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Interview

Dana Bash de CNN : Nous devons être « agressifs et zélés » face à l’antisémitisme

Une émission spéciale sur l'antisémitisme expose les raisons de la plus ancienne haine du monde, et quelques possibles solutions pour tenter d'en venir à bout

Dana Bash, correspondante et présentatrice sur CNN. (Crédit : CNN/HBO Max/via JTA)
Dana Bash, correspondante et présentatrice sur CNN. (Crédit : CNN/HBO Max/via JTA)

JTA – Dana Bash, journaliste et correspondante de CNN, a ce qu’elle appelle « une réponse très, très juive » à la question de savoir pourquoi elle a organisé une émission spéciale pour la chaîne sur l’antisémitisme aux États-Unis.

« La mauvaise nouvelle est qu’il y a effectivement de l’antisémitisme en Amérique », a déclaré Bash à la Jewish Telegraphic Agency. « La bonne nouvelle, c’est que je travaille dans un endroit qui veut braquer les projecteurs dessus, et enquêter sur ce qui se passe, pourquoi cela se passe et quelles sont les possibles solutions. »

Dana Bash, membre de la synagogue Micah de Washington, est l’arrière-petite-fille de Juifs hongrois assassinés à Auschwitz. Elle a déclaré à la JTA que l’opportunité de réaliser un reportage sur l’antisémitisme moderne avait été « l’une des choses les plus importantes [qu’elle n’ait] jamais faites ».

L’émission spéciale d’une heure, « Rising Hate : Antisemitism In America« , a été diffusée sur CNN dimanche dernier et est maintenant disponible à la demande pour les abonnés de CNN. Il s’agit d’un large aperçu des dernières années de l’antisémitisme aux États-Unis, avec un accent tout particulier sur la façon dont il a évolué à l’ère numérique.

Parmi les autres sujets abordés, citons la prise d’otages de la synagogue de Colleyville, au Texas, qui s’est déroulée au début de l’année ; le rôle joué par la campagne de l’ancien président Donald Trump dans la fomentation de la rhétorique antisémite ; les étudiants juifs qui ont signalé des cas de discrimination sur les campus ; et les activités du Secure Community Network, une organisation à but non lucratif qui suit les menaces antisémites et y répond depuis un bunker secret de la région de Chicago.

Le sujet est personnel pour Dana Bash, à plus d’un titre. En plus de l’émission, elle a rédigé un essai sur le site Web de CNN dans lequel elle évoque sa propre appréhension lorsque son fils pré-adolescent lui a demandé s’il pouvait porter un pendentif en forme d’étoile de David.

Deborah Lipstadt, l’envoyée spéciale du département d’État américain sur l’antisémitisme, qui a été interviewée dans l’émission a également expliqué pourquoi elle portait une étoile de David dans son travail.

Un vitrail qui avait des impacts de balles est maintenant réparé à la Congrégation Beth Israel à Colleyville, au Texas, le 7 avril 2022. (Crédit : AP Photo/LM Otero/Dossier)

« L’idée que mon fils puisse afficher publiquement son judaïsme me rendait nerveuse », admet Bash, car « je sais que l’antisémitisme est en hausse en Amérique ». Mais, conclut-elle plus tard après avoir travaillé sur son émission spéciale, « il s’avère que la normalisation de la pratique du judaïsme et de la fierté qu’on en tire est l’un des antidotes aux préjugés – ce que mon jeune fils a compris de façon innée ».

Dana Bash s’est entretenu avec la JTA, qui a visionné un premier montage de l’émission, avant sa première diffusion de dimanche. Cette interview a été condensée et éditée.

JTA : Qu’est-ce que cela représente pour vous en tant que Juive, et descendante de victimes de la Shoah, d’avoir réalisé et de présenter un reportage sur l’antisémitisme ?

Dana Bash : C’est l’une des choses les plus importantes que j’aie jamais faites, c’est certain. Parce que je m’en suis dissociée, et que j’ai fait de réelles recherches ; j’ai parlé à des experts, des personnes qui étudient la situation actuelle, des victimes de cette haine, et que j’ai essayé de comprendre les origines – et, plus important encore, les raisons de la montée actuelle de l’antisémitisme.

