Comment Israël a accueilli les Juifs des terres arabes – histoires d’espions
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Comment Israël a accueilli les Juifs des terres arabes – histoires d’espions

Un nouveau livre raconte l'histoire de la section arabe de Palmach et de ses jeunes agents mizrahis - célèbres pour leur capacité à traverser les frontières sans être repérés

Le nouveau livre de Matti Friedman’ : 'Spies of No Country: Secret Lives at the Birth of Israel." (Crédit : Mary Anderson/Algonquin Books/via JTA)
Le nouveau livre de Matti Friedman’ : 'Spies of No Country: Secret Lives at the Birth of Israel." (Crédit : Mary Anderson/Algonquin Books/via JTA)

Au début de son nouveau livre, Matti Friedman écrit que « le temps passé avec d’anciens espions n’est jamais du temps perdu ». Lorsqu’il était allé rencontrer Isaac Shoshan dans son domicile de la banlieue de Tel Aviv, Friedman ne savait pas à quoi s’attendre – mais il savait que de cet entretien pourrait sortir quelque chose de bon.

« Il était alors un homme très âgé qui m’arrivait aux épaules », raconte Friedman à JTA. « Il m’a raconté une histoire de 1948 que je n’avais jamais entendue auparavant et j’ai dû m’entretenir avec lui plusieurs fois avant de comprendre ce qu’il me disait. De là, je me suis dirigé vers d’autres sources. J’ai consulté des dossiers qui avaient été déclassifiés et j’ai eu accès à des témoignages oraux enregistrés par les autres participants de la section arabe ».

Le résultat ?

C’est un livre qui s’intitule Spies of No Country: Secret Lives at the Birth of Israel, (« Espions d’aucun pays : vies secrètes à la naissance d’Israël »), qui raconte l’histoire captivante des tous premiers espions israéliens – de jeunes Juifs originaires de pays arabes qui parvenaient à franchir les frontières sans jamais être détectés. Ils faisaient partie de la « section arabe » du Palmach, la force de défense qui existait avant l’Etat d’Israël et qui allait devenir par la suite Tsahal.

Spies of No Country suit l’histoire d’Isaac et celle de trois autres hommes : Gamliel Cohen, Havakuk Cohen et Yakuba Cohen. Rien ne les liait – Cohen est un nom de famille commun – et pourtant ils auront tous les trois partagé l’expérience des Juifs mizrahis arrivés dans un pays où la majorité des Juifs étaient originaires de l’Europe de l’est.

Comme l’explique Friedman, « dans le mouvement sioniste de l’époque – on parle ici de la période qui a précédé 1948 – presque tout le monde était européen, ou européen de l’Est. Neuf Juifs sur 10 étaient d’origine européenne. La communauté des Juifs en provenance des territoires musulmans était marginale, et ses membres ne ressemblaient pas à des Juifs. Ils parlaient l’arabe et pratiquaient une forme différente de judaïsme. Le mouvement sioniste ne savait pas quoi faire d’eux. Ils étaient parfois considérés comme intéressants ou exotiques mais la plupart du temps, ils étaient dédaignés et laissés de côté ».

Dans le monde naissant des renseignements israéliens et dans un pays dans lequel les Mizrahim se plaignent encore aujourd’hui de discrimination, les héros du livre avaient vu leur identité de Juifs arabes respectée pour la toute première fois.

« C’est très précisément ce qui rendait ces types marginaux – leur identité arabe – qui leur avait permis de pénétrer dans le saint des saints, le Palmach, », explique Friedman.

Friedman, journaliste et contributeur au New York Times, est né à Toronto et vit dorénavant à Jérusalem. Entre 2006 et 2011, il a été journaliste et rédacteur du bureau de l’Associated Press dans la ville sainte. Son premier livre, The Aleppo Codex, racontait l’histoire d’un manuscrit antique de la Bible qui avait atterri dans une grotte d’Alep, en Syrie, et son deuxième ouvrage, Pumpkinflowers était consacré à son expérience dans un avant-poste éloigné situé au sud du Liban dans les années 1990, alors qu’il faisait partie d’un groupe de soldats.

Spies of No Country est la chronique de la vie de ces agents sous-couverture dans des communautés arabes variées pendant la période qui aura précédé la guerre de l’Indépendance israélienne, en 1948. Après la fondation d’Israël, les espions seront délégués à Beyrouth, au Liban, où ils se feront passer pour des réfugiés palestiniens.

Isaac Shoshan (au premier plan) et Havakuk Cohen au Liban vers 1949 (Autorisation : Isaac Shoshan)

Comme l’écrit Friedman, « rétrospectivement, nous comprenons que ces hommes avaient trouvé leur chemin dans l’une des seules voies du mouvement sioniste où leur identité avait de la valeur ». La double identité, affirme-t-il avec conviction, a toujours fait partie de la vie des Juifs. Mais c’est particulièrement le cas pour les Juifs arabes.

« C’était leur arme secrète », dit Friedman dans l’entretien. « Ceux qui avaient fondé la Section arabe étaient des Britanniques et ils avaient bien compris que l’usurpation ethnique était impossible. Un grand nombre d’officiers britanniques avaient agi sous couverture en Grèce pendant la guerre. S’ils avaient pu duper les Allemands, ils n’étaient jamais parvenus à tromper les Grecs. C’était une tâche véritablement compliquée ! Mais les Juifs de Palestine offraient cette opportunité unique. Parmi les Juifs, certains pouvaient se faire passer pour des ressortissants de n’importe quelle nationalité : pour des Polonais, des Allemands, des Arabes – et cela parce qu’ils disposaient bel et bien de ces doubles identités. C’est ce qui fit d’eux de si bons espions et ce qui explique la réussite des renseignements israéliens au cours des toutes premières années de l’Etat ».

