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Craignant la crise, laïcs et religieux rédigent un nouveau manifeste israélien

Le document, écrit par diverses personnalités et dont le contenu a été dévoilé au domicile de David Ben Gurion, cherche à définir ce que signifie le fait d'avoir un "État juif"

Polly Bronstein s'exprime dans l'appartement de Ben Gurion à Tel Aviv, le 10 septembre 2023. (Crédit : Guy Anto)
Polly Bronstein s'exprime dans l'appartement de Ben Gurion à Tel Aviv, le 10 septembre 2023. (Crédit : Guy Anto)

L’ancienne habitation de David Ben Gurion, à Tel Aviv, est un musée exigu, de la taille d’un appartement, dont le principal couloir est une bibliothèque sombre où s’entassent les livres. Ce qui n’est pas l’endroit le plus idéal pour lancer un manifeste politique en direction d’un large public.

Mais Alan Feld, un investisseur de premier plan dans le secteur israélien des hautes-technologies en pleine expansion, insiste là-dessus : Aucun lieu autre que la modeste habitation du premier Premier ministre israélien n’était mieux adapté au dévoilement, dimanche, d’une nouvelle charte sociale qui, espère-t-il avec ses co-signataires, sera en mesure d’aider à résoudre les problématiques en suspens sur le rôle tenu par le judaïsme au sein de l’État juif. C’est Feld qui a organisé cet événement.

« Cette question qui couve toujours remonte à la Déclaration d’indépendance, dont Ben Gurion avait été l’un des auteurs et aujourd’hui, elle est vraiment au cœur du conflit qui divise Israël depuis neuf mois », explique Feld, 61 ans, qui est né au Canada et qui vit en Israël depuis 30 ans.

« Avant les Grandes fêtes et avant une semaine qui sera décisive pour l’État d’Israël, nous revenons à la table de travail pour terminer cette tâche », déclare le rabbin David Stav, autre signataire de la charte, qui dirige l’influent groupe rabbinique Tzohar, qu’un grand nombre d’Israéliens considèrent comme une alternative au Grand rabbinat, ultra-conservateur. Stav fait ici référence à une audience de la Cour suprême, mardi, qui pourrait entraîner une crise constitutionnelle dans la mesure où elle est consacrée aux capacités du gouvernement à limiter l’autorité des juges.

La nouvelle charte est un pamphlet de 650 mots intitulé « Le principe du judaïsme consensuel dans l’État d’Israël ». Parmi les 51 signataires, des rabbins orthodoxes modérés et des laïcs comme Polly Bronstein, une activiste grandement opposée au plan de refonte du système judiciaire israélien qui est avancé par le gouvernement, et cheffe d’un groupe de gauche, Darkenu.

Présenté par ses créateurs comme un compromis conclu entre les Juifs laïcs, qui craignent la coercition religieuse, et les Juifs dévots, qui s’inquiètent de ce que leurs coreligionnaires n’en viennent à s’éloigner de leur héritage, le document comprend onze points qui risquent probablement de repousser les laïcs les plus véhéments.

Alan Feld s’exprime dans l’habitation de Ben Gurion à Tel Aviv, le 10 septembre 2023. (Crédit : Guy Anto)

Un passage promet que les adolescents juifs israéliens seront « instruits sur le Judaïsme, notamment en matière d’histoire, de religion et de culture ». » Un autre déclare que l’État est le foyer national des Juifs, que ses symboles seront juifs et que ses institutions « respecteront la halakha« , ou loi juive orthodoxe.

La charte comprend aussi des segments auxquels les Juifs les plus religieux pourraient s’opposer, avec notamment un statut égalitaire pour les courants juifs non-orthodoxes et l’autonomie « des villes et des régions » concernant la question du respect du Shabbat.

Elle indique également que tous les citoyens effectueront un service national obligatoire de deux ans – une référence à l’exemption de service militaire dont bénéficient des dizaines de milliers d’étudiants en yeshiva, une exemption qui avait commencé par une dispense, en 1948, qui ne concernait qu’environ 400 personnes lorsque Ben Gurion l’avait acceptée.

La charte rejette également toute tentative « d’écrire des lois religieuses en utilisant la coercition ».

Les visiteurs de l’habitation de Ben Gurion, à Tel Aviv, écoutent parler Alan Feld, le 10 septembre 2023. (Crédit : Guy Anto)

Eilam Leshem, jeune activiste présent dans le groupe d’une cinquantaine de personnes invitées au lancement de la charte par les organisateurs de l’événement, a patiemment attendu, pendant la présentation, de pouvoir poser une question déterminante au moment des échanges qui ont suivi la lecture du document. « On est en train de faire disparaître la démocratie par la loi, en ce moment », a-t-il déclaré. « Il me semble donc que la priorité immédiate est de bloquer cette initiative non-démocratique, on pourra ensuite peut-être régler tout ça ».

