En étudiant le judaïsme, les Juifs russes découvrent l’Europe gratuitement
Rechercher
"Cela a brûlé une partie de mon âme"

En étudiant le judaïsme, les Juifs russes découvrent l’Europe gratuitement

Le programme Eurostars, qui mélange shidoukh et culture juive, se veut l'équivalent de Taglit pour le Vieux Continent

Des participants au programme Eurostars, en 2015, au musée du Louvre, à Paris (publié avec l’autorisation de Yachad / via JTA)
Des participants au programme Eurostars, en 2015, au musée du Louvre, à Paris (publié avec l’autorisation de Yachad / via JTA)

MOSCOU (JTA) – Ayant grandi dans une famille ouvrière de l’Extrême-Orient russe, Sergei Aryeh Zolotov ne connaissait la Côte d’Azur que de ce qu’il avait vu dans les films de James Bond.

Étudiant âgé d’une vingtaine d’années vivant dans la ville de Khabarovsk, à 6 500 kilomètres à l’est de Moscou, Zolotov n’avait ni les moyens de se rendre sur les plages ensoleillées du sud de la France, ni les moyens d’obtenir le visa nécessaire pour pénétrer dans l’Union européenne.

Heureusement pour Zolotov, grâce au programme russe Eurostars à destination des jeunes Juifs de l’ex-Union soviétique, il n’avait pas à s’inquiéter de cela. Tout ce qu’il avait à faire afin de pouvoir s’en aller visiter les célèbres plages de la Côte d’Azur était de se rendre à la synagogue locale durant quelques mois pour des leçons hebdomadaires de judaïsme.

Lancé en 2012 par la branche Habad du mouvement hassidique, ce programme permet à des centaines de Juifs, hommes et femmes, âgés de 18 à 28 ans, d’effectuer chaque printemps un voyage en Europe entièrement financé.

Le programme Eurostars propose une visite à l’ancien camp de la mort nazi d’Auschwitz, en Pologne, ainsi que différentes destinations et visites chaque année. Mais pour pouvoir prétendre à ce voyage, les participants doivent assister à 85 % des cours de ce programme d’un an consacré à la Torah et aux traditions juives.

Originaire de Khabarovsk – un endroit enclavé et très froid situé à 1 300 kilomètres au nord-est de la capitale nord-coréenne de Pyongyang –, Zolotov a confié la semaine dernière à l’agence JTA que « jamais [il n’aurait] pensé un jour faire une croisière en Méditerranée ». L’homme, qui a participé au voyage de 2017, travaille désormais en tant qu’économiste à Moscou.

« Franchement, je me suis inscrit parce qu’un ami m’a dit que c’était une croisière luxueuse gratuite avec d’autres jeunes », a-t-il affirmé.

Sergei Aryeh Zolotov, à gauche, et Lev Aryeh Osipov au Musée juif et Centre de tolérance de Moscou, le 31 janvier 2018 (Cnaan Liphshiz / via JTA)

Néanmoins, Zolotov a confié que son approche utilitariste initiale s’était modifiée alors qu’il est entré en contact avec le rabbin Yaakov Snetkov et sa petite – mais chaleureuse – communauté.

Ce lien « m’a changé pour toujours », dit-il. Après le voyage, Zolotov a eu recours à une circoncision tardive.

En 2016, durant huit mois, Zolotov a rejoint une poignée d’autres participants du programme Eurostars à Khabarovsk. Ensemble, ils ont étudié chaque dimanche la parasha de la semaine, la portion hebdomadaire de la Torah. En mai dernier, leur groupe et ceux de plus de 40 villes de l’ex-Union soviétique se sont rassemblés à Moscou pour un voyage d’une semaine qui a coûté des millions de dollars et qui a été entièrement financé par des dons au mouvement Habad de Russie.

Avec des visas pré-arrangés obtenus par la Fédération des communautés juives de la Communauté des Etats indépendants, affiliée au mouvement Habad, les quelque 1 000 participants ont embarqué à bord de deux avions affrétés pour eux à destination de Barcelone, en Espagne. Ils ont ainsi visité des sites liés au riche héritage juif de cette ville.

Voyageant dans 20 bus, ils ont également embarqué sur un navire de croisière, le Grandi Navi Veloci, visitant les côtes italiennes et Monaco – leur visite a d’ailleurs constitué le plus grand événement de l’histoire de la petite communauté juive de la principauté. Puis, ils ont décollé depuis Nice pour aller visiter le camp de concentration d’Auschwitz avant de rentrer en Russie.

Selon le rabbin Mendy Wilansky, responsable de Yahad, une plate-forme présentant ces programmes spéciaux, et responsable d’Eurostars au sein de la Fédération des communautés juives, les rencontres entre jeunes font partie de la raison d’être d’Eurostars. Lors de la croisière, des soirées de speed-dating étaient organisées, dit-il.

Des participants au programme Eurostars (publié avec la permission de la Fédération des communautés juives de la CEI)

« Dans un pays immense comme la Russie, qui connaît une forte assimilation, c’est bien sûr une opportunité pour le shidoukh [rencontre arrangée] », a-t-il déclaré.

Yosef et Sarah Vasilyev, participants au voyage Eurostars de 2015, se sont ainsi rencontrés à cette occasion.

