Émeutes, Gaza : Les journalistes de plus en plus dans la ligne de feu
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Émeutes, Gaza : Les journalistes de plus en plus dans la ligne de feu

Au moins 20 professionnels des médias ont été agressés en couvrant les émeutes en Israël ; une chaîne a donné à ses animateurs une sécurité renforcée à cause des menaces en ligne

La police bouscule des journalistes sur les lieux d'un attentat à la voiture-bélier dans le quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 16 mai 2021. (Crédit : Yossi Zamir/FLASH90)
La police bouscule des journalistes sur les lieux d'un attentat à la voiture-bélier dans le quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 16 mai 2021. (Crédit : Yossi Zamir/FLASH90)

Les journalistes israéliens couvrant le conflit en cours avec le Hamas à Gaza et les violences interethniques qui ont éclaté dans certaines villes ont été – et c’est un phénomène croissant – les cibles d’agressions et de menaces de la part de bandes furieuses et d’individus en colère, ces derniers jours.

Selon le Syndicat des journalistes en Israël, au moins vingt professionnels des médias – reporters et photographes – ont été attaqués et blessés depuis le début des émeutes à Jérusalem-Est, en date du 6 mai.

Les journalistes juifs et arabes ont subi indistinctement ces violences anti-presse, qui sont allées du harcèlement aux agressions physiques, en particulier quand ils ont tenté de couvrir les agissements des bandes qui ont mis le feu à certaines villes mixtes, frappant sans pitié les membres des ethnies opposées et vandalisant, entre autres, les habitations, les voitures ou les commerces.

Par ailleurs, la police a été accusée non seulement d’avoir échoué à protéger les professionnels des médias, mais également d’avoir elle-même attaqué des reporters et des photographes, entravant leur travail.

« Ces dernières semaines, des dizaines de journalistes et d’équipes ont été agressés pendant qu’ils faisaient leur travail », a commenté Yair Tarchitsky, chef du syndicat des journalistes en Israël, dans la journée de dimanche. « Cette épidémie de violence doit stopper immédiatement. Nous demandons à la police de faire son devoir et que les instigateurs des agressions et les attaquants soient poursuivis en justice. »

La police anti-émeute israélienne fait face à un homme juif alors que des affrontements ont éclaté entre Arabes, policiers et Juifs, dans la ville mixte de Lod, dans le centre d’Israël, mercredi 12 mai 2021. (Crédit : AP Photo/Heidi Levine)

Au moins une partie des harcèlements a visé les reporters, soupçonnés de pencher à gauche ou de soutenir insuffisamment l’effort de guerre israélien contre le Hamas et les autres groupes terroristes de Gaza.

Mardi, les procureurs ont mis en examen deux émeutiers d’extrême-droite pour une agression commise à l’encontre d’un caméraman et d’un journaliste qui travaillaient pour la chaîne publique Kan, dans le quartier Hativah de Tel Aviv. Ils couvraient alors une marche prévue par des extrémistes bien décidés à en découdre avec les résidents arabes de Jaffa, à proximité.

Rolan Novitzky, caméraman, a été pris en charge à l’hôpital suite aux blessures concoctées au cours de cette attaque du 13 mai, qui a été filmée. Le journaliste Yoav Zehavi a lui aussi été frappé.

Tarchitsky a qualifié cette mise en examen de « première importante avancée ».

Mais plusieurs autres ont évoqué des agressions qui, jusqu’à présent, n’ont pas fait l’objet de poursuites.

Le 11 mai, le correspondant de la Treizième chaîne, Baruch Kara, a été attaqué par une bande d’extrémistes juifs à Ramle, alors qu’il intervenait en direct pour un reportage. La veille, le présentateur Ayala Hasson, le caméraman Rami Sigawi et un technicien de la même chaîne, Kobi Shemer, avaient été agressés à Lod par un groupe d’extrémistes juifs, et le photographe Moshe Kadosh a raconté que le pare-brise de son véhicule avait été brisé par des émeutiers arabes, également à Lod.

Des secouristes évacuent un homme blessé lors d’affrontements entre Arabes et Juifs à Akko, dans le nord d’Israël, le 12 mai 2021. (Crédit : Roni Ofer/Flash90)

Selon Seventh Eye, groupe de veille des médias non-partisan, la majorité de ces agressions contre les journalistes semblent avoir été commises par des émeutiers juifs. L’observatoire a noté que ce phénomène pouvait peut-être partiellement s’expliquer par le fait que les reporters israéliens couvrent probablement beaucoup moins l’actualité en direct depuis les secteurs arabes.

