités compétentes de s’en assurer.

Et nous avons besoin de justice. La justice continue d’être une priorité pour l’intégrité de la société argentine, pour la sécurité des communautés juives de la région et pour respecter la mémoire des victimes.

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