Yosef, un Juif de la ville sibérienne de Tyumen, s’est fiancé à Sarah, originaire de la ville voisine de Tcheliabinsk, quelques jours après leur retour de France. Leur mariage dans la synagogue de sa ville natale était une rare célébration pour sa communauté vieillissante et figurait en bonne place dans son bulletin d’information mensuel.

Si Zolotov a participé au programme Eurostars avec l’espoir de rencontrer son « autre moitié », c’est la visite à Auschwitz qui a fini par changer le cours de sa vie, a-t-il confié.

« Cela a brûlé une partie de mon âme », a expliqué Zolotov. « Cela m’a rappelé la façon dont nous, Juifs de Russie, avons marché et chanté en hébreu en Espagne, avant de nous souvenir de nos frères tués en Pologne », a-t-il dit, évoquant l’histoire sanglante des persécutions antisémites dans les trois pays.

« Cela m’a fait comprendre ce qu’est la tradition juive de la survie et du renouveau. »

Pour Berel Lazar, grand rabbin de Russie, le succès du programme – la participation a quadruplé au cours des six dernières années – est révélateur d’un changement majeur dans la communauté juive européenne.

Ce changement a été vivement illustré lors du voyage en France de 2015, a indiqué M. Lazar, lorsque, pour un hommage, il a conduit les jeunes au magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, où un terroriste islamiste avait tué Yoav Hattab, Yohan Cohen, Francois-Michel Saada, Philippe Braham, quatre juifs au début de l’année.

La maire de Paris Anne Hidalgo (1ère à gauche), le président français Emmanuel Macron (2e à gauche) et d’autres responsables se recueillent devant le supermarché Hyper Cacher afin de rendre hommage aux clients tués il y a trois ans dans une attaque terroriste, le 7 janvier 2018 (AFP PHOTO / POOL / CHRISTIAN HARTMANN)

« Je me souviens d’une époque où l’émissaire Habad en France faisait le tour des magasins casher afin de récupérer les produits presque périmés pour les envoyer » en Russie, a-t-il déclaré à la JTA. « Maintenant, nous retournons en France pour affirmer notre soutien à cette communauté. »

Alors que l’immigration des Juifs français en Israël atteint des records en raison entre autres du problème de l’antisémitisme en France, Lazar a déclaré : « C’est un signe de solidarité très important. »

Certains participants du programme Eurostars avaient une meilleure idée que Zolotov de ce à quoi s’attendre. Ancien du programme Taglit-Birthright, qui organise des voyages subventionnés en Israël pour les jeunes adultes juifs, Lev Aryeh Osifov, originaire de la ville sibérienne de Tomsk, s’était déjà rendu en Europe de l’Ouest avant d’y revenir avec Eurostars.

« Je n’ai pas eu besoin d’Eurostars pour visiter l’Europe ; je peux me permettre d’y aller seul », a déclaré Osifov. « Mais j’ai aimé cette atmosphère de convivialité. »

Contrairement au programme Taglit-Birthright, auquel les participants ne peuvent participer qu’une seule fois, les étudiants Eurostars peuvent voyager en Europe jusqu’à trois fois.

En dépit d’une connaissance limitée du judaïsme, Zolotov pouvait déjà se prévaloir d’un « lien puissant » avec les textes juifs au début du programme d’études, selon le rabbin Wilansky.

Néanmoins, les incitations financières représentent une nécessité dans un pays pauvre où la vie juive a été poussée jusqu’à la quasi-extinction par la répression communiste, l’assimilation et l’émigration massive.

Le rabbin Berel Lazar posent les tefillin sur un jeune qui participe au voyage Eurostars, en France, en 2015 (publié avec l’autorisation de Yahad / via JTA)

Eurostars est né d’un programme antérieur dans lequel les rabbins offraient des paiements en espèces aux Juifs qui acceptaient de participer à des programmes d’études juives. Pour prétendre y participer, il fallait que les étudiants répondent à la définition de Habad de qui est Juif – il fallait que leur mère soit juive ou qu’ils aient été convertis sous les auspices orthodoxes.

« Certains rabbins avaient du mal à attirer les gens, même avec des paiements ; d’autres ont senti que cela entachait leur communauté », a déclaré Wilansky. « C’est ainsi que nous sommes arrivés à l’idée de faire un voyage, bien que, dans de nombreux cas, la dynamique sociale qui se forme dans les groupes d’étude en soit la principale récompense. »

C’est la conclusion qu’en a tirée Ruth Galeyeva, une participante au voyage de 2015 originaire d’Orenbourg, une ville située à 1 300 kilomètres à l’est de Moscou, près de la frontière avec le Kazakhstan.

Galeyeva a suivi des programmes d’éducation juive quand elle était enfant, mais a « manqué de ce cadre dans [sa] vie » alors qu’elle était étudiante à l’université. « J’ai donc rejoint le programme Eurostars afin d’appartenir à nouveau à une communauté. »

En tant qu’ancienne étudiante en design, elle voulait également visiter Paris.

« Tout était si beau », se souvient Galeyeva. Mais toute cette beauté, a-t-elle ajouté, « semble maintenant si superficielle comparée au sentiment que j’ai ressenti en étant simplement à nouveau entourée de mon propre peuple. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...