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France : Une lettre ouverte contre des « rabbins prédateurs » sexuels

Le texte vise à "interroger sur les réelles dimensions de l’abus au sein des institutions juives françaises" et appelle à la création d’une instance spéciale contre ces crimes

Une lettre ouverte contre des « rabbins prédateurs » sexuels a été publiée le 20 juillet par le groupe « Nous pour elles », composé de Sarah Bloch-Elkouby, docteur en psychologie clinique, Janine Elkouby, ancienne vice-présidente du CIBR et présidente de l’AJCF Strasbourg, Emmanuel Bloch, avocat et universitaire, Hanna Ruimy, responsable pédagogique et enseignante, et Michael Blum, journaliste.

Le texte vise ainsi à « interroger sur les réelles dimensions de l’abus au sein des institutions juives françaises, consistoriales et non-consistoriales » et appelle à la création d’une instance française « spécialement habilitée à s’occuper de ces graves problèmes ».

Il revient également sur une grave affaire de mœurs « qui a récemment entaché le rabbinat français », concernant un rabbin « alors en poste dans une importante communauté française ». « Contactées par nos soins, plusieurs victimes décrivaient ce qu’il faut bien appeler un comportement de prédation sexuelle », explique la lettre.

En mars dernier, le groupe avait ainsi lancé une cagnotte en ligne pour les victimes de violences sexuelles de ce rabbin, depuis écarté de ses fonctions suite au signalement du groupe auprès de la communauté du prédateur présumé.

« Certaines victimes décrivaient des relations sexuelles violentes, menées sur plusieurs mois ou plusieurs années, et parfois tenues contre leur volonté expresse. D’autres, au contraire, décrivaient un amant attentionné. Plusieurs victimes témoignaient que ce rabbin invoquait son statut et ses connaissances religieuses afin d’argumenter que la polygamie est permise dans le judaïsme, que l’adultère n’est pas prohibé par la Torah, et ainsi de suite. Elles décrivaient un acteur de génie, menteur et extrêmement manipulateur. Les témoignages recueillis ne représentent sans doute que la partie émergée de l’iceberg. D’autres victimes, juives ou non-juives, existent probablement par ailleurs, quand bien même nous ne connaissons ni leur nombre ni leurs noms », indique la lettre.

Outre ce rabbin, le texte rapporte le cas d’un « rabbin récemment condamné pour agression sexuelle à deux ans de prison avec sursis, et interdit d’activité professionnelle pour une durée de dix ans, mais qui continue aujourd’hui d’exercer à Marseille, avec la bénédiction du Consistoire ».

Message du groupe "Nous pour elles": Au cours de l’été 2020, nous avons interpellé les autorités religieuses en France…

Posted by Michael Blum on Tuesday, July 19, 2022

Depuis la publication de la lettre, le Consistoire de Marseille a retiré de son site Internet le nom et les informations concernant un rabbin prédateur sexuel, a rapporté sur Facebook le journaliste Michael Blum.

« Nous saluons sincèrement cette décision importante (mais tardive : le ‘rabbin’ a été condamné par la justice pénale en 2017) », a-t-il écrit. « Nous encourageons vivement les dirigeants communautaires de Marseille à dissuader publiquement et explicitement les fidèles de se rendre dans le centre communautaire de cet individu. En dépit d’une interdiction d’exercer pour une durée de dix ans, son local reste toujours ouvert, en face d’une importante école juive de Marseille. »

Bien qu’il ne le nomme pas, il s’agit du rabbin Yossef Ohayon, dont la condamnation pour une agression sexuelle contre une jeune fille de 15 ans a fait l’objet en 2017 de plusieurs articles de presse.

Dans un communiqué, le Consistoire de Marseille a expliqué le 23 juillet qu’aucune « omerta ne saurait être tolérée sur un tel sujet », que le Consistoire « dénoncerait sans délai de tels agissements », et qu’il « veille à l’éthique de tous les contributeurs et partenaires de l’institution consistoriale ».

Il précise aussi que le rabbin Yossef Ohayon « n’avait et n’a toujours aucun lien direct ou indirect avec le Consistoire israélite de Marseille. Aucune des démarches religieuses ou des actions rabbiniques entreprises par cet individu ne sont reconnues par le Consistoire israélite de Marseille et ne le seront jamais ».

