Des restaurants abandonnent la certification casher du Grand rabbinat israélien
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Des restaurants abandonnent la certification casher du Grand rabbinat israélien

Ceux qui tentent d'éviter le Grand rabbinat se tournent vers Tzohar ; une nouvelle législation pourrait donner à cette autorité une reconnaissance gouvernementale totale

Des clients assis au Café Kadosh à Jérusalem, en mai 2020. Ce restaurant est l'un des centaines d'établissements en Israël qui ont opté pour la certification casher en dehors des auspices du Grand Rabbinat israélien. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90) 
Des clients assis au Café Kadosh à Jérusalem, en mai 2020. Ce restaurant est l'un des centaines d'établissements en Israël qui ont opté pour la certification casher en dehors des auspices du Grand Rabbinat israélien. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90) 

JERUSALEM (JTA) – L’Eucalyptus, un restaurant situé juste à côté de la Vieille Ville de Jérusalem, attire les clients en proposant une « cuisine biblique authentique », faite d’ingrédients et de plats présents dans la Bible.

Le chef, Moshe Basson, a une façon inhabituelle de s’approvisionner en nourriture, allant chercher certaines des herbes de l’époque biblique dans les forêts et les champs dans les environs de Jérusalem. Ainsi, lorsqu’il a décidé de faire certifier son restaurant comme casher en 1997, il a conclu des accords spéciaux avec le Grand rabbinat d’Israël pour pouvoir continuer à se procurer les herbes lui-même plutôt que de les acheter à un marchand certifié. 

« J’utilise toutes les ‘Sheva Minim’, les sept espèces mentionnées dans la Bible, ainsi que toutes sortes d’herbes sauvages », a déclaré M. Basson à la Jewish Telegraphic Agency. « J’avais un accord écrit avec le rabbinat selon lequel je pouvais continuer à le faire, tant que je vérifiais l’absence d’insectes comme ils me l’ont demandé. »

Mais d’autres chefs ont commencé à se plaindre du fait qu’ils n’étaient pas autorisés à utiliser les produits que Basson était autorisé à utiliser. Finalement, il y a trois ans, le Grand rabbinat a suspendu son certificat de casheroute, et Basson a commencé à chercher d’autres options. 

Il est tombé sur Tzohar, un groupe de rabbins orthodoxes qui proposent un service alternatif de certification de la casheroute. Lorsque Basson a demandé à des clients orthodoxes plus âgés s’ils acceptaient la certification de Tzohar, « la moitié a dit oui et l’autre moitié a dit non ». La réponse des jeunes clients était plus enthousiaste. 

« Je suis allé à chaque table où se trouvait une personne portant une kippa et je leur ai demandé s’ils acceptaient la casheroute Tzohar », a-t-il dit. « Et presque toutes les personnes âgées de 20 à 50 ans ont dit oui. »

L’Eucalyptus est l’un des plus de 200 restaurants israéliens qui ont renoncé à la certification casher du Grand rabbinat en faveur de celle de Tzohar. Il s’agit du dernier signe en date montrant que les Israéliens juifs, qui étaient divisés en deux grands camps, celui des « religieux » et celui des « laïcs », recherchent aujourd’hui un plus grand nombre de façons de pratiquer leur religion, dont beaucoup échappent au contrôle du Grand rabbinat. 

Cette diversité accrue en matière de certification casher reçoit désormais le soutien du gouvernement.

Le 21 juillet, le ministre des Affaires religieuses, Matan Kahana, a annoncé un plan de réforme du système israélien de certification casher, transformant le Grand rabbinat en une agence de réglementation pour les certificateurs casher privés comme Tzohar – un rôle qu’il n’a jamais joué auparavant.

Matan Kahana, responsable des Affaires religieuses, s’exprime à la Knesset le 28 juin 2021. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Le Grand rabbinat continuera à assurer sa propre supervision casher aux restaurants qui le souhaitent. Mais les agences privées comme Tzohar seront également reconnues par le gouvernement et, dans ce cas, le rôle du Grand rabbinat consistera à s’assurer que les agences se conforment à un ensemble de normes universelles et transparentes. L’objectif est de donner aux restaurants un plus large éventail d’options de certification casher tout en offrant cette possibilité à ceux qui veulent éviter le contact direct avec le Grand rabbinat. 

