Comment Nixon voulait freiner les ambitions nucléaires israéliennes
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Comment Nixon voulait freiner les ambitions nucléaires israéliennes

Un mémorandum de Kissinger rendu public, datant de 1969, révèle les préoccupations américaines devant le programme nucléaire israélien

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

L'ancien président américain Richard Nixon. (National Archives & Records Administration, public domain)
L'ancien président américain Richard Nixon. (National Archives & Records Administration, public domain)

Des documents de l’administration Nixon, récemment révélés, indiquent que les États-Unis étaient préoccupés par le programme nucléaire israélien et cherchaient à convaincre Jérusalem de signer le Traité sur la non-prolifération d’armes nucléaires (TNP), un document qu’Israël n’a toujours pas signé à ce jour.

Le rapport officiel de 1 100 pages, qui couvre des réunions de 1969 à 1976 et détaille la stratégie américaine sur le programme israélien, a été mis au jour quelques semaines après la signature de l’accord nucléaire entre les P5+1 et l’Iran.

Le mémorandum du 19 juillet 1969 du conseiller à la sécurité nationale d’alors Henry Kissinger au président Richard Nixon décrit l’approche proposée envers Israël, et montre un intérêt à rendre public le programme nucléaire israélien.

Israël aujourd’hui encore confirme sa politique d’ « ambiguïté nucléaire » – ne niant ni ne confirmant sa possession d’armes nucléaires.

Le mémorandum souligne les désaccords entre les chefs d’état-major, le ministère de la Défense et le Département d’Etat sur les demandes à soumettre à Israël et la question de la menace de suspendre son approvisionnement en armes. Tous ont convenu, toutefois, qu’exhorter Israël à signer le TNP était une priorité absolue.

Kissinger, quant à lui, a cherché à garder l’information sur les efforts nucléaires israéliens sous couvert, soutenant que « la connaissance du public [du programme nucléaire d’Israël] est presque aussi dangereuse que la possession elle-même. »

« Ce que cela signifie est que, tandis que nous pourrions idéalement mettre un terme à une possession israélienne réelle, ce que nous voulons vraiment, au minimum, serait empêcher que la possession d’Israël devienne un fait international établi, » écrit-il.

Le soutien était généralisé pour faire pression sur Israël de signer le TNP d’ici la fin de l’année, même si Kissinger souligne que cela n’empêcherait pas Israël de développer secrètement des armes nucléaires.

« Tout le monde était d’accord sur le fait que, au minimum, nous voulons qu’Israël signe le TNP. Non pas parce que la signature ne ferait aucune différence sur le programme nucléaire israélien, Israël pouvant produire des ogives clandestinement », dit le mémo.

« La signature d’Israël, cependant, nous offrirait une question à soulever publiquement devant le gouvernement israélien – un moyen d’ouvrir la discussion. Cela engagerait également publiquement Israël à ne pas acquérir d’armes nucléaires. »

Photo des années 1960 de l'installation nucléaire de Dimona (Flash 90 / National Security Archive US)
Photo des années 1960 de l’installation nucléaire de Dimona (Flash 90 / National Security Archive US)

L’administration américaine a également requis « un accord bilatéral sur les intentions nucléaires d’Israël parce que le TNP n’est pas assez précis ».

Sur les différentes garanties exigées d’Israël, les diverses branches de la défense étaient divisées.

Les chefs d’état-major et le Département de la Défense ont déclaré que la livraison de jets Phantom américains devrait dépendre de l’accord d’Israël de freiner son programme balistique. Le Département d’Etat a déclaré les Etats-Unis ne devaient pas utiliser les Phantoms comme condition.

Les chefs d’état-major « ont estimé que si le programme d’Israël était révélé, nous devrions être en mesure de dire que nous avons tout fait en notre pouvoir pour empêcher Israël de devenir une puissance nucléaire », tandis que le ministère de la Défense estimait que « nous pourrions vivre avec l’existence d’armes nucléaires israéliennes à condition qu’elles ne sont pas déployées. »

Le Département d’Etat, quant à lui, croyait que « nous devrions essayer d’empêcher Israël de poursuivre son programme d’armes nucléaires ».

Washington a également fixé un objectif d’empêcher Israël de développer son programme balistique « Jericho », soutenant que les missiles étaient principalement conçus pour transporter des ogives nucléaires et n’avaient aucun autre usage qui justifiait le programme.

Dans le cadre du plan, une réunion de l’ambassadeur d’Israël aux États-Unis Yitzhak Rabin avec le Secrétaire adjoint à la Défense David Packard et le secrétaire suppléant Elliot Richardson a été initiée.

« Si Rabin essaye de faire obstruction, Richardson et Packard devraient indiquer exactement ce que nous voulons et préciser que l’absence de réponse israélienne soulèvera des questions sur notre capacité de continuer à répondre à la demande d’armes de la part d’Israël, » a suggéré Kissinger.

Le mémo décrit « le dilemme auquel nous sommes confrontés » si les Etats-Unis devaient mettre fin à leur approvisionnement en armes de l’Etat juif.

« Notre problème est qu’Israël ne nous prendra pas au sérieux sur la question nucléaire, à moins qu’ils croient que nous sommes prêts à refuser quelque chose dont ils très grand besoin – les Phantoms ou, pire encore, l’ensemble de leur relation d’approvisionnement militaire avec nous », dit-il.

« D’autre part, si nous suspendons les Phantoms et qu’ils diffusent ce fait aux Etats-Unis, nous serons face à une énorme pression politique. Nous serons dans une position indéfendable si nous sommes incapables de dire pourquoi nous suspendons les avions. Pourtant, si nous expliquons notre position publiquement, nous serons les responsables de la révélation par Israël de son armement nucléaire, avec toutes les conséquences internationales que cela implique. »

Le Premier ministre Yitzhak Rabin accompagné par Henry Kissinger vers une réunion avec le président Ford à la Maison Blanche, juin 1975. (Yaakov Sarre/GPO)
Le Premier ministre Yitzhak Rabin accompagné par Henry Kissinger vers une réunion avec le président Ford à la Maison Blanche, juin 1975. (Yaakov Sarre/GPO)

Trois jours plus tard, une note de Nixon approuvait le plan, mais « empêchait spécifiquement de lier explicitement, à ce stade, la livraison d’armes conventionnelles à la réponse israélienne sur la question nucléaire ».

Selon les documents, la rencontre entre Rabin, Packard et Richardson a eu lieu le 29 juillet.

Rabin a cité la déclaration de l’ancien Premier ministre Levi Eshkol selon laquelle Israël examinait le TNP, comme il l’avait indiqué précédemment, et ne ferait pas d’autres commentaires.

En outre, « Rabin a affirmé qu’il voulait clarifier qu’il n’acceptait pas l’affirmation des États-Unis selon laquelle Israël a la capacité de construire des armes nucléaires ».

Dans une note à Nixon en octobre 1969, Kissinger semble se résigner devant le fait qu’Israël ne signerait pas le TNP de manière imminente.

« Ce que nous devons établir, je crois, est un engagement israélien empêchant les armes nucléaires israéliennes de devenir un facteur connu et de compliquer encore plus la situation israélo-arabe », a-t-il écrit.

Il a ensuite offert une alternative, qui « aurait pour effet de demander aux Israéliens d’accepter en privé l’obligation clé de signer le TNP, tout en leur laissant plus de temps pour régler leur position sur les aspects plus généralement dérangeants du traité (par exemple, des garanties et une renonciation publique à l’option nucléaire. »

Nixon a approuvé la recommandation.

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