Comme beaucoup de Juifs américains, j’ai une histoire familiale très riche, très triste et pleine de rebondissements. Et vous savez, la raison pour laquelle la plupart des Juifs sont aux États-Unis est que nous avons été persécutés partout où nous étions. Il est vrai qu’aujourd’hui c’est également le cas pour les autres religions. C’est vrai pour les chrétiens, c’est vrai pour les musulmans, c’est vrai pour tout le monde. Les États-Unis sont un endroit où nous sommes censés pouvoir pratiquer notre religion librement. Mais nous connaissons tous la vérité. La réalité est que les préjugés existent véritablement, et ce depuis le début de l’histoire de ce pays.

Les États-Unis sont un endroit où nous sommes censés pouvoir pratiquer notre religion librement. Mais nous connaissons tous la vérité

Deborah Lipstadt m’a expliqué pourquoi elle porte une étoile juive. Lorsque quelqu’un de couleur entre dans une pièce, et qu’il y a une personne qui a des préjugés dans cette même pièce, on sait de suite qui est cette personne. Lorsqu’un antisémite se trouve dans une pièce et qu’une personne juive entre dans la pièce, on ne sait pas immédiatement qui nous sommes, quelle est notre religion – quelle est notre race, si on veut vraiment aller au fond des choses. Elle porte donc une étoile juive pour ne pas se cacher et pour essayer de normaliser l’idée que nous ne sommes pas ce que les théories du complot et les tropes veulent faire croire.

Comment l’idée de cette émission a-t-elle vu le jour ? Quand avez-vous commencé à en parler ?

Notre productrice principale sur le programme est Melissa Dunst Lipman. Elle a poussé les patrons à faire une telle émission pendant un certain temps. Et malheureusement, l’actualité a clairement montré que c’était une nécessité ; il y a eu attaque après attaque après attaque. Nous avons eu Pittsburgh, Poway, Colleyville, et la liste est encore longue. Ils ont finalement accepté de la faire.

Et j’étais, très franchement, vraiment nerveuse. C’est un sujet tellement vaste et important. Mais je me suis sentie honorée – d’une manière un peu tordue, je l’avoue – de pouvoir y participer, parce que c’est un sujet tellement important et profondément encré dans mon âme.

Une pierre à un mémorial artisanal aux abords de la synagogue Tree of Life à la mémoire des 11 fidèles tués le 27 octobre 2018 alors qu’ils assistaient à un service dans le quartier de Squirrel Hill, à Pittsburgh, le 1er novembre 2018. (Crédit : AP Photo/Gene J. Puskar)

Parallèlement à l’émission, vous avez exprimé sur CNN le désir de votre fils de porter une étoile de David en public, et votre propre appréhension à ce sujet. Parlez-moi de cela.

Je me sens très, très chanceuse que nos enfants soient qui ils sont. Dès son plus jeune âge, mon fils était très fier de son judaïsme. Il va dans un camp d’été juif chaque année – ce qui, selon ses mots, a encore plus débloqué son judaïsme. À Hanoukka dernier, il m’a dit : « J’aimerais une étoile juive. C’est ce que je veux pour Hanukkah. » Je l’ai un peu ignoré, parce que je ne pensais pas qu’il le pensait réellement, et au milieu des huit jours de fêtes, il a dit d’un air penaud, « Maman, tu te souviens que j’ai demandé une étoile de David ? ». Et je lui ai répondu, « attends, tu en veux vraiment une ? » Et il a dit, « Oui, j’en veux une ».

J’ai demandé pourquoi, et il a répondu qu’il ressentait une identité juive très forte, et que les enfants du lycée, qui sont chrétiens, sont eux aussi très fiers de leur religion, et qu’ils portent des croix. Alors pourquoi ne devrait-il pas porter un symbole qui montre qui il est ?

Pour combattre cela nous devons normaliser le judaïsme. Ils ont normalisé la haine, eh bien, nous allons normaliser le judaïsme…

Alors j’ai dit « OK, bien sûr », mais j’avais une certaine appréhension. Je ne lui en ai évidemment pas fait part, pour toutes les raisons qui ont fait de cette émission une nécessité : parce que je pense qu’il est innocent, et qu’il n’a pas vraiment réalisé les millénaires qui attestent de la persécution contre les Juifs. Il a juste pensé : « C’est qui je suis, et ce n’est pas grave. » J’ai juste dit, « OK. Je n’ai rien à ajouter à ça ».