Ils refusaient pourtant de se qualifier d’espions ou d’agents, explique Friedman.

« Ils avaient choisi à la place un mot particulier qui existe en hébreu et en arabe mais qui n’a aucun équivalent en français. Ce mot, mistaarvim en hébreu ou mustaaribin en arabe, peut se traduire par ‘celui qui s’assimile à un Arabe’, » poursuit-il.

« Mistaarvim tire son origine de quelque chose de plus profond. C’est un mot ancré dans la vie des Juifs des pays arabes, en fait. A Alep, par exemple, il y a deux communautés juives. L’une se qualifie de séfarade, les séfaradim : ces Juifs expulsés d’Espagne en 1492. La seconde a toujours vécu à Alep, avant l’islam, avant le christianisme. Elle a adopté l’arabe et la culture arabe : mistaarvim.”

Le terme est encore utilisé aujourd’hui en Israël (Friedman évoque « Fauda« , la série israélienne à succès diffusée sur Netflix, où les commandos sous couverture arabophones sont le parfait exemple des mistaarvim contemporains.)

Nous apprenons à connaître les quatre hommes en suivant leurs histoires – depuis leur formation à leurs exploits sous couverture et jusqu’à leur retour en Israël. Gamliel, originaire de Damas, avait été le premier agent envoyé à l’étranger et il se présentait comme étant le propriétaire d’un magasin à Beyrouth. Yakuba, le seul parmi les quatre à être né à Jérusalem, avait « un tempérament de feu et était allergique à toute discipline ». Havakuk, du Yémen, était mort à l’âge de 24 ans. Friedman lui a d’ailleurs dédicacé son ouvrage.

Puis il y a Isaac – celui qui deviendra finalement le plus familier pour le lecteur. Il y a sa relation complexe avec Georgette, une habitante de Beyrouth. Il y a ses entraînements puis son retour en Israël en 1950. Un passage est particulièrement frappant – celui où Isaac se remémore le rituel arabe des ablutions, ou wudu.

Isaac Shoshan aux environs de 1950 (Autorisation : Isaac Shoshan)

« Tout cela était si profondément ancré dans l’esprit d’Isaac qu’il a pu me monter le wudu dans sa cuisine, soixante-dix ans plus tard – les mains, la bouche, les narines, le visage – puis commencer sa prière comme s’il était allé à la mosquée dans la matinée », écrit Friedman.

Friedman souligne que ces hommes n’avaient pas fréquenté d’écoles d’espionnage et qu’ils avaient suivi un entraînement très rudimentaire – le Mossad n’existait pas, pas plus que l’Etat, et la section arabe était « très ad-hoc« . Friedman raconte comment ces hommes ont appris les prières musulmanes, les façons de parler locales ainsi que la manière dont ils se comportaient sur les marchés arabes, dans des villes mélangées telles que Jérusalem et Haïfa.

« Il est difficile de se rappeler aujourd’hui, en 2019, combien tout cela était improvisé et chaotique. Personne ne savait que l’Etat serait fondé en 1948. Une chose que j’adore dans cette histoire », continue Friedman, « est le manque total de préparation. Ils improvisaient en permanence ! »

Et cette improvisation aura son revers : la moitié des agents de la Section arabe fut en effet arrêtée et exécutée.

Friedman estime que Spies of No Country est une histoire relevant de « l’anti-Mossad ». Pourquoi ?

« Dans le monde de la mythologie de l’espionnage, il y a toujours l’idée d’une grande opération qui change le cours des événements », explique-t-il. « Dans le monde réel, les espions ne comprennent pas ce qu’il se passe. Ce sont des personnalités imparfaites qui évoluent dans l’ombre et leur rôle, dans les événements, est très équivoque. Ils ne sont pas ces agents qui procèdent à des explosions susceptibles de modifier entièrement le cours d’une guerre », dit-il.

La section arabe était formée d’un « grand nombre de jeunes qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient ». Ce qui, selon Friedman, est un récit d’espionnage plus authentique que ce que peuvent penser des esprits nourris à la culture pop.

Ce qui ne signifie pas pour autant que Friedman n’apprécie pas les classiques du genre : Son livre préféré est La Taupe, de John le Carré – car c’est un « roman d’espionnage incroyable avec un complot compliqué parfaitement assemblé ».

Friedman espère que, dans l’ensemble, les lecteurs sauront tirer une idée fondamentale de Spies of No Country : celle que pour comprendre Israël, il faut l’appréhender en tant que pays du Moyen-Orient.

« On vient encore en Israël avec des histoires très européennes pour comprendre sa formation » – comme celles de Theodor Herzl, des kibboutzim ou de la Shoah – « mais ces récits n’expliquent pas Israël en 2019. On ne va pas très loin avec ces vieilles histoires parce que la moitié des Juifs viennent du monde musulman. Si on veut comprendre Israël, il faut prendre ses distances avec les histoires venues d’Europe », conclut l’auteur.

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