Face-à-face avec l’homme qui a voulu me tuer pendant Yom Kippour
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Face-à-face avec l’homme qui a voulu me tuer pendant Yom Kippour

Face au tireur de la Halle, j'ai trouvé un assaillant supportant toujours une idéologie antisémite, mais j'ai aussi réfléchi aux nouvelles possibilités de combattre la haine

Stephan Balliet (au centre), qui est accusé d'avoir tué deux personnes après une tentative d'assaut contre une synagogue à Halle an der Saale, dans l'est de l'Allemagne, est reflété par une barrière transparente dans une salle de tribunal pour la deuxième journée de son procès, le 22 juillet 2020 à Magdeburg, en Allemagne de l'est. (Photo par Ronny HARTMANN / Sources variées / AFP)
Stephan Balliet (au centre), qui est accusé d'avoir tué deux personnes après une tentative d'assaut contre une synagogue à Halle an der Saale, dans l'est de l'Allemagne, est reflété par une barrière transparente dans une salle de tribunal pour la deuxième journée de son procès, le 22 juillet 2020 à Magdeburg, en Allemagne de l'est. (Photo par Ronny HARTMANN / Sources variées / AFP)

BERLIN, Allemagne (JTA) — Un homme se trouve assis de l’autre côté de la salle. C’est le meurtrier qui a tenté de me tuer avec 51 autres personnes alors que je priais dans la synagogue de la Halle lors de Yom Kippour l’année dernière. Répondant aux questions du juge, il a défendu l’idéologie la plus haineuse, sans montrer la moindre honte face à sa haine ouverte et sa rhétorique cruelle envers les Musulmans et les Juifs, les personnes d’origine arabe et turque, les hommes noirs, les femmes – et même les autres Caucasiens qui ne soutiennent pas sa cause.

Lors de la première journée de son procès pour l’attaque de la Halle, l’échange entre le juge et l’assaillant a duré plus de trois heures. En tant que victime d’une tentative de meurtre par cette personne, j’ai été pétrifié. Cela m’a épuisé. Mais au lieu de me sentir en colère, triste ou d’avoir peur de ses horribles déclarations, j’étais assise avec un sentiment de soulagement, et même de force.

Cet homme a montré au tribunal qu’il était exactement qui nous pensions qu’il était. Même devant une cour de justice, il a défendu ses convictions et sa volonté d’agir. Cette personne a été considérée comme psychologiquement apte à être jugée par des psychiatres ; ses déclarations ne provenaient pas de démence ou de délire. Cet homme possède une vision du monde qui tue des gens. Et il n’est pas seul.

J’ai décidé de me porter partie civile dans ce procès afin de jouer un rôle dans la lutte contre l’extrême droite, pour faire remonter à la surface les questions politiques du besoin de changement systémique et pour chercher une justice personnelle. Je suis la petite-fille de quatre survivants de la Shoah. Pour les deux qui vivent encore dans l’État de New York, d’où je suis originaire, sans parler du reste de ma famille proche et élargie, mon choix de vivre en Allemagne a été difficile à accepter.

Je suis ici pour aider à renforcer la communauté juive en Allemagne, en me focalisant principalement sur les étudiants et les jeunes adultes à travers mon travail avec Hillel Allemagne, en utilisant mon expérience de rabbin et d’organisatrice d’évènements. Et je suis également ici afin de me rapprocher de mon histoire personnelle et à la réalité émotionnelle de l’existence miraculeuse. À Berlin, on ne peut pas ignorer l’histoire. Aller dans une synagogue est un acte de contre-culture ; nous sommes ici, persévérant, malgré tout. Contrairement à beaucoup d’autres Juifs ayant grandi à New York, cette mentalité me semble naturelle. Ici, c’est une norme.

Le rabbin Rebecca Blady, au centre, lors d’une cérémonie de la Havdalah en 2017. (Autorisation : Base BERLIN)

J’avais longtemps pensé que le concept « d’existence miraculeuse » serait simplement un concept hérité de mes grands-parents. De façon épigénétique, le traumatisme est revenu sous différentes formes à travers mon adolescence et mes jeunes années d’adulte. À travers mes pratiques personnelles comme l’écriture et la thérapie, j’ai travaillé afin d’atténuer les conséquences du traumatisme, pour convaincre mon cerveau et mon corps que c’était passé – vraiment, la Shoah n’est plus présente ici.

