Des individus aux yeux bleus originaires d’Iran venus en Israël il y a 6 500 ans
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Des individus aux yeux bleus originaires d’Iran venus en Israël il y a 6 500 ans

Une étude d'ossements trouvés dans une importante nécropole en Galilée a aidé à remplir un vide de 3 000 ans dans les connaissances des anciens habitants du Levant

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Des calices de la période de l'âge du cuivre découverts dans la grotte de Pekiin  (Autorisation :Mariana Salzberger, Autorité israélienne des Antiquités)
    Des calices de la période de l'âge du cuivre découverts dans la grotte de Pekiin (Autorisation :Mariana Salzberger, Autorité israélienne des Antiquités)
  • Ossuaires dans la grotte de Pekiin (Autorisation : Mariana Salzberger, Autorité israélienne des Antiquités)
    Ossuaires dans la grotte de Pekiin (Autorisation : Mariana Salzberger, Autorité israélienne des Antiquités)
  • La grotte de Pekiin  (Crédit : Dr. Hila May)
    La grotte de Pekiin (Crédit : Dr. Hila May)
  • Une jarre d'inhumation décorée de la période chalcolithique trouvée dans la grotte de Pekiin (Crédit : Mariana Salzberger, autorisation de l'Autorité israélienne des Antiquités)
    Une jarre d'inhumation décorée de la période chalcolithique trouvée dans la grotte de Pekiin (Crédit : Mariana Salzberger, autorisation de l'Autorité israélienne des Antiquités)

Des gens aux yeux bleus et à la peau claire ont habité le Levant il y a environ 6 500 ans, selon une équipe interdisciplinaire de scientifiques internationaux.

Un article paru la semaine dernière dans le très sérieux journal Nature Communications a résolu le mystère planant autour de l’arrivée de la culture chalcolithique en Galilée : elle se serait ainsi en fait effectuée par le biais des migrations de population.

Lorsqu’ils ont cartographié les génomes d’ossements de 22 squelettes d’individus sur les 600 qui ont été découverts dans une nécropole massive située à proximité de Pekiin, dans le nord du pays, les scientifiques ont trouvé un mixage génétique assez inhabituel par rapport à celui des résidents antérieurs et successifs de la région.

Les conclusions de cette analyse aident à résoudre un conflit vieux de plusieurs décennies sur les origines de la culture distincte qui aura marqué la fin de l’âge de cuivre, dont les artefacts entretiennent « peu de liens stylistiques avec les cultures matérielles précédentes et ultérieures dans la région », ont écrit les auteurs.

Ces reliques hautement artistiques avaient « entraîné des débats extensifs sur les origines de ceux qui avaient fabriqué cette culture matérielle ». Les populations locales avaient-elles adopté et mis en oeuvre des pratiques trouvées dans des cultures existantes dans le nord, ou à travers les migrations ?

Une jarre d’inhumation décorée de la période chalcolithique trouvée dans la grotte de Pekiin (Crédit : Mariana Salzberger, autorisation de l’Autorité israélienne des Antiquités)

Dans l’article, « de l’ADN ancien extrait de la période chalcolithique en Israël révèle le rôle du mélange des populations dans la transformation culturelle ».

Les scientifiques ont conclu que la communauté homogène découverte dans la grotte pouvait trouver approximativement et à hauteur de 57 % ses origines dans des groupes liés à ceux du néolithique local au Levant, à 26 % environ ses origines dans des groupes liés au néolithique anatolien et à 17 % ses origines dans des groupes liés à la période chalcolithique en Iran.

L’étude a été menée par des chercheurs de l’université de Tel Aviv, le docteur Hila May et le professeur Israel Hershkovitz du département d’anatomie et d’anthropologie, par le centre Dan David pour la recherche sur l’évolution humaine et la bio-histoire, par le docteur Dina Shalem de l’Institut d’archéologie Galiléenne au Kinneret College et de l’Autorité israélienne des antiquités – qui a été l’une des premières archéologues à effectuer des fouilles dans la grotte en 1995 – et par Éadaoin Harney et le professeur David Reich, de l’université de Harvard.