J’ai entendu Deborah Lipstadt, ainsi que Jeff Cohen, l’un des otages à Colleyville, qui a affirmé qu’il portait sa kippa en public beaucoup plus qu’avant, même après avoir été victime d’antisémitisme – il a quand même failli mourir ! Il a dit que « pour combattre cela nous devons normaliser le judaïsme. Ils ont normalisé la haine, eh bien, nous allons normaliser le judaïsme ».

J’ai beaucoup appris de ces témoignages et de mon fils, que je pensais naïf, mais qui s’est finalement avéré être très sage : pour lui, c’était inné.

Parlons de l’émission elle-même. Elle est très riche. Qu’espérez-vous que les gens en retiennent ?

J’espère que les gens retiendront deux choses. La première, c’est qu’il est si facile, surtout dans le monde dans lequel nous vivons, d’avoir un point de vue, de se retrancher et de ne pas écouter les autres.

Prenons l’exemple de l’antisémitisme qui se développe dans la gauche politique progressiste. Ce que j’ai appris en préparant ce reportage, qui a probablement été la partie la plus tendue et la plus compliquée, c’est que les gens ne cessent de se parler les uns aux autres.

Le rabbin Danny Zemel, un progressiste fier de l’être, est mon rabbin [au Temple Micah à Washington]. Je l’ai appelé et je lui ai dit : « Vous devez m’aider, parce que je dois faire les choses correctement. » Et j’en ai discuté avec lui. Il a tout à fait compris, parce que tous les membres de la gauche progressiste, qui se lèvent et disent qu’ils sont anti-sionistes, ne veulent pas pour autant dire qu’ils sont anti-juifs ou antisémites. Il m’a suggéré de parler au rabbin Jill Jacobs, qui dirige [le groupe rabbinique des droits de l’homme] T’ruah. Je l’ai donc interviewée, et c’est elle qui m’a expliqué et décrit ce principe.

La présidente du réseau rabbinique T’ruah pour les droits de l’homme, le rabbin Jill Jacobs. (Crédit : Tamara Fleming Photography)

Ce qu’elle fait avec ses amis du monde progressiste laïc c’est d’essayer d’empêcher que leur rhétorique et leur approche ne dégénèrent en antisémitisme. Lorsqu’elle les entend dire « je suis anti-sioniste », elle leur demande « ce qu’ils veulent dire par là ». S’ils répondent qu’ils n’aiment pas « les politiques du gouvernement israélien », ceci n’est pas de l’antisémitisme. Lipstadt dit que si l’on veut entendre la plus grande critique du gouvernement israélien, « il faut se rendre dans un café à Jérusalem et écouter les Juifs discuter ».

Ce qui relève de l’antisémitisme, c’est de critiquer le gouvernement israélien avec des tropes comme « les Juifs dirigent le monde, les Juifs sont avides de pouvoir ou d’argent ». Et puis ça peut devenir beaucoup plus embêtant, comme ce qui est arrivé à cette jeune femme dont j’ai fait le profil, qui va à SUNY New Paltz, où elle a affiché dans une publication Instagram qu’elle est une sioniste fière, ce qui a eu pour conséquence qu’elle soit virée d’un groupe d’aide aux victimes d’agressions sexuelles, qu’elle avait, par ailleurs, co-fondé. Ils ne voulaient même pas entendre ce qu’elle voulait dire par là. (L’étudiante, Cassandra Blotner, est l’une des deux personnes qui ont récemment déposé une plainte pour atteinte aux droits civiques contre SUNY New Paltz auprès du département de l’éducation).

Ce que je veux vraiment faire comprendre, c’est que c’est une vieille théorie conspirationniste. Nous sommes maintenant, malheureusement, beaucoup plus familiers avec les théories du complot. Une maladie apparaît, c’est de la faute des Juifs. Un orage éclate, c’est encore les Juifs ; l’économie s’effondre, c’est encore et toujours, les Juifs. Et c’est corrosif quand il s’agit de la société.

