En Irak, les banques publiques effraient au lieu d’attirer
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En Irak, les banques publiques effraient au lieu d’attirer

Après avoir été échaudés par les pillages des années de guerre, les banques ne proposent pas de facilités aux entreprises, et les particuliers ne leur font pas confiance

Drapeau irakien (Crédit : Domaine public/Pixabay)
Drapeau irakien (Crédit : Domaine public/Pixabay)

En Irak, les banques sont tout sauf attrayantes : elles ne proposent pas de facilités aux entreprises, et les particuliers ne leur font pas confiance après avoir été échaudés par les pillages des années de guerre.

« Les banques irakiennes sont aujourd’hui encore très éloignées des normes mondiales », souligne l’économiste Abbas Anid Ghanem, basé dans la ville méridionale de Diwaniyah.

Selon lui, les problèmes remontent à des décennies, dans un pays ayant subi douze années d’isolement avec un système économique étatiste longtemps pratiqué à l’époque de Saddam Hussein.

Dans les années 1990, l’Irak a été isolé du monde par des sanctions paralysantes ayant bloqué les transactions financières avec le pays.

Les coffres des banques ont ensuite été vidés dans un contexte de pillages généralisés après l’invasion américaine de 2003. Plus de 70 banques ont depuis vu le jour mais le secteur dans son ensemble ne s’est pas développé.

Les trois principales banques publiques – Al-Rachid, Al-Rafidein et Trade Bank of Iraq (TBI) – détiennent 90 % de l’ensemble des actifs bancaires.

Elles « savent seulement faire des petits prêts et verser les salaires des fonctionnaires, elles ne cherchent pas à attirer les entrepreneurs », déplore le promoteur immobilier Adel Salhi, qui a préféré se tourner vers des banques à l’étranger.

« Les banques publiques n’ont pas les mécanismes pour les transactions avec l’étranger », ajoute-t-il à l’AFP.

Un bâtiment ayant abrité une banque à Mossoul, en Irak, le 14 octobre 2018. (Crédit : Zaid AL-OBEIDI / AFP)

Garantie de 110 %

La création de TBI quatre mois après l’entrée du premier char américain en 2003 par un décret du proconsul Paul Bremer devait « développer et construire » le pays, rappelle à l’AFP M. Ghanem.

Mais au lieu d’aider les hommes d’affaires à créer un secteur privé qui se fait toujours attendre, poursuit-il, TBI « ne fait plus que des prêts à l’Etat ».

Car celui-ci, rongé par des années de corruption et de clientélisme, doit continuer à payer ses huit millions de fonctionnaires et pensionnés malgré la chute des cours du pétrole.

La gabegie généralisée a déjà mené au désastre, affirme la Banque mondiale : Al-Rachid et Al-Rafidein ont toutes deux des fonds de roulement déficitaires et des problèmes de qualité des actifs.

De ce fait, en 2018, « la plupart des entreprises étaient financées grâce à des sources informelles », des amis ou des proches, rapporte la Banque mondiale.

TBI, affirme M. Salhi, « est la seule qui permette aux investisseurs d’ouvrir des lignes de crédit mais elle n’offre aucune facilité bancaire et exige des garanties énormes, parfois jusqu’à 110 % ».

Résultat : moins de 5 % des petites et moyennes entreprises disent avoir obtenu un prêt bancaire en Irak, selon la Banque mondiale.

Et le pays, deuxième producteur de pétrole de l’Opep, se retrouve 172e sur 190 pays dans le classement « Doing Business » (Faire des affaires) de la Banque mondiale.

C’est pour cela, renchérit M. Salhi, que de nombreux investisseurs se tournent vers des banques en Jordanie, en Turquie, en Iran ou au Liban.

Taux de crédit jusqu’à 10 %

« Les taux de crédit aux entreprises atteignent 7 à 10 %, contre moins de 1 % à l’étranger », ajoute M. Ghanem.

Quant aux particuliers, les banques « ne les autorisent pas à épargner en dollars », pourtant couramment utilisés au quotidien aux côtés des dinars irakiens, « ce qui entraîne une grande perte de devises », ajoute l’expert.

Par conséquent, à chaque fin de mois, de longues files d’attente se forment devant les banques publiques : des millions de fonctionnaires retirent leur salaire en liquide pour tout stocker sous un matelas chez eux.

En 2018, 98 % des entreprises privées interrogées par la Banque mondiale indiquaient payer leurs employés en liquide. Et 43 % leurs fournisseurs également. Seul un quart disaient avoir recours au système bancaire.

Depuis le chaos de 2003, la confiance entre les Irakiens et leurs banquiers semble définitivement rompue.

Selon la Banque mondiale, seul un foyer sur cinq a accès à un compte bancaire.

Nabil Kazem, habitant de Diwaniyah, a mis plusieurs années à récupérer les économies qui se trouvaient sur son compte en 2003. Alors pas question pour lui d’en ouvrir un nouveau.

« Pour payer, je préfèrerais avoir une carte bancaire plutôt que des piles d’argent qui me font redouter un cambriolage à main armée tous les jours mais je préfère encore ce danger-là à une banque arriérée », explique-t-il.

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