Dans le Japon rural, « une utilisation cynique » d’un Juste parmi les nations
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Dans le Japon rural, « une utilisation cynique » d’un Juste parmi les nations

Chiune Sugihara, qui aurait sauvé 10 000 Juifs, a été honoré par Israël et sa ville natale attire les éducateurs et les touristes. Mais ce n'est pas toute l'histoire...

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • A Yaotsu, au Japon, au mois de novembre 2017, un buste de Chiune Sugihara au musée du mémorial créé en son honneur (Crédit :  Michael Wilner)
    A Yaotsu, au Japon, au mois de novembre 2017, un buste de Chiune Sugihara au musée du mémorial créé en son honneur (Crédit : Michael Wilner)
  • A Yaotsu, au Japon, au mois de novembre 2017 , au musée du mémorial Chiune Sugihara (Amanda Borschel-Dan/Times of Israel))
    A Yaotsu, au Japon, au mois de novembre 2017 , au musée du mémorial Chiune Sugihara (Amanda Borschel-Dan/Times of Israel))
  • A Yaotsu, au Japon, en novembre 2010, des visiteurs japonais estampillent un passeport avec 'l'estampille de Sugihara' au musée du mémorial Sugihara (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)
    A Yaotsu, au Japon, en novembre 2010, des visiteurs japonais estampillent un passeport avec 'l'estampille de Sugihara' au musée du mémorial Sugihara (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)
  • A Yaotsu, au Japon, en novembre 2017, le directeur du mémorial Chiune Sugihara, Daisaku Kunieda (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)
    A Yaotsu, au Japon, en novembre 2017, le directeur du mémorial Chiune Sugihara, Daisaku Kunieda (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Préfecture de Gifu, Japon – Il n’est pas facile de se rendre à Yaotsu. Il n’y a pas de vrai transport public, ni de panneau en anglais signalant la direction de cette ville montagneuse où vivent quelque 11 000 âmes dans la région fermée de la préfecture de Gifu. Bordée par la rivière Hida, au nord, et par la rivière Kiso, au sud, c’est une petite ville somnolente, connue pour sa petite industrie de saké – et pour Chiune Sugihara.

Salué comme un natif de Yaotsu, Sugihara, ambassadeur du Japon en Lituanie pendant la Deuxième guerre mondiale, aurait sauvé la vie d’environ 10 000 réfugiés juifs en 1940.

Sugihara aurait aidé les Juifs à fuir une Europe déchirée par la guerre avant la Solution finale à travers un arrangement complexe de visas trafiqués vers l’île néerlandaise de Curacao, dans les Caraïbes, où, s’ils n’étaient pas nécessaires, leurs possesseurs pouvaient obtenir par leur biais des visas de transit vers le Japon – ce qui signifie que la Russie soviétique leur offrait le passage via le train trans-sibérien vers le port de Vladivostok.

Des livres multi-langues présentés à Yaotsu, au Japon au musée du mémorial Chiune Sugihara (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Pour avoir garanti le départ de ces milliers de Juifs, Israël a déclaré Sugihara ‘Juste parmi les nations’ en 1984. Ici, dans cette province rurale et reculée du Japon, les choses sont allées moins vite et il est resté largement ignoré au cours de son existence.

Mais, aujourd’hui, Sugihara est devenu le principal point d’attraction de Yaotsu.

La veille de notre voyage à Yaotsu, cette bourgade éloignée, nous avons effectué une visite officielle filmée auprès du gouverneur de Gifu, Hajime Furuta, qui nous a expliqué que la ville accueille une journée annuelle de commémoration de la mort de Sugihara. Sa vie a été décrite dans des pièces de théâtre scolaires – et a même fait l’objet d’un opéra.

De nombreuses manières, Yaotsu est devenu une sorte de guichet unique pour le diplomate aujourd’hui honoré. Il a même son propre saké à son nom.

A Yaotsu, au Japon, en novembre 2017, des visiteurs japonais au musée du mémorial de Chiune Sugihara (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Quatre ans après le décès de Sugihara, en 1986, la ville de Yaotsu « a fait part de sa déclaration ‘d’engagement municipal en faveur de la paix’ le 2 février 1990 et a établi le fonds du mémorial Chiune Sugihara suite aux actions humanitaires de ce dernier », dit le site internet du musée qui porte son nom (En plus d’informations plus générales, le site fournit également les coordonnées bancaires de la fondation pour faciliter les dons).

En 1994, 40 000 mètres-carrés de terres joliment cultivées ont été démarquées, devenant la Colline du parc de l’Humanité. En l’an 2000, le mémorial de Chiune Sugihara de deux étages, construit en bois de cèdre, a vu le jour. Edifié selon une technique japonaise ancienne, cette création rappelle intentionnellement les navires qui ont aidé à mettre les Juifs en sécurité.

Il ne suivait pas les ordres

Après être arrivés dans le cadre d’une délégation de six journalistes juifs, nous nous sommes rendus au musée, traversant le parc en profitant d’un soleil d’automne rare et de couleurs saisonnières resplendissantes.