Une maladie apparaît, c’est de la faute des Juifs. Un orage éclate, c’est encore les Juifs ; l’économie s’effondre, c’est encore et toujours, les Juifs.

J’ai appris que l’éducation est vraiment la principale chose sur laquelle nous devons être agressifs et faire preuve de zèle. Parce que c’est la seule façon de combattre l’antisémitisme, c’est d’éduquer. Il y a des gens qui ont de la haine dans leur cœur, point final, et ils ne veulent rien entendre. Mais pour la plupart, les gens se laissent prendre à utiliser des tropes ou un langage qui est intrinsèquement antisémite et ils ne s’en rendent compte que lorsqu’on le leur fait remarquer. C’est ça l’éducation.

La deuxième chose que j’ai apprise, c’est que ce phénomène est omniprésent en ligne. Et ça ne concerne pas seulement le dark web. C’est partout sur les réseaux sociaux. C’est dans les jeux en ligne que nos enfants utilisent, et que nous pensons être un espace sûr. Et c’est quelque chose dont nous devons être incroyablement conscients.

Vous évoquez un point crucial des débats au sein de la communauté juive de la façon de parler de l’antisémitisme, de la façon de l’encadrer, surtout lorsqu’il s’agit de la gauche contre la droite, et de la question de savoir si elles se valent.

Je veux tout d’abord préciser que ces deux bords politiques ne sont pas équivalents. Je n’ai pas parlé à une seule personne qui les considère comme équivalents. L’extrémisme et l’antisémitisme de l’extrême droite se sont transformés en véritable violence, des gens munis d’armes semi-automatiques entrant dans des synagogues et abattant des Juifs sans autre raison que le fait qu’ils étaient Juifs.

À gauche, ça relève plus d’un discours. Jonathan Greenblatt, de l’ADL, m’a dit « qu’à droite, c’est comme un ouragan ou une tornade de catégorie 5, ils arrivent et détruisent tout. À l’extrême gauche, c’est plus comme le réchauffement climatique. Il se déplace lentement et se développe. Certaines personnes nient son existence, mais il existe bel et bien, et si vous l’ignorez, il va vous aspirer ». J’ai trouvé que c’était une très bonne analogie.

L’envoyée spéciale américaine pour combattre et surveiller l’antisémitisme, Deborah Lipstadt, prêtant serment devant la vice-présidente américaine Kamala Harris dans le bureau de cette dernière, à Washington, le 24 mai 2022. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

L’un des sujets de votre interview est le rabbin Habad de Poway, Mendel Goldstein, dont les supérieurs ont essayé de le faire démissionner à la suite d’une fraude fiscale impliquant d’autres membres de sa famille, qui a su résister à la pression. Vous êtes vous entretenus sur ce sujet ?

Non. Nous y sommes allés avec un seul objectif, celui de mettre en lumière ce qui se passe lorsque la haine n’est pas contrôlée. Il s’agit d’une synagogue où un homme est entré – un jeune garçon de 19 ans qui s’est radicalisé en ligne et qui est entré avec une arme dans l’intention de tuer des gens. Là résidait le principal objectif de notre visite : qui était cet individu, pourquoi a-t-il fait ça ? Il était strictement question d’antisémitisme : un antisémitisme violent, dans ce cas précis.

En ce qui concerne la pratique du judaïsme, il n’y avait pas beaucoup de choses dans l’émission sur les Juifs en tant que tels. Pensez-vous qu’il soit important, pour comprendre l’antisémitisme, de comprendre les Juifs au-delà du contexte des victimes de l’antisémitisme ?

Bonne question. Permettez-moi de répondre de cette façon : mes arrière-grands-parents étaient des Juifs laïques en Hongrie. Ils n’étaient pas des Juifs qui se dénigraient. Ils ne fuyaient pas leur judaïsme, mais si on leur demandait ce qu’ils étaient, ils répondaient « nous sommes Hongrois ». Puis ils finissaient par admettre qu’ils étaient Juifs. Les nazis s’en fichaient. Ils les ont quand même menés vers les chambres à gaz et les ont quand même tués à Auschwitz.

La pratique et l’observance religieuses sont donc extrêmement importantes. C’est quelque chose qui est important pour moi et pour d’autres Juifs, mais cela n’a rien à voir avec la notion d’antisémitisme.

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