« L’analyse génétique a apporté une réponse à la question centrale que nous avions voulu soulever », a déclaré Reich, de Harvard. « Elle a montré que la population de Pekiin avait des ancêtres originaires du nord – similaires à ceux qui vivaient alors en Iran et en Turquie – et ce de manière substantielle, ce qui n’était pas présent chez les fermiers levantins antérieurs ».

L’archéologue Shalem a expliqué que cette grotte stalactite naturelle, de 17 mètres de long et de 5 à 8 mètres de large, est unique pour le nombre de personnes qui y ont été inhumées et pour les « motifs exceptionnels » – des créations géométriques et anthropomorphiques – qui figurent sur les ossuaires et sur les jarres qui contiennent les restes des squelettes.

« Certaine des trouvailles, dans la grotte, sont typiques de la région mais d’autres suggèrent des échanges culturels avec des régions éloignées. L’étude vient résoudre un long débat sur la culture unique de l’ère du chalcolithique », a dit Shalem.

« Est-ce que le changement culturel, dans la région, a suivi les vagues de migration, y a-t-il eu l’infiltration des idées en raison des relations commerciales ou des échanges culturels, ou s’agit-il d’une invention
locale ? Nous savons dorénavant que la réponse, ce sont les migrations ».

Harney, scientifique de Harvard qui a dirigé les analyses statistiques de l’étude, a ajouté que « nous découvrons aussi que la population de Pequiin a vécu un changement démographique abrupt il y a 6 000 ans ».

Illustration de l’ADN (Crédit : Pixabay/ Domaine public)

L’ère chalcolithique, appelée également l’âge du cuivre, suit l’âge de pierre et précède l’âge de bronze.

Il existe d’ores et déjà des analyses ADN pour les populations qui avaient vécu à l’âge de bronze au Levant avec notamment la publication, l’année dernière, de recherches effectuées sur des sites d’inhumation de cette période qui avaient montré que 93 % des ancêtres des Libanais modernes descendaient des Cananéens. Aujourd’hui, la nouvelle cartographie ADN de Pekiin remplit un vide de 3 000 ans d’analyse ADN.

Cette recherche apporte une réponse aux questions posées par les archéologues qui, à travers tout Israël, ont mis à jour des restes de cuivre et autres instruments propres à la technologies du travail du métal qui n’étaient pas locaux et appartenaient davantage à la Turquie.

Découverte en 1961, la grotte du trésor, située à proximité de Ein Gedi, hébergeait un stock de 429 objets dissimulés il y a 6 500 ans, dont certains avaient été créés à base de cuivre qui, on le supposait, avait été importé de Turquie ou du Caucase. De la même manière, la grotte Ashalim, découverte dans le Negev en 2012, contenait un objet en plomb créé selon des pratiques anatoliennes.

Avec la conclusion de cette nouvelle étude, qui a déterminé qu’environ la moitié du génome des populations indigènes au chalcolithique dérivait de la Turquie antique et de l’Iran, il apparaît que ces objets fabriqués pourraient être arrivés durant les migrations et qu’ils n’ont pas été simplement les sous-produits des itinéraires commerciaux, comme cela avait été suggéré dans le passé.

En 1961, un groupe d’archéologues recherchait les rouleaux de la mer morte. Ils ont découvert à la place cet étonnant double bouquetin et le reste du stock trouvé dans la « Grotte au trésor » (Autorisation : Musée d’Israël)

Une trouvaille au hasard d’importance immense

La grotte d’inhumation de Pekiin, plus important site funéraire jamais identifié de la période de la fin du chalcolithique au Levant, avait été découverte par hasard en 1995 pendant des travaux routiers. Un tracteur avait alors entraîné l’effondrement d’une partie du plafond de la grotte, dévoilant des centaines d’ossuaires et un système de plate-formes de sépultures multi-étagé et pavé.

