Décès de David Kroyanker, chroniqueur de l’histoire architecturale de Jérusalem
Né à Jérusalem, il avait commencé sa carrière comme urbaniste avant d'écrire des dizaines d'ouvrages sur le paysage urbain de la capitale avant de déménager à Tel Aviv à la fin de sa vie

L’architecte David Kroyanker, auteur de dizaines de livres sur le paysage urbain de Jérusalem, est décédé samedi à son domicile à l’âge de 86 ans.
Né dans le quartier de Rehavia, à Jérusalem, dans une famille de Juifs allemands, Kroyanker a consacré sa vie à documenter le complexe tissu urbain de la capitale et à en préserver le patrimoine architectural.
Architecte urbaniste de formation, Kroyanker s’était fait connaitre par ses ouvrages consacrés au paysage urbain de Jérusalem. Il a en effet écrit plus de 30 livres – sans compter les nombreux articles – sur le patrimoine architectural de la ville.
Le chercheur a souvent milité en faveur de la protection des structures historiques de la ville, pour les sauver de la démolition lors de la période de rapide expansion urbaine de la capitale, unifiée sous domination israélienne suite à la guerre des Six Jours, en 1967.
Dans les années 1960, après son service militaire au sein de la brigade parachutistes de Tsahal, Kroyanker est parti étudier à Londres, à l’école d’architecture de l’Architectural Association. À son retour en Israël, il travaille avec le célèbre architecte David Resnick avant de se mettre au service du département de l’urbanisme de la ville de Jérusalem, pendant une dizaine d’années.
A ce poste, il s’insurge contre la démolition de l’ancien bâtiment de l’orphelinat Talitha Kumi, construit au 19e siècle par des religieuses allemandes dans ce qui est aujourd’hui le centre-ville de Jérusalem.
Le bâtiment sera finalement démoli en 1980 mais Kroyanker fera en sorte de lui rendre hommage en érigeant des pans entiers de sa façade d’origine devant le grand magasin qui l’a remplacé. Le mémorial est toujours bien visible aujourd’hui, avec son entrée voûtée caractéristique et son horloge à tourelle, entre deux arrêts de bus.
C’est en quittant les services de la municipalité que Kroyanker commence à écrire sur l’architecture de Jérusalem, ce qui donnera lieu à plusieurs dizaines d’ouvrages remplis de croquis de bâtiments, de photographies anciennes et de plans de quartier.
Son premier gros travail sera une série en six volumes, écrite en une dizaine d’années et intitulée « Architecture de Jérusalem : périodes et styles », sur l’histoire de la construction par les Juifs, les Arabes et les Européens et les différences entre bâtiments et quartiers.
Dans une interview accordée au Times of Israel, Kroyanker avait évoqué ce travail en prenant pour exemple les quartiers voisins de Rehavia et Talibye, sortis de terre plus ou moins en même temps, au début du XXe siècle.
Rehavia est l’œuvre de Juifs allemands, quartier vert de style européen, alors que la ville voisine de Talbiye regorge de manoirs richement décorés, construits par des Arabes aisés « pour lesquels il était très important de montrer leur richesse », avait expliqué Kroyanker.
« En comparaison, les Juifs qui ont construit Rehavia – même si certains étaient riches – étaient moins intéressés à exposer leur richesse. »
Kroyanker a reçu plusieurs prix pour cet inlassable travail, comme par exemple le Teddy Kollek Lifetime Achievement Award en 2006 et le Yakir Yerushalayim (« Digne citoyen de Jérusalem ») en 2010.
Au revoir Jérusalem
Malgré sa fascination de toujours pour son lieu de naissance, Kroyanker quitte Jérusalem en 2012, comme une grande partie de son élite urbaine, essentiellement laïque, en raison du caractère de plus en plus religieux de la ville.
Ce sont des raisons familiales qui amènent Kroyanker à déménager. Ses deux filles sont parties, une fois devenues adultes, et à la naissance de ses petits-enfants, Kroyanker décide de faire ses adieux à la ville qui l’a vu grandir.
Même si sa décision est le fruit de circonstances familiales, Kroyanker a souvent exprimé son mécontentement face à l’influence croissante de la population ultra-orthodoxe à l’intérieur de la ville.
« Si vous voulez mon avis, c’est le problème numéro un à Jérusalem ; je crois que le facteur déterminant, à Jérusalem, c’est la démographie, ce qui explique que je ne sois pas particulièrement optimiste quant à son avenir », disait-il à Haaretz en 2010.
Il se montre par ailleurs très critique envers les nouveaux projets résidentiels à Jérusalem – nombre d’entre eux conçus à des fins strictement politiques, sans égards pour le caractère urbain de la capitale.
« Je suis moins satisfait de l’architecture des quartiers construits après 1967, comme Ramot, Gilo, Pisgat Zeev, presque tous sortis de terre pour des raisons politiques, essentiellement pour empêcher la division de la ville à l’avenir. Tous ces quartiers ont été construits sur la base de décisions politiques sur lesquelles la municipalité de Jérusalem n’a eu quasiment rien à dire », avait-il ajoutè lors de la même interview.
Son départ ne l’a pas empêché de continuer à écrire sur sa Jérusalem natale. Cinq ans après, il a ainsi sorti quatre volumes – « Jérusalem : Dieu est dans les détails » – consacrés aux minutieux ornements des bâtiments historiques de Jérusalem, de la période mamelouke jusqu’à la fin du 20e siècle.
Ces ouvrages sont différents des précédents, qui le faisaient arpenter les quartiers, bâtiment par bâtiment, pour souligner les « similitudes de conception » des différentes nationalités, cultures, groupes religieux et ethniques qui ont façonné Jérusalem au fil des générations.
Dan son dernier ouvrage, intitulé « Jerusalem That Once Was » (2024), il se remémore les pans de la ville qui ont été détruits, érodés ou altérés au point d’être méconnaissables.
Il y note avec une tristesse la disparition des normes architecturales de l’ère mandataire, pourtant à l’origine de l’esthétique unique de la ville, à savoir l’interdiction de construire de hauts immeubles, dans les vallées et avec un autre matériau que la pierre de Jérusalem.
Une fois parti de Jérusalem, Kroyanker avait confié au Times of Israel que ses promenades dans la ville lui manquaient.
« Je suis nostalgique de l’époque où je me promenais dans la Vieille Ville et j’arpentais ses ruelles », avait-il noté.
« À Tel Aviv, je ne vais nulle part. Je suis allé une fois dans le quartier de Florentine [le quartier en phase de gentrification, dans le sud de Tel Aviv] pour voir les graffitis. Parfois, Jérusalem me manque. Si je suis vraiment honnête, je dois dire que la ville me manque. »
Kroyanker laisse derrière lui ses deux filles et ses petits-enfants. Ses obsèques ont eu lieu dimanche dernier au kibboutz HaHamisha, dans le centre d’Israël.