Le parlement israélien doit encore approuver le projet.

« La révolution casher introduira la concurrence dans la certification casher pour la toute première fois », a déclaré M. Kahana dans un communiqué. « C’est une initiative qui améliorera la certification casher, rationalisera les services, réduira les prix et facilitera le processus pour les restaurateurs, les hôteliers et l’ensemble de l’industrie alimentaire. » 

Le Grand rabbinat a repoussé les tentatives de réforme du système de certification et a réussi à rendre la vie difficile à ses concurrents. Selon la loi israélienne actuelle, les certificats de Tzohar ne peuvent pas utiliser le mot « casher » ou ses dérivés, qui sont exclusifs au Grand rabbinat. À la place, un certificat typique dira : « Toutes les matières premières ont été vérifiées et approuvées par l’organisation rabbinique Tzohar. » 

Le rabbin Eliezer Simcha Weisz, membre du conseil du Grand rabbinat d’Israël, a déclaré à JTA que la certification du Grand rabbinat restait le meilleur moyen pour un restaurant, et ses clients, de s’assurer qu’ils mangent des aliments casher.  

« Je viens d’Angleterre et j’apprécie l’énorme supériorité de la casheroute du rabbinat israélien sur n’importe quelle organisation qui donne la casheroute dans le monde entier », a-t-il déclaré. « Évidemment, le fait qu’elle soit légalisée et qu’elle fasse partie du gouvernement est un gros avantage. »

Weisz a déclaré qu’il existait des dizaines de certificateurs privés, y compris Tzohar, qui prétendent offrir une supervision de la casheroute, mais qu’on ne pouvait pas leur faire confiance. 

« Je me demande combien de personnes ont examiné la soi-disante casheroute de ces différentes organisations qui prétendent donner une certification », a-t-il dit. « Personne ne sait qui ils sont ou ce qu’ils sont. On ne penserait pas à cela dans une autre situation, mais quand il s’agit de religion, tout le monde semble penser qu’il peut la contrôler. »

Malgré des décennies de protestations de la part des Israéliens laïcs et des tentatives répétées du gouvernement de réduire son pouvoir, le Grand rabbinat conserve un large contrôle sur la vie religieuse israélienne. En plus de dominer la certification casher, l’organisme a le monopole sur le mariage, le divorce et l’enterrement officiellement reconnus pour les Juifs israéliens.

Des représentants du Grand rabbinat d’Israël délivrent un certificat de casheroute à un restaurant local, dans le centre de Jérusalem, le 31 décembre 2019. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Tzohar, qui revendique plus de 1 000 rabbins et éducateurs comme membres, a été un pionnier en offrant une alternative aux Israéliens orthodoxes rebutés par les politiques strictes ou la bureaucratie tortueuse du Grand rabbinat. Fondée en 1995 après l’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin par un extrémiste juif, elle vise à surmonter les schismes de la société juive tout en proposant une approche plus accessible du judaïsme.

L’organisation célèbre également des mariages, et comme ses rabbins sont ordonnés orthodoxes, ces unions sont reconnues a posteriori par le Grand rabbinat. En revanche, les mariages célébrés par des rabbins non orthodoxes, ou par des rabbins dont l’ordination n’est pas reconnue par le Grand rabbinat, ne sont pas reconnus par le gouvernement et sont techniquement illégaux, bien que de nombreux Israéliens optent quand même pour ces mariages.

Tzohar propose des offices de prière gratuits lors des fêtes juives comme Yom Kippour, lorsque les places à la synagogue peuvent être rares, et son activité casher s’est développée malgré l’opposition du Grand rabbinat. 

« La casheroute Tzohar est devenu un choix légitime, et le fait est que nous nous développons chaque semaine », a déclaré le rabbin Oren Duvdevani, responsable de la supervision alimentaire à Tzohar. « Aujourd’hui même, deux nouveaux contrats ont été signés. Si les restaurants nous posent des questions à ce sujet, nous leur répondons de demander à leurs clients leur avis. » 

L’organisation emploie 40 superviseurs de la casheroute dans tout le pays – un tiers sont des femmes – et cinq inspecteurs principaux de la casheroute, dont deux femmes. Aucune femme ne compte parmi les superviseurs du Grand rabbinat. 