Ce que j’ai vécu à Halle a changé cela de manière indélébile.

En octobre 2019, je suis devenue une victime directe de la violence antisémite, nationaliste de droite et suprémaciste blanche. Pour la première fois de ma vie, j’ai éprouvé le sentiment d’avoir failli perdre la vie, la vie de ma fille et les vies des membres de la communauté que je chérissais. J’ai fait l’expérience de la responsabilité de vie ou de mort qui vient avec le choix de s’engager dans l’acte de « contre-culture » qui est d’entrer dans une synagogue.

Mais contrairement à mes grands-parents, j’ai la capacité de résister. De donner à nom à ces crimes et de les faire traduire devant un tribunal allemand. De les associer à l’histoire sombre de ce pays qui a permis une propagation de cette idéologie qui a tué ma famille. De me dresser, en tant que Juive, comme une survivante de troisième génération devenue une première génération, et pour transformer ce moment d’horreur en une opportunité pour corriger d’innombrables moments d’injustice.

L’Allemagne est un pays qui a affirmé avoir appris de ses erreurs, et il l’a fait de nombreuses façons. Je crois en l’avenir juif de ce pays. Et afin d’avoir un avenir juif fort et puissant, l’Allemagne doit exprimer des formes plus profondes et plus concrètes de solidarité et d’action. Suivre des voix inspirantes, comme celle d’Anna Staroselski, la présidente de l’Union des étudiants juifs d’Allemagne (l’un de nos partenaires locaux), qui a déclaré lors d’un rassemblement de solidarité le 21 juillet : « Je suis née et j’ai grandi ici, et pourtant, on vous envoie toujours au visage que ‘vous êtes étranger !' »

Des gens se rassemblent pour une veillée devant la synagogue de La Halle, en Allemagne, le 11 octobre 2019. (Yaakov Schwartz/ Times of Israël)

Aujourd’hui, une part importante de notre travail à Hillel, et au-delà, est de mener une initiative visant à façonner comment, en tant que Juifs, nous pouvons construire notre propre récit – et au-delà de cela, comment nous devrions tenir nos gouvernements pour responsables de ce récit. Grandir avec le sentiment d’avoir besoin de cacher sa propre identité, de craindre la violence des camarades de classe, de s’attendre à être traités avec préjugés et même violence tout au long de son existence – ce n’est pas une façon sûre de vivre.

Les politiciens, les responsables de la police et les ministres de la Justice devraient se demander : comment pourrions-nous éradiquer ces préjugés du système ? Comment pourrions-nous montrer que nous sommes engagés à lutter contre l’antisémitisme non seulement maintenant et de façon rétrospective, mais aussi contre les préjugés à ses racines ?

Des personnes en deuil devant un mémorial improvisé à la synagogue de Halle, dans l’est de l’Allemagne, le 11 octobre 2019, deux jours après la fusillade. (Photo par Hendrik Schmidt / dpa / AFP)

Dans le même temps, le récit juif dépasse la question de l’antisémitisme, et oui, cela va au-delà de « l’existence miraculeuse ». Ici, et autour du monde, en tant que minorité, les Juifs se trouvent dans une sorte de « processus de maturation », alors que nous nous trouvons avec plus de libertés que jamais. Comment pourrions-nous utiliser notre propre histoire afin de construire un monde plus juste ? Comment pourrions-nous reprendre les leçons que nous avons tirées du passé – particulièrement autour d’une idéologie aussi mortelle – pour en tirer dans le présent, peut-être en agissant non seulement pour notre propre bien, mais aussi dans l’intérêt d’autres personnes qui sont aujourd’hui menacées ?

Cette journée au tribunal allemand m’a rappelé l’opportunité dont nous disposons, au sein de la communauté juive et en dehors, pour réengager notre responsabilité morale dans le monde.

« Le calomniateur ne subsistera pas sur la terre, et l’homme violent sera sans répit pourchassé par le malheur. Je le sais, l’Eternel fait droit au malheureux, il rend justice aux pauvres. Oui, les justes célébreront ton nom, les hommes droits habiteront en ta présence. » – Psaume 140

Le rabbin Rebecca Blady est la directrice exécutive d’Hillel Allemagne et co-fondatrice de Base Berlin, une initiative de Hillel International soutenue par le groupe Genèse philanthropie, des fondations européennes et des donateurs individuels.

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