A l’entrée du mémorial Chiune Sugihara, Daisaku Kunieda, son directeur, nous a accueillis avec effusion. C’est un politique – et pourtant, ses cheveux mal peignés et sa veste beige lui donnent l’apparence d’un professeur étourdi.

A Yaotsu, au Japon, en novembre 2017, le directeur du mémorial Chiune Sugihara, Daisaku Kunieda (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Ce centre d’enseignement de l’Holocauste situé au milieu de nulle part, dit Kunieda, reçoit 40 000 visiteurs annuels – et environ 2 000 d’entre eux sont des Israéliens, ce qui explique pourquoi les panneaux d’affichage comportant les informations dans le musée sont écrits en japonais, en anglais et en hébreu.

Alors que l’Holocauste reste peu évoqué dans les cours d’histoire consacrés à la Seconde Guerre mondiale au Japon, les panneaux offrent aux visiteurs japonais la possibilité d’en savoir davantage sur le contexte qui a précédé la guerre et le génocide massif des Juifs.

« Nous offrons une opportunité aux visiteurs de comprendre ce qui est survenu dans le passé, de réfléchir à la réalité et sur ce qui pourra être fait à l’avenir », explique Kunieda.

Mais ce n’est pas tout, selon le directeur du musée.

A Yaotsu, au Japon, en novembre 2017, le directeur du mémorial Chiune Sugihara, Daisaku Kunieda montre une réplique de visa trafiqué appartenant à un Juif, avec un visa de transit estampillé par Sugihara. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

« Apprendre ce qu’a fait Sugihara offre aux gens l’opportunité de réfléchir à ce qu’ils feraient pour eux-mêmes », ajoute Kuneieda.

« Il y a vingt ans, les jeunes disaient : ‘Sugihara n’a pas suivi les ordres du gouvernement japonais’. Cela donne une mauvaise impression. Personne aujourd’hui ne dirait une telle chose. Les générations changent et avec elles, l’idée de la manière dont l’humanité et les droits de l’Homme façonnent la société ne cesse d’augmenter », dit-il.

Nous nous rendons dans une petite dépendance froide pour regarder, à travers la buée de notre propre respiration, une mise en scène semi-propagandiste et en noir et blanc des actions de Sugihara. Dans la lignée du récit populaire dominant concernant Sugihara, le film promeut une histoire aux accents christiques dans laquelle l’émission de visas pour les Juifs de Sugihara est « niée trois fois » par le ministère des Affaires étrangères (Ce qui est, selon les chercheurs, historiquement inexact).’

Le film s’ouvre sur une scène reconstituée – et qui peut être factuellement mise en doute – du 31 août 1940 : Dans une gare, déchirée par la guerre, de Kovno, en Lituanie, une épaisse fumée s’échappe d’un train alors que nous voyons Sugihara jeter des visas à travers les fenêtres et présentant ses excuses à une foule de Juifs reconnaissants pour ne pas pouvoir faire plus. Les Juifs font de vifs saluts de la main alors que le train s’éloigne et que le narrateur dit que « le coeur débordant, les Juifs ont remercié Sugihara ».

Après la visite à Yaotsu, le Times of Israel s’est entretenu avec Nobuki Sugihara, le seul fils encore en vie du diplomate, pour vérifier l’exactitude de l’histoire.

Depuis son domicile de Belgique, il a fait savoir qu’il était en colère face à cette fictionnalisation excessive de l’histoire de son père. Selon Nobuki, même dans les mémoires écrites par sa mère en 1955, « Des visas pour la vie » – qui avaient été réalisées avec l’aide d’un nègre – certains événements qui avaient été « inventés » sont dorénavant considérés comme réels.

« Ce sont des faits très spectaculaires mais qui ne sont pas vrais », a expliqué Nobuki.

Sugihara était-il vraiment né à Yaotsu?

A l’extérieur, dans le parc Sugihara, une cloche solitaire, montée au sommet d’une pyramide en bois, a résonné dans ce paysage montagneux mis en lumière par un feuillage d’automne exceptionnel. Une autre cloche dans une pyramide voisine résonne à son tour, puis une autre. Leur écho se perd dans la vallée, changeant légèrement de ton à chaque réverbération.

Tout comme le récit historique de Sugihara.

Trois pyramides à cloche au mémorial Chiune Sugihara de Yaotsu, au Japon, au mois de novembre 2017 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Parmi d’autres faits sans doute inexacts de la vie de Sugihara tels qu’ils sont présentés au musée, la naissance de Sugihara à Yaotsu – qui a rendu célèbre la ville – est hautement controversée.

Nobuki Sugihara, son plus jeune fils, affirme avoir trouvé des documents prouvant que son père est né à Kozuchi. Rebaptisée Mino Ville, cette municipalité se trouve à approximativement 30 kilomètres de Yaotsu. A ce jour, néanmoins, le site du musée présente en gros caractères la phrase : « Chiune est né à Yaotsu-cho ».

