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Des funérailles sans corps pour des victimes sans identité

Des fragments d’os enterrés à Berlin ravivent la mémoire du nazisme

Les ossements appartiennent à au moins 54 adultes et enfants, hommes et femmes, la majorité de cette collection macabre datant d'il y a deux siècles au minimum

Des boîtes contenant les restes de victimes de crimes commis au nom de la science et disséqués à des fins de recherche, lors d'une cérémonie d'enterrement au cimetière de Dahlem, à Berlin, le 23 mars 2023. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)
Des boîtes contenant les restes de victimes de crimes commis au nom de la science et disséqués à des fins de recherche, lors d'une cérémonie d'enterrement au cimetière de Dahlem, à Berlin, le 23 mars 2023. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)

Une université de Berlin a enterré jeudi des milliers de fragments d’os découverts sur le campus, stigmates de « crimes » commis au nom de la science et des pratiques de l’ère nazie.

En 2014, des ouvriers du bâtiment ont fait une macabre découverte lors de travaux sur le site de l’Université libre de Berlin (Freie Universität, FU) : des ossements humains.

Quelque 16 000 fragments d’os ont été mis au jour jusqu’en 2016.

Conclusion prudente des experts après plusieurs années de recherches : les ossements sont issus de « contextes criminels », remontant notamment à la période coloniale, et « une partie des os peut également provenir de victimes de crimes nazis ».

Ces découvertes remettent en lumière les pratiques et l’idéologie du sulfureux Institut Kaiser Wilhelm d’anthropologie, de génétique humaine et d’eugénisme (KWIA), repaire de scientifiques nazis durant la Seconde Guerre mondiale, sur le site duquel se trouvait la fosse contenant les restes.

« Il y a des crimes sur lesquels aucune herbe ne pousse ou ne doit pousser. Nous avons besoin de nous souvenir », a déclaré Günter Ziegler, président de la FU lors de la cérémonie d’inhumation organisée dans un cimetière de l’ouest de la capitale, non loin du campus.

Le président de l’université libre de Berlin (FU), Guenter Ziegler, s’adresse aux personnes en deuil lors d’une cérémonie d’enterrement des dépouilles de victimes de crimes commis au nom de la science et disséqués à des fins de recherche, au cimetière de Dahlem, à Berlin, le 23 mars 2023. (Crédit :John MACDOUGALL / AFP)

Les os, disposés dans cinq caisses en bois, ont été portés jusqu’à une stèle couverte de gerbes de fleurs.

Selon l’expertise des archéologues, les ossements appartiennent à au moins 54 adultes et enfants, hommes et femmes, la majorité de cette collection macabre datant d’il y a deux siècles au minimum.

On y trouve aussi des fragments de squelettes de rats, de lapins, de porcs et de moutons.

Collections « ethnologiques »

Après de longues consultations, l’université a décidé de ne pas pousser plus loin les investigations sur l’identité des défunts.

Le risque aurait été, a expliqué M. Ziegler à l’AFP, d’aboutir à des catégories « selon les différents crimes et les différentes parties du monde », rappelant les classifications racistes du passé.

« Nous aurions alors reproduit exactement ce que nous voulions éviter », estime le responsable.

« J’aimerais bien sûr savoir qui étaient ces personnes, mais ça n’aurait pas été approprié », abonde Susan Pollock, qui a dirigé les recherches.

Aucun os n’a été retrouvé intact, décrit cette professeure d’archéologie : « certains ont la taille d’un ongle, d’autres font une dizaine de centimètres ».

Une personne dépose une fleur sur des boîtes contenant les restes de victimes de crimes commis au nom de la science et disséqués à des fins de recherche, lors d’une cérémonie d’enterrement au cimetière de Dahlem, à Berlin, le 23 mars 2023. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)

Les experts supposent que beaucoup pourraient provenir des collections dites ethnologiques de l’Institut Kaiser Wilhelm, incluant des ossements de crimes coloniaux.

Le premier directeur du KWIA, Eugen Fischer, « a mené des recherches dans les colonies allemandes d’Afrique australe au début du XXe siècle », rappelle Susan Pollock.

L’institut a également abrité la vaste collection de l’anthropologue Felix von Luschan, « impliqué dans la collecte de restes humains dans le monde entier ».

Colis de Mengele

« Cet institut a manipulé des vies humaines comme des choses », observe Susan Pollock.

Sur un bâtiment du campus de la FU, une discrète plaque rouillée rappelle les exactions commises par les chercheurs du KWIA à l’époque nazie.

Le docteur nazi Josef Mengele (Crédit : Wikimedia Commons)

Josef Mengele, tristement connu pour ses expériences menées sur les déportés du camp d’Auschwitz, fut membre de cet institut, créé en 1927.

Depuis Auschwitz, Mengele envoyait « des yeux de cadavres aux responsables de l’institut », mais aussi d’autres organes, raconte Mme Pollock.

L’Allemagne a déjà mené des travaux nombreux, bien que tardifs, sur l’identification de milliers de personnes exterminées sous le IIIe Reich, dans le cadre des « programmes d’euthanasie » du régime nazi, auxquels ont collaboré des médecins et scientifiques.

Dans le cas des restes découverts à la FU, la décision de ne pas pousser plus loin les tentatives d’identification a été prise en concertation avec les groupes représentant les victimes supposées – dont le Conseil central des Juifs d’Allemagne, celui des Sinti et Roms d’Allemagne et celui de la communauté africaine.

« Les victimes sont des victimes. Nous ne voulons pas les distinguer ni déterminer leur origine. Nous aspirons simplement à la solidarité de notre société lorsque des minorités sont attaquées », a souligné lors de la cérémonie de jeudi Daniel Botmann, directeur du Conseil central des Juifs en Allemagne.

La stèle sous laquelle ils reposent rend hommage « aux victimes de crimes commis au nom de la science ».

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