La récente lettre ouverte rapporte aussi – sans nommer qui que ce soit – le cas « d’un rabbin accusé de pédophilie, actuellement directeur rabbinique d’un Beth Din et responsable de la cacheroute dans sa région » ; celui « d’un rabbin qui aurait profité de sa fonction dans sa communauté pour abuser d’une dizaine de jeunes femmes. L’affaire aurait été étouffée il y a plusieurs années – une victime en tout cas aurait reçu, en échange de son silence, une proposition financière de la part du Consistoire – et le rabbin est aujourd’hui employé et jouit d’une fonction très honorable au sein du Consistoire » ; et celui « d’un rabbin condamné pour graves violences conjugales envers son épouse alors qu’il était en fonction dans deux communautés distinctes, actuellement grand rabbin dans une troisième communauté ».

« Nous précisons n’avoir aucun doute que les rabbins de France sont, dans leur immense majorité, entièrement dévoués à leurs communautés respectives. Dans des conditions parfois difficiles, ils effectuent un remarquable travail de terrain, lequel mérite de notre part admiration et reconnaissance », écrit la lettre.

« Néanmoins, dans nos échanges, sous le coup du secret, on nous a souvent dit que les affaires de mœurs sont bien moins rares qu’on ne voudrait le croire au sein des institutions juives de France. Les témoignages que nous avons recueillis de manière informelle le confirment également. Et ces abus se conjuguent au présent. »

« Or, si un homme est de nature faillible, un rabbin se doit de représenter un modèle religieux et un exemple moral à suivre. Nous en sommes loin aujourd’hui. »

Le groupe explique ne pas avoir « de mandat légal ou de légitimité morale pour entreprendre une action à l’encontre d’un prédateur sexuel en fonction, soutenir ses victimes ou encore prévenir de futures exactions ». Leur action vise néanmoins à « mettre la pression sur les institutions juives, a créer une conscience publique », a expliqué l’universitaire Emmanuel Bloch sur Facebook.

Interpellés directement par des victimes, ils se disent avoir eu « l’obligation morale de réagir », portés par un sentiment d’urgence.

Alors que porter plainte est « une démarche souvent complexe, qui implique d’exposer sa vie intime devant la police ou un juge d’instruction, et de risquer d’être soi-même salie en retour », ils appellent ainsi à ce que ces « problèmes soulevés par des crimes de nature sexuelle » soient traités par une « instance habilitée à le faire ».

Ils veulent ainsi que « la hiérarchie rabbinique adopte une position claire et entreprenne des démarches afin d’assurer la protection des futures victimes. Que les victimes déposent plainte ou non, cette voie doit être utilisée afin de prévenir de futures dérives ».

Selon eux, cette instance devrait être :

«  • un lieu de recours pour des victimes potentielles de rabbins et autres responsables communautaires, consistoriaux ou non-consistoriaux.
• un lieu de réflexion plus générale sur une charte d’éthique et de comportement des rabbins et responsables communautaires.
• un point de contact international avec les organismes aux fonctions comparables dans d’autres pays, notamment « Forum Takkana » en Israël, afin de lutter contre les abus sexuels partout dans le monde juif.
• un observatoire sur les questions liées aux mœurs sexuelles dans les institutions communautaires.
• une instance qui rassemble des femmes et des hommes aux compétences professionnelles variées et complémentaires – professionnels de la santé mentale, assistants sociaux, avocats, dirigeants communautaires, anciennes victimes, etc. – afin de garantir qu’une pluralité de points de vue soit prise en compte. »

« Nous ne sommes aucunement responsables des scandales actuels qui résultent des actions (ou inactions) de nos prédécesseurs. Mais nous sommes bel et bien responsables des scandales futurs, dans la mesure où ils découlent de nos choix actuels », concluent-ils.

« Demain, ou dans dix ans, un autre scandale d’abus sexuel par un rabbin français éclatera au grand jour et éclaboussera la communauté dans son ensemble. Demain, ou dans dix ans, le sort d’innocentes victimes dépendra des décisions qui auront été prises aujourd’hui. Demain, ou dans dix ans, l’Histoire jugera de notre bilan », écrivent-ils, porté par l’espoir que leur action permettra d’éviter des abus futurs et l’omerta autour de ces crimes.

Le collectif a reçu le soutien du grand rabbin de Safed, Shmuel Eliyahu, qui a dénoncé les crimes sexuels de Chaim Walder, célèbre auteur haredi pour enfants, et de Yehuda Meshi Zahav, fondateur de l’organisme caritatif israélien ZAKA. Les deux accusés se sont depuis suicidés.

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