Un grand nombre des opposants au plan de refonte du système judiciaire pensent que ce dernier portera atteinte aux principes démocratiques dans la mesure où il cherche à affaiblir les tribunaux en les soumettant au gouvernement. Des affirmations contestées par les partisans du projet controversé, qui disent que le système judiciaire a outrepassé ses pouvoirs et que la démocratie nécessite de contrôler davantage la Cour et que les juges doivent rendre des comptes aux électeurs.

Mais ce combat, qui « déchire le tissu de la société israélienne », a noté Feld, n’est pas un combat de sciences politiques.

Le Rabbin David Stav (Crédit: Yossi Zeliger/Flash90)

« Tout se résume à notre définition – que nous n’avons pas réellement définie – ‘d’État juif’. Les énormes controverses entraînées par le plan de refonte du système judiciaire ne portent pas sur le droit du travail, sur les pratiques des entreprises mais sur des questions liées à la religion, comme le service militaire des étudiants en yeshiva, les bus où les sexes sont séparés, etc… Ça concerne le fait que la Cour suprême a comblé un vide que notre société et nous-mêmes avons créé quand nous avons choisi de ne pas définir ce que signifiait être un État juif et démocratique, voire ce que signifiait être Juif », confie Feld au Times of Israel.

Certains intervenants, dimanche, ont tenté de définir ce que signifie pour eux le judaïsme.

Bronstein, mère laïque de deux enfants, a ainsi estimé que « le moment le plus juif de l’année, pour moi, ce n’est pas Yom Kippour mais ce sont les sirènes de Yom HaZikaron ». Certains membres de la gauche laïque, a-t-elle ajouté, « affichent une hostilité exagérée, parfois en raison d’une coercition perçue, à l’égard de tout ce qui ressemble au judaïsme. »

Il faut leur rendre le judaïsme accessible, a-t-elle poursuivi – « et le seul moyen de le faire, c’est de diminuer la coercition ».

De nombreux Israéliens ont le sentiment que l’absence de transports à Shabbat, les horaires de baignade distincts pour les hommes et pour les femmes dans les piscines publiques et d’autres lois visant à accommoder les sensibilités religieuses sont coercitives. De l’autre côté, de nombreux Juifs très religieux ont le sentiment que leur liberté de culte est violée lorsque la circulation des automobiles est autorisée dans leur quartier à Shabbat, ou quand leurs impôts sont utilisés à des fins qui, estiment-ils, contreviennent au caractère sacré de la journée juive de repos.

Photo non-datée d’un bus à Tel Aviv, à Shabbat. (Crédit : municipalité de Tel Aviv)

La charte ne définit pas ce qui constitue un État juif. Elle établit en réalité des principes très généraux. Par exemple, la section consacrée à la reconnaissance, par l’État, de tous les courants du judaïsme ne nomme pas ces derniers, laissant la porte ouverte à des courants controversés tels que les Juifs messianiques, que de nombreux Juifs considèrent comme des missionnaires chrétiens.

Le public n’a pas tenté d’obtenir davantage de clarifications sur le document qui porte la signature de 51 personnes, qui forment un groupe éclectique avec plusieurs généraux à la retraite ; des dirigeants d’entreprises du secteur hi-tech ; le professeur David Gliksberg de la faculté de droit de l’Université Hébraïque et Adina Bar-Shalom, la fille aînée de l’ancien Grand rabbin séfarade d’Israël, Ovadia Yosef.

Interrogé sur l’absence de la liste des différents courants juifs, Fled déclare au Times of Israel qu’ « il y aura aussi des paramètres sur cette question. L’idée est d’offrir un cadre large qui est susceptible d’être accepté par la majorité des Juifs du pays ».

Mais de tels changements peuvent-ils naître d’une cinquantaine de personnes réunies dans une petite pièce ?

« Peut-être suis-je naïf mais si c’est le cas, je suis fier de cette naïveté parce que c’est la seule force qui entraîne le changement », répond Feld, un modern-orthodox pratiquant. « On peut être négatif et parler de ce qu’on ne veut pas, mais nous devons nous montrer naïfs et faire part de ce que nous voulons faire afin de vivre ensemble, dans l’harmonie, les uns avec les autres ».

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