Au-delà des agressions physiques, les journalistes sont soumis à de graves menaces pour l’exercice de leur mission même d’information.

Lundi, la Douzième chaîne a indiqué qu’un certain nombre de ses journalistes – notamment Yonit Levy, Guy Peleg, Dana Weiss et Rina Matsliah – étaient dorénavant accompagnés par un garde du corps après avoir reçu des menaces, dont des menaces de mort, de la part d’Israéliens de droite en colère.

« Nous demandons que la police puisse s’assurer de la sécurité des journalistes et prendre en charge ces violences avec sévérité », a dit Tarchitsky en réponse à cette information. « Et je le dis à toutes les personnalités publiques et aux politiciens à l’origine de ces incitations à la violence : Nous demandons qu’elles cessent immédiatement et ce avant que le sang ne coule ».

Un résident d’implantation armé d’un bâton (G) s’en prend au journaliste de la Douzième chaîne Ohad Hemo lors de heurts avec des cueilleurs d’olives palestiniens dans le village cisjordanien de Bourka, le 13 octobre 2020. (Capture écran/ Twitter)

La chaîne a souvent aiguisé un sentiment anti-médias chez les Juifs israéliens de droite – une attitude qui s’est encore significativement renforcée en raison d’une campagne menée, ces dernières années, par le Premier ministre Benjamin Netanyahu et ses alliés. Netanyahu, qui est actuellement traduit devant les juges pour corruption, a accusé à maintes reprises les journalistes de la Douzième chaîne et d’autres – souvent nommément – de prendre part à une chasse aux sorcières présumée dirigée contre lui.

« Des groupes WhatsApp, des communautés Facebook et Telegram encouragent les agressions physiques », dit Anat Saragusti, journaliste vétéran, à la tête de la section de la Liberté de la presse au sein du Syndicat des journalistes de l’État juif.

Un récent post repéré par le syndicat appelait les partisans de la droite israélienne à se rassembler à Neve Ilan, le quartier de Jérusalem où se trouvent les studios de la Douzième chaîne, présentant des photos des présentateurs de la chaîne – une présentatrice avait été affublée d’un keffieh grâce à un montage par Photoshop – en les qualifiant de « prochaines cibles de l’armée israélienne ».

« Aujourd’hui, nous allons incendier Neve Ilan. Aujourd’hui, nous allons montrer aux traîtres ce que nous pensons réellement d’eux », disait la publication en appelant à l’action.

Saragusti fait remarquer que de récentes campagnes ont été lancées en direction des partisans de Netanyahu pour fustiger les médias. Elle rappelle notamment des affiches électorales, en 2019, qui arboraient les visages des journalistes de la Douzième chaîne avec le slogan : « Ce n’est pas eux qui décideront, c’est vous qui déciderez », ce qui avait été considéré comme une incitation au passage à l’action violente à ce moment-là.

Une affiche de campagne du Likud montrant des journalistes (de gauche à droite) : Raviv Drucker, Guy Peleg, Amnon Abramovich et Ben Caspit, « Ils ne décideront pas. C’est vous qui déciderez » dans le centre d’Israël, 20 janvier 2019. (Crédit : Twitter)

« Quand les politiciens attaquent les journalistes et que le fils du Premier ministre, Yair Netanyahu, appelle les chaînes ‘Al-Jazeera’ pour les calomnier, il n’y a rien de bien étonnant à voir ensuite des photos où les journalistes portent l’habit musulman et où sont désignés comme des cibles à assassiner », continue-t-elle.

Les médias pro-Netanyahu ont pris part, parfois, à ces campagnes. Shimon Riklin, proche de Netanyahu et animateur sur la Vingtième chaîne (qui est parfois qualifiée de « Fox News israélienne » en raison de ses penchants politiques à droite, voire très à droite) a récemment écrit sur Twitter que les médias israéliens étaient des « soutiens du terrorisme » et qu’ils étaient « la cause à la racine de l’anarchie et des émeutes dans tout Israël ».