Dans un article paru en 1998 dans Archaeology Odyssey et consacré aux fouilles, les archéologues d’origine avaient émis l’hypothèse que cette grotte, importante, se révélerait être un site funéraire prestigieux, le qualifiant de « moyen d’une roue, avec ses rayons irradiant dans toutes les directions ».

Les archéologues avaient trouvé des indications montrant que les dépouilles avaient été amenées dans la grotte depuis toutes les directions – aussi loin que la Vallée du Jourdain, les déserts de Judée et du Négev et les côtes du Liban. « Clairement, de gros efforts ont été livrés pour transporter les ossements des défunts dans ce site révéré », avaient-ils écrit.

La grotte de Pekiin (Crédit : Dr. Hila May)

Les artefacts découverts dans la grotte sont « un véritable musée d’art chalcolithique ».

« Ces objets cultuels et funéraires montrent des styles artistiques de sous-cultures variées du Levant » qui, selon les archéologues, suggèrent que la grotte a servi de « centre mortuaire régional où les gens de toute l’ancienne Palestine venaient pour enterrer leurs morts ».

Selon la nouvelle étude, le datage au radiocarbone révèle que la grotte a été utilisée à travers toute la fin du chalcolithique (de l’an 4500 à l’an 3900 avant l’ère commune).

Malheureusement, et même si la grotte elle-même a été scellée pendant 6000 ans environ, des voleurs ont pu entrer très rapidement après sa fermeture initiale et ont causé des destructions massives sur le site. Il semblerait qu’ils se soient saisis de la majorité des objets en métal qui auraient été enterrés avec les morts, dans la mesure où leur nombre est très largement inférieur en comparaison avec d’autres sites funéraires de la même époque.

Malgré ces actes de vandalisme, il y a eu pléthore de restes humains préservés qui ont été exploitables pour la recherche génétique. Selon l’article paru dans Nature Communications, dans une structure stérile consacrée à ce type de travaux au sein de l’école de médecine de Harvard, les scientifiques « ont obtenu de la poudre d’ossements provenant de 48 restes de squelettes, sur lesquels 37 étaient des ossements pierreux connus pour leur excellente préservation de l’ADN ».

Israel Hershkovitz, professeur à l’université de Tel Aviv, tient une maxillaire de type Misliya-1 de 177 000 à 194 000 ans (Autorisation)

Les données extraites de ces restes des squelettes de 22 individus « sont d’une qualité exceptionnelle en raison de la préservation habituellement médiocre de l’ADN dans le Proche-Orient, une région chaude », ont écrit les scientifiques.

Selon Hershkovitz de l’Université de Tel Aviv, « de l’ADN humain a été préservé dans les os des personnes inhumées dans la grotte de Pekiin, probablement en raison des conditions de fraîcheur dans la grotte et de la croûte de calcaire qui a recouvert les ossements et préservé l’ADN ».

En résultat, les chercheurs sont parvenus à faire une analyse de génome entière sur 22 des squelettes.

« Cette étude menée sur 22 individus est l’une des plus importantes études d’ADN ancien réalisée à partir d’un seul site archéologique, et de loin la plus large jamais rapportée au Proche-Orient », a expliqué May, chercheuse à l’Université de Tel Aviv.

Les scientifiques ont découvert certains traits récessifs habituellement inattendus dans les restes humains des populations du Levant.

« Certaines caractéristiques, comme des mutations génétiques qui contribuent à des yeux de couleur bleue, n’étaient pas présentes dans les résultats des tests ADN réalisés sur des restes humains de populations antérieures du Proche-Orient », a dit May.

Cette communauté aux yeux bleus et à la peau claire n’aura pas continué mais, au moins, les chercheurs ont dorénavant une explication à apporter à cette disparition. « Ces découvertes suggèrent que l’ascension et la chute de la culture chalcolithique ont été probablement dus aux changements démographiques dans la région », a suggéré May.

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