Interrogé sur cette controverse, un responsable de Yaotsu, souriant, a expliqué aux journalistes que même si le père de Chiune Sugihara avait été inscrit sur les registres de Mino Ville, les parents de sa mère étaient originaires de Yaotsu et que c’était une coutume, pour les femmes, de donner naissance et d’éduquer les enfants dans la maison de leurs parents. Problème « résolu ».

Un monument du parc du mémorial Chiune Sugihara à Yaotsu, au Japon, au mois de novembre 2017 (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

(Une autre incohérence est survenue lorsque, durant notre visite des deux étages du mémorial, un membre du personnel bavard a déclaré que le contenu écrit sur les panneaux d’informations récemment rénovés avaient été contrôlés par des experts de Yad Vashem. Interrogés à ce sujet à notre retour à Jérusalem, Yad Vashem ne s’est pas souvenu d’une telle intervention).

Nobuki, le plus jeune des quatre fils de Sugihara, a déploré l’utilisation cynique de l’héritage de son père. Il a expliqué que la ville n’est pas le lieu « naturel » pour le musée et prétend qu’il y a eu des « affaires sales » et du « travail de mafia » de la part de certains anciens responsables locaux.

Il a clamé qu’il y a deux décennies, dans cette ville alors en proie à une extrême pauvreté, les responsables avaient voulu bénéficier de l’opportunité des subventions gouvernementales de plusieurs milliers de dollars qui avaient été octroyées d’abord pour le parc et ensuite pour le musée.

« Si elle n’avait pas été le ‘berceau’ de mon père, la ville n’aurait jamais eu l’argent », a-t-il dit. Et elle ne connaîtrait pas non plus un tel tourisme.

Ces allégations selon lesquelles Yaotsu ne serait pas le lieu de naissance de Sugihara sont confirmées par le professeur de l’université de Boston Hillel Levine, auteur du livre écrit en 1996 : « In Search of Sugihara: The Elusive Japanese Diplomat Who Risked his Life to Rescue 10,000 Jews From the Holocaust ».

Lors d’un entretien accordé au Times of Israel, Levine a expliqué qu’après la mort de l’un des frères de Nobuki Sugihara, il avait réalisé que « son frère aîné avait dirigé une vente aux enchères pour valider les revendications des villes qui voulaient obtenir de l’argent du tourisme » sur la base de l’héritage de Sugihara. C’est Yaotsu qui l’aurait emporté, selon cette théorie.

L’un des monuments de Yaotsu, au Japon, au musée du mémorial Chiune Sugihara. Les troncs en bambou représentent le nombre de pays aux Nations unies. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Le conflit familial, qui comprend dorénavant la future génération, a mené à l’éclosion d’ONG dissidentes revendiquant l’authenticité des récits sur Sugihara, chacune d’entre elles tentant d’imposer l’histoire « autorisée » de Sugihara.

Quelque part entre les deux

La vérité – comme le disait ma grande-tante Mimi- n’est pas ce que pourra dire l’un ou l’autre mais elle se trouve quelque part entre les deux. En regardant les sculptures et les monuments du mémorial dans le parc, qui provoquent l’esprit, il n’est pourtant pas évident de penser que tout l’argent aura disparu dans des poches malhonnêtes. Ce qui est clair en revanche, c’est la signification éducative nationale du lieu pour le Japon.

Un groupe de femmes israéliennes – dont, pour un grand nombre, la famille élargie a été assassinée pendant l’Holocauste – est arrivé dans un grand affairement dans le petit musée. Et leur présence est immédiatement ressentie alors qu’elles apportent leur approbation vocale au musée et à son message.

Au cours de leur visite ultra-rapide, elles ont partagé avec moi les points forts de leur itinéraire programmé au cours de leur brève visite du Japon. Il s’agissait d’un voyage organisé pour découvrir les femmes japonaises – elles ont rencontré une geisha vingt-quatre heures auparavant – et le judaïsme greffé dans le pays.

A Yaotsu, au Japon, en novembre 2010, des visiteurs japonais estampillent un passeport avec ‘l’estampille de Sugihara’ au musée du mémorial Sugihara (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Un grand nombre de ces visiteuses a déclaré que cette visite au mémorial Sugihara était très significative. La directrice charismatique lors de ce voyage, Dorit Gabay, a indiqué pour sa part qu’elle avait amené le groupe au musée de Yaotsu « pour découvrir l’homme, pas seulement l’endroit ».

Alors qu’il peut être impossible de vérifier combien de Juifs a arraché Chiune Sugihara des mains des nazis et le courage qu’a nécessité une telle intervention de sa part, personne ne remet par ailleurs en question la justesse et la signification de ses actions.

Et le moment est venu d’écrire une histoire scrupuleusement exacte qui puisse dissiper les controverses suscitées par le récit japonais de son héroïsme.

Mais en observant les femmes israéliennes déambuler à travers le musée, en remarquant ses expositions constamment émouvantes, on peut aussi se le demander : La question de savoir si la ville a été ou non le berceau de Sugihara, en 1900, doit-elle l’emporter sur les efforts contemporains livrés pour faire connaître l’héritage d’un homme bon et juste ?

Cette journaliste a été invitée par la préfecture de Gifu.

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