Dimanche, le ministre des Communications, Eitan Ginzburg, a demandé au procureur-général Avichai Mandelblit de songer à l’ouverture d’une enquête sur Riklin pour incitations à la violence contre les médias.

Violences policières

Mais peu de journalistes pensent que les autorités passeront à l’acte pour les protéger et, dans certains cas, les forces de l’ordre ont été accusées de s’en être pris brutalement aux reporters, ou de n’avoir pas voulu prendre les précautions nécessaires.

« La police ne prend pas ce genre de choses au sérieux », déplore Saragusti. « Elle n’enquête pas, elle ne tente pas de retrouver ces criminels ».

Dimanche, suite à un attentat présumé à la voiture-bélier survenu dans le quartier Sheikh-Jarrah de Jérusalem, les agents ont été vus en train de repousser les journalistes avec agressivité d’un trottoir environnant d’où ils tentaient de couvrir l’incident. Selon Haim Goldberg, photographe pour le journal religieux Kikar Hashabbat, la police a jeté des grenades incapacitantes en direction des journalistes et a même giflé l’un d’eux.

« Un long moment s’était passé depuis l’attentat, et les journalistes se trouvaient à plusieurs dizaines de mètres de l’endroit où il s’était produit. Ils ne faisaient aucun mal », écrit Josh Breiner, correspondant de Haaretz, qui a régulièrement rédigé des articles sur les violences policières commises à l’encontre des professionnels des médias pendant le mouvement de protestation anti-gouvernemental qui était organisé aux abords de la résidence du Premier ministre à Jérusalem, l’été dernier. « Cela a été une perte totale de contrôle, un scandale qui ne saurait être toléré ».

Les forces de sécurité israéliennes se déploient pour disperser une manifestation palestinienne contre l’expulsion possible de familles palestiniennes du quartier Sheikh Jarrah de Jérusalem-Est, le 8 mai 2021. (Crédit : Menahem KAHANA / AFP)

Au début du mois, quand les tensions se limitaient encore majoritairement au mont du Temple et au quartier de Sheikh Jarrah, la police avait aussi été accusée d’avoir agressé Moshe Nussbaum, journaliste connu de la Douzième chaîne, et Hassan Shaalan, du site d’information Ynet.

Dans un clip qui avait été largement partagé, la police apparaissait en train de malmener Nussbaum avant de le repousser avec brutalité.

Plus violente encore, une vidéo tournée le 10 mai où les agents semblaient frapper avec sauvagerie le journaliste palestinien Rami Al-Khatib sur le mont du Temple, avant de l’arrêter.

Pendant qu’ils couvraient les manifestations et les émeutes à Jérusalem, plusieurs autres journalistes palestiniens et turcs ont été victimes de tirs de balles en caoutchouc, de grenades incapacitantes ou ont essuyé des gaz lacrymogènes, selon Reporters sans frontières (RSF).

« Nous recommandons vivement aux autorités israéliennes de renoncer à cet usage disproportionné de la force contre les journalistes palestiniens qui ne doivent d’aucune façon être traités comme s’ils étaient des parties au conflit », a dit Sabrina Bannoui de RSF dans une déclaration faite la semaine dernière.

Des sources policières ont indiqué au Times of Israel que les journalistes qui souhaitaient être protégés par les forces de l’ordre devaient rester à proximité de ces dernières lorsqu’elles couvraient les événements sur le terrain. Toutefois, agir de cette manière soulève un problème de conflit d’intérêt pour les reporters qui couvrent les agissements de la police et qui, pour ce faire, cherchent à maintenir une distance professionnelle avec les agents.

Affrontements entre émeutiers palestiniens et policiers israéliens sur le mont du Temple, à Jérusalem, le 10 mai 2021. (Crédit : Ahmad GHARABLI / AFP)

Dans une réponse officielle, le porte-parole de la police, Eli Levy, a déclaré que les agents enquêteraient avec sérieux sur toute plainte qui ferait naître un soupçon d’activité criminelle.

« La police est actuellement déployée, avec une présence renforcée, dans tout le pays pour prévenir les incidents violents et les émeutes, afin d’assurer la sécurité du public tout entier, en permettant notamment le travail, en toute liberté, des journalistes et des photographes – et ce, malgré les conditions de travail complexes des médias et des forces de l’ordre actuellement », a noté Levy.

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