Alors que les superviseurs du Grand rabbinat ne viennent dans les restaurants que pour vérifier que toutes les règles sont respectées, les superviseurs de Tzohar œuvrent en cuisine. Ils vérifient que les légumes ou le riz ne contiennent pas d’insectes qui rendraient la nourriture non casher, et participent souvent à la coupe des légumes ou même à la cuisson.

« Nous ne savons pas combien de temps cela prendra, mais nous espérons qu’ils apporteront des modifications à la loi », a déclaré M. Duvdevani dans une interview accordée à JTA avant l’annonce du projet de réforme de la certification. « Mais nous savons aussi que les politiciens ont parfois leurs propres limites sur ce qu’ils peuvent faire. »

Le plan de certification casher pourrait n’être que la première de plusieurs réformes religieuses poursuivies par le gouvernement actuel, le premier en six ans à ne pas inclure un parti orthodoxe haredi. Le plus grand parti de la coalition, Yesh Atid, plaide depuis longtemps en faveur d’une libéralisation des règlements religieux – les sondages indiquent que la plupart des Israéliens soutiendraient ces lois.

Selon des enquêtes menées par Hiddush, une organisation qui défend le pluralisme religieux, une forte majorité d’Israéliens juifs souhaitent qu’Israël propose le mariage civil et accepte un plus large éventail de conversions juives. Dans une enquête réalisée en 2020, Hiddush a constaté que seuls 11 % des Israéliens juifs faisaient confiance au Grand rabbinat en tant qu’institution. 

Les restaurateurs irrités par les exigences du Grand rabbinat semblent réagir. Prenez le cas du (très célèbre) Café Kadosh, une boulangerie et un restaurant de Jérusalem fondé en 1967.

Le Café Kadosh dans le centre de Jérusalem, le 21 octobre 2018. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Plus tôt cette année, le Grand rabbinat a indiqué au café qu’il devrait mettre des autocollants sur ses produits indiquant qu’ils étaient laitiers et qu’il devrait faire ses croissants en triangle. Cette demande entrait dans le cadre d’une tentative du Grand rabbinat d’instaurer une norme nationale dans laquelle les pâtisseries laitières auraient la forme de triangle afin de les rendre plus identifiables. 

« Le rabbinat a vraiment commencé à nous embêter », a déclaré le propriétaire Itzik Kadosh à JTA. « Tout le monde sait que tous nos croissants sont laitiers. Il était hors de question que je change la forme ou que je mette un autocollant dessus. Quand je mange un shawarma, il n’y a pas d’autocollant indiquant que c’est de la viande ». 

Après que Kadosh a protesté publiquement, le Grand rabbinat a retiré sa certification au restaurant et a lancé une campagne de dénigrement sur Facebook en affirmant qu’il était ouvert le Shabbat, ce qui n’est pas vrai. 

C’est alors que Kadosh a décidé de contacter Tzohar. Il a déclaré que la superviseuse de Tzohar avait vérifié plus de 300 de ses produits pour s’assurer qu’ils étaient casher. La casheroute de Tzohar coûte 200 shekels de plus par mois que celle du Grand rabbinat, dit Kadosh, mais la surveillante passe beaucoup plus de temps à vérifier la farine et à nettoyer les légumes. De plus, comme la surveillante est une employée de Tzohar, et non du restaurant, il n’a pas à lui verser d’avantages sociaux.

M. Kadosh affirme que son activité n’a pas souffert et que même les Juifs haredim, ou ultra-orthodoxes, continuent de fréquenter son restaurant.

« Le rabbinat s’est comporté comme la mafia », a-t-il déclaré. « Peut-être que les gens avaient peur d’eux, mais j’ai refusé d’être victime de chantage. Je leur ai dit : ‘OK, prenez ma certification. Demain, j’irai simplement à